vignette|La halle du marché du livre ancien et d'occasion du parc Georges-Brassens. vignette|Un stand livres enfant jeunesse. Le marché du livre ancien et d'occasion, animé de très longue date par les libraires spécialisés, a connu une forte croissance au dans le monde, en bénéficiant de prix plus bas de 63 % en moyenne, du « goût de l’ancien » et de la volonté écologique de « réutiliser » les livres, symboles de forêts devenues papier.

Il est porté aussi par le développement de la vente directe par les particuliers sur les sites internet de petites annonces comme Le Bon Coin, où 7 % des annonces, soit 2 millions, portent sur des livres, tandis que selon les estimations, Emmaüs collecte 27 millions de livres par an, dont la moitié seulement est commercialisée, évolution qui menace les marges bénéficiaires élevées des plateformes internet.

C'est aussi le plus ancien segment du marché de l'édition disposant de lieux physiques centraux, pour réunir acheteurs et vendeurs, en particulier via les bouquinistes de Paris sur les quais de la Seine et du marché central situé dans le 15 arrondissement.

Périmètre et liens avec le marché du neuf Taux de substitution Le marché du livre ancien et d'occasion est à la fois complémentaire et concurrent du marché du livre neuf, mais c'est surtout la complémentarité qui apparaît, avec un « taux de substituabilité » du livre neuf pour cause de prix « relativement faible » , de 16 % selon la seule enquête économétrique disponible même si certaines sources croient en un « lent déclin du consentement à payer le prix du neuf », tandis qu'un "processus de plateformisation" caractérise de plus en plus ce marché, selon une enquête du sociologue Vincent Chabault"Le livre d'occasion. Sociologie d'un commerce en transition", par Vincent Chabault, en 2022 aux Presses universitaires de Lyon.

Le « bouquin » d'occasion s'avère ainsi dans la grande majorité des cas un livre supplémentaire pour le client, que ce dernier n’aurait pas acquis neuf, le plus souvent parce que l'ouvrage est épuisé, mais aussi parce que son prix trop élevé aurait de toutes façons constitué un barrage à l'achat.

Résistance du livre papier Alors que les débats sur la fin du livre datent déjà du "début des années 2000", en 2022 comme en 2017, environ 5 % seulement des livres sont en France achetés en format numérique, contre 15 % d’occasion et 80 % de neuf"Ce que le livre d’occasion dit de la lecture" 14 mai 2024 sur The Conversation . L'ensemble du marché physique du livre continue donc de générer des volumes qui restent très élevés : les instituts Kantar et GfK estiment entre 234 et 320 millions le nombre de livres neufs vendus chaque année en moyenne, avec en plus 48 et 80 millions de livres d’occasion – soit nettement plus que les 150 millions de CD audio au sommet de ce marché en 2002, selon une étude pour la Société française des intérêts des auteurs de l’écrit (SOFIA) sur le marché du livre d’occasion. Une modeste substitution neuf/ancien a cependant eu lieu : en 8 ans (de 2014 à 2022), le nombre d'acheteurs d'ouvrages neufs a diminué d'entre 5 et 12 % selon les sources, mais ceux de livres d’occasion a augmenté d'entre 27 et 37 %. La part d'acheteurs exclusifs de livres neufs a reculé de 5 à 8 points en 8 ans, et celle de ceux qui achètent à la fois du neuf et de l’occasion est passée de 23 à 28 %, le format poche étant le plus propice à la revente tandis que les ouvrages comportant images et illustrations le sont le moins, même si la croissance du secteur de l'occasion concerne tous les segments de l’édition, donc tous les publics. Avec un prix de l’occasion en moyenne 2,5 fois moins élevé que celui du neuf, ses acheteurs sont 76 % à mettre en avant le souci d'économies et seulement un tiers la motivation écologique. Ils sont seulement 18 % à citer les distributeurs traditionnels (braderies, marchés, brocantes et bouquinistes), dominés par le canal internet. Les catégories défavorisées et les jeunes sont les plus représentés parmi les vendeurs d'occasion, dont deux tiers "écoulent moins de 10 livres par an pour un gain inférieur à 50 euros". Le tsunami attendu de la dématérialisation n'a pas eu lieu Pour l’édition grand public, un « tsunami » sur les ventes était attendu en raison de la dématérialisation des livres permise par le livre électronique, mais celui-ci se s'est finalement pas produit. Le marché de l'occasion, organisé sur la base juridique de l’épuisement des droits après une première vente, en a finalement profité mais sans cannibaliser le marché du livre neuf.

Google Livres, plus connu par son appellation internationale de Google Books, un service en ligne de numérisation de livres lancé par Google en , a notamment offert le téléchargement d'ouvrages libres de droits et promis de permettre de trouver où emprunter un exemplaire de n’importe quel livre en bibliothèque, via une bibliothèque virtuelle revendiquant 7 millions de numérisations en 2008Robert Darnton, « Google and the Future of Books », The New York Review of Books, vol. 56, , février 2009., puis en 2010, dont une partie seulement consultable directement depuis le site ( aux États-Unis)« Les bibliothèques sont l'avenir du livre », in Le Monde magazine, janvier 2011.. En 2019, Google Books contient plus de de volumes.

Mais la transformation en fichiers numériques des livres ne représentait toujours que moins de 1 % de l'édition en 2011, et les experts estiment désormais plus prudemment que cette proportion ne dépassera pas 10 % à 15 % du total, dans les dix ans qui viennent, la loi sur le prix unique du livre ayant réussi à stabiliser ce marché, selon les observateurs. Les librairies indépendantes représentaient encore un quart du commerce du livre en France en 2006, les librairies de second rang étant les moins touchées quand les ventes baissent« Mauvaise année pour la librairie indépendante » dans Le Monde des Livres le 5 janvier 2006 , et dès cette époque, la profession observe ses contraintes nouvelles : internet et la téléphonie mobile, qui « sont des concurrents de plus en plus en plus présents » car « à la fois consommateurs de temps et d'argent », de même que les « ventes couplées avec la presse » y réagissant en soignant la disponibilité des ouvrages recherchés par les internautes. Toutes les grandes librairies ont dès le début des années 2010 leur propre site, et dans le Quartier latin de Paris à partir de , le site Cql.com recense les stocks de chaque libraire, permettant au lecteur d'aller dans la librairie détentrice du livre qu'il cherche. Résultat : la survivance en France en 2011 de lieux exerçant une activité régulière de vente de livres, dont très actifs, ce qui fait que l'hexagone compte autant de librairies que l'ensemble du territoire des États-Unis, et le seul Quartier latin que tout Manhattan. Lors de l'ouverture du Espace culturel Leclerc, en à Paris, le distributeur Michel-Edouard Leclerc estime cependant qu'« en matière culturelle, l'offre dicte la demande » et juge « suicidaire que la publicité pour le livre à la télévision soit réduite au sponsoring de quelques émissions littéraires »« Librairies : se réinventer ou mourir », dans Le Monde le 12 mai 2011 .

Le particulier devient vendeur de livres Selon le sociologue Vincent Chabault, un libraire d’occasion est aujourd’hui de moins en moins un professionnel du livre et de plus en plus un manutentionnaire dans un entrepôt des sociétés Momox ou Recyclivre, ou même un simple particulier souhaitant « revendre directement ses ouvrages lus ou glanés »Critique du livre par Mathieu Sadourny, soit via une plate-forme généraliste comme Le Bon Coin, eBay ou Rakuten, soit via une plateforme spécialisée telle que Le Bouquin français ou AbeBooks, favorisant ainsi la banalisation de la consommation d’occasion et contribuant à ce que le lecteur la privilégie.

Sur Le Bon Coin, la mise en valeur du livre est facilité par l'espace d'une annonce, qui autorise une énumération des informations jugées intéressantes « suivie d’un descriptif des particularités » en l'absence d’un tiers de confiance, accompagné d'estimations de prix par « les sources d’information sur lesquelles elles reposent » – ou pas, les prix étant assez standard et l'usage immédiat.

Comme pour le marché du neuf, le marché du livre ancien et d'occasion appartient à celui des biens singuliers. Tous deux sont plus ou moins bien complétés par des moyens permettant aux lecteurs dans la vie quotidienne de trouver les bons produits, sous forme des « boîtes à outils ». Ces moyens sont analysés dans un livre de 2007 par le sociologue Lucien Karpik, spécialiste des contributions sur l'économie de la qualité, en traitant aussi d'autres marchés concrets (grands vins, produits de luxe, services des professions libérales)« L’économie des biens singuliers » par Pierre-Paul Zalio , le 23 novembre 2007 dans La revue des idées sur la lecture du livre de Lucien Karpik, L'économie des singularités, Lucien Karpik, L'économie des singularités, Nrf – Gallimard, 2007..

Critiques et communautés d'utilisateurs Néanmoins, concernant le livre, le prix affiché sur une plateforme de vente ne parvient pas à donner de « signal marchand » fiable de la qualité du contenu. Ceci génère une incertitude pour l'acheteur, ce qui peut nécessiter une « adaptation » entre le contenu et l’attente du lecteur, avec l'appel à des « dispositifs de jugement » (nommés aussi « repères à l’achat ») beaucoup plus présents sur le marché du livre neuf que sur celui du livre d'occasion : « critique journalistique, prix littéraire, bouche-à-oreille, avis du libraire, prescription de l’enseignant, etc. ».

Les critiques de livres peuvent aussi émaner d'applications web de catalogage social comme Babelio, permettant d'enregistrer des bibliothèques personnelles, éventuellement partagées et commentées par d'autres utilisateurs inscrits. En , Babelio comptait une communauté de 1,1 million d'utilisateurs., mais d'autres réseaux sociaux du livre populaires existent, tels Booknode et Livraddict.

La valeur du livre dépend aussi selon Lucien Karpik d'autres critères, mais très fluctuants et incertains tels que l’auteur et sa réputation, l'image de l’éditeur ou encore celle de la collection concernée – critères plus prégnants sur le marché du livre d'occasion, en l'absence des repères commerciaux directs et actualisés qui, dans le marché du neuf, sont mis en place par les éditeurs, les distributeurs et les divers canaux de promotion des ouvrages récents. Cependant, dès 2006, les libraires se plaignent par ailleurs « de la profusion » des titres neufs ( par mois), ce qui entraîne une augmentation du taux d'invendus renvoyés à l'éditeur, « passé en moyenne de 22 % à 24 % ».

Marges bénéficiaires Une moyenne de 50 %, très supérieure à celle du livre neuf Si les prix sont bien plus bas que dans le neuf, les marges bénéficiaires sont au contraire plus élevées, de l'ordre d'au moins 50 % pour le livre d'occasion contre 35 % à 40 % pour le livre neuf« La cote internet contre le savoir-faire. La formation des prix sur le marché du livre d’occasion », par Vincent Chabault, maître de conférences en sociologie à l'Université Paris Descartes, dans la revue Sociologie en 2019 . Ces marges plus hautes sont nettes des frais spécifiques aux ventes de livres anciens : par exemple, au sein de l'entreprise Momox, les vendeurs envoient les ouvrages à l'acheteur sans frais de port. En effet, la plateforme internet assure le coût d'envoi à la place des vendeurs afin de les inciter au commerce et, même si c'est souvent pour une somme dérisoire, elle les paie dans la semaine par un virement bancaire tout en leur mettant à disposition, sur son application en ligne, de quoi scanner les livres qu'ils proposent.

Certains vendeurs historiques s'appuient sur la rentabilité dans le livre d'occasion pour continuer à vendre des livres neufs, à la rentabilité plus aléatoire, comme Gibert.