Ion Luca Caragiale est un écrivain roumain (romancier, nouvelliste, poète et dramaturge) né le à Haimanale dans le județ de Dâmbovița et mort le à Berlin. Caragiale est considéré comme le plus grand dramaturge roumain et l'un des plus grands écrivains roumains. Il a été élu membre de l'Académie roumaine () à titre posthume.
S’étalant sur quatre décennies, le travail de Caragiale couvre les genres néoclassiques, réalistes et naturalistes, et s’appuie sur une synthèse originale des influences locales et étrangères. Ses pièces constituent une critique de la société roumaine de la fin du , tandis que ses dernières œuvres adoptent un genre plus fantastique ou tourné vers la fiction historique.
Caragiale oscille entre les courants libéral et conservateur. La plupart de ses œuvres satiriques ciblent les libéraux républicains et les libéraux nationaux. Il entre d’ailleurs en conflit avec les dirigeants des libéraux nationaux comme Dimitrie Sturdza et Bogdan Petriceicu Hasdeu, et devient un fervent adversaire du poète symboliste Alexandru Macedonski. Ces différends lui valent d’être mis au ban de la société culturelle de l’époque. Dans les années 1890, Caragiale rejoint le mouvement radical lancé par George Panu, avant de s'associer au parti conservateur. Après s’être installé à Berlin, il manifeste, dans le sillage de la révolte paysanne de 1907, de vives critiques envers l’ensemble de la classe politique roumaine. Il rallie finalement le parti conservateur-démocrate.
Ion Luca Caragiale est le neveu du dramaturge Costache Caragiale et le père de Mateiu Caragiale.
Biographie Origine familiale Ion Luca Caragiale est issu d’une famille d'ascendance grecque, dont les premiers membres sont arrivés en Valachie en 1812, sous le règne du prince Ioan Gheorghe Caragea. Son grand-père, connu sous le nom de Ștefan Caragiali, était cuisinier à la cour de Bucarest. Le père de Ion Luca, supposé originaire d’Istanbul, alors capitale de l’empire ottoman, s’établit dans le comté de Prahova en tant que conservateur du monastère de Mărgineni (qui, à l’époque, appartenait à l’Église orthodoxe du mont Sinaï). Connu localement en tant que Luca Caragiali, il se forge rapidement une réputation d’avocat et de juge, et épouse Ecaterina, la fille d’un marchand de Brașov. Son nom de jeune fille est tantôt renseigné comme étant Alexovici (Alexevici), tantôt comme Karaboa (Caraboa). Elle est réputée être d’origine grecque et, selon l’historien Lucian Nastasă-Kovacs, certains de ses proches appartenaient à la famille hongroise des Tabay. En plus de Ion Luca, le couple donne naissance à une petite fille nommée Lenci.
Les oncles de Ion Luca, Costache et Iorgu Caragiale, connus également sous le nom de Caragiali, s’occupent de troupes théâtrales, et sont des figures influentes dans le développement du théâtre roumain, alors à ses prémices, aussi bien en Valachie qu’en Moldavie. Luca Caragiali a lui aussi joué au côté ses frères dans sa jeunesse, avant de se résoudre à s’installer. Tous les trois sont vivement critiqués pour ne pas participer à la révolution de 1821 qui voit le soulèvement de la Valachie et de la Moldavie face à l’empire ottoman. Ils se justifient cependant dans une brochure imprimée en 1848. Les frères Caragiali ont deux sœurs, Ecaterina et Anastasia.
Vers la fin de sa vie, l’écrivain tend à souligner les origines modestes de sa famille ainsi que son statut d’autodidacte. Il décrit d’ailleurs les paysages de sa jeunesse semblables « aux bourbiers de Ploiești ». Bien qu’il invite son biographe Constantin Dobrogeanu-Gherea à le dépeindre comme un « prolétaire », ce récit est toutefois contesté par plusieurs chercheurs, qui notent la bonne situation sociale de la famille.
Ion Luca Caragiale reste discret sur son origine ethnique pendant la majeure partie de sa vie. Parallèlement, ses origines étrangères sont portées à l’attention de ses adversaires, qui les utilisent contre lui dans de nombreuses polémiques. Mihai Eminescu lui aussi qualifie son ancien ami d’« escroc grec », après que leur relation s'est fortement dégradée. Conscient de ce fait, Caragiale considère chaque référence à ses origines comme une insulte. À plusieurs reprises, il préfère indiquer qu’il a eu une « naissance obscure ».
vignette|gauche|Caragiale en costume typique des Balkans, photographié vers 1900. Néanmoins, comme le note le critique littéraire Tudor Vianu, le regard de Caragiale sur la vie est typiquement balkanique et oriental, qui, toujours selon Vianu, reflète un genre « puisé dans ses origines ». Paul Zarifopol exprime un point de vue similaire à ce sujet, et spécule que l’état d’esprit conservateur de Caragiale est peut-être dû à la « paresse d’un véritable oriental » (ailleurs, il fait allusion à l’écrivain comme « un paresseux sudiste, doté d’une intelligence et d’une imagination exceptionnelles »). Dans son œuvre principale sur l’histoire de la littérature roumaine, George Călinescu inclut Caragiale dans un groupe d’écrivains dit « des Balkans », dont le statut de classe moyenne et bien souvent leurs origines étrangères, soutient-il, les mettent à part, indépendamment de leur époque. Les autres écrivains dans cette catégorie sont, par ordre chronologique : Anton Pann, Tudor Arghezi, Ion Minulescu, Urmuz, Mateiu Caragiale et Ion Barbu. En revanche, le critique Garabet Ibrăileanu note que l’origine valaque de Caragiale est très importante pour expliquer ses choix politiques ainsi que ses supposés préjugés sociaux.
Une seule fois, Caragiale mentionne son grand-père paternel comme « un cuisinier grec ». Parfois, il indique que ses racines sont sur l'île d'Hydra. Sur une photographie, il pose en costume oriental et assis en tailleur. Vianu considère cela comme une référence supplémentaire à ses origines balkaniques. Deux de ses biographes, Zarifopol et , notent qu’un passage du conte de fées Kir Ianulea est très certainement une autoréférence de l’auteur : dans cet extrait, le diable, déguisé en marchand arvanite, est très fier de sa capacité à parler roumain.
Les études menées par le centre de recherche théâtrale situé à Athènes, en Grèce, et rendues publiques en 2002, apportent une lumière nouvelle sur les origines de Caragiale. Selon cette enquête, Ștefan Caragiali était natif de Céphalonie, et son nom d’origine, Karaialis, a été changé sur ordre du prince Caragea. Plusieurs auteurs croient également que les ancêtres de Caragiale étaient albanais ou aroumains.
À l’origine, Ion Luca était connu sous le nom de Ioanne L. Caragiali. Sa famille et ses amis l’appellent en général Iancu, ou, plus rarement, Iancuțu (les deux étant des hypocoristiques désuets dérivés de Ion). Son nom complet définitif comporte la syllabe ca deux fois consécutivement, ce qui est généralement évité en roumain à cause de la connotation scatologique qui en résulte lors de la prononciation. Toutefois, son nom est devenu l’une des rares cacophonies acceptées par l’Académie roumaine.
Jeunesse vignette|180px|Caragiale adolescent. Né au village de Haimanale, dans le comté de Prahova (aujourd’hui renommé I. L. Caragiale, dans le comté de Dâmbovița), Caragiale entame son éducation à Ploiești. Dans les premières années, il apprend à lire et à écrire avec le Père Marinache à l’église orthodoxe roumaine de Saint Georges. Peu de temps après, Bazilie Dragoșescu lui enseigne le roumain littéraire. Caragiale reconnaîtra d’ailleurs dans ses dernières œuvres l’influence de Dragoșescu sur son maniement de la langue. À l’âge de sept ans, Ion Luca assiste aux célébrations données pour l’union des Principautés du Danube, et qui voit l’élection d’Alexandru Ion Cuza en tant que Prince de Valachie ; les réformes entreprises ultérieurement par Cuza vont influencer les choix politiques que Caragiale prendra vers la fin de sa vie. Le nouveau souverain vient visiter en 1859 l’école primaire où est scolarisé Caragiale, et est reçu avec enthousiasme par Dragoșescu et ses élèves.
Il poursuit sa scolarité au collège « Sfinții Petru și Pavel » de Ploiești jusqu’en 1867. Durant cette période, Constantin Iennescu, qui deviendra un peu plus tard maire de Ploiești, lui enseigne l’Histoire. En 1868, et après avoir fini sa dernière année de collège à Bucarest, le jeune Caragiale se résout à embrasser la passion familiale pour le théâtre. Il intègre dès lors l’école de son oncle Costache Caragiale à Bucarest, où il apprend l’art de la déclamation et des mimiques. Il est fort probable qu’il ait été au même moment figurant au Théâtre National de Bucarest. Malgré ses efforts, il ne parvient pas à trouver un emploi à plein temps dans le milieu, et vers l’âge de 18 ans, travaille comme copiste pour le tribunal du Comté de Prahova. Tout au long de sa vie, Caragiale refuse de parler à quiconque de cette expérience dans le théâtre, même à ses proches et à sa femme, Alexandrina Burelly.
En 1862, Ion Luca est témoin du renversement de Cuza par une coalition de conservateurs et de libéraux. Comme il le reconnaît dans sa nouvelle « Grand Hôtel 'Victoria Română' », ses amis et lui approuvent cette destitution en votant « Oui » lors d’un référendum organisé ultérieurement par les nouvelles autorités. Ils ne se contentent pas de voter une seule mais plusieurs fois chacun, cette pratique étant tacitement encouragée par le nouveau pouvoir. Âgé de 18 ans, il devient un partisan enthousiaste du mouvement libéral, et sympathise avec les idéaux républicains qu’il véhicule. En 1871, il observe la création de la République de Ploiești, un état éphémère créé par les libéraux, dans le but d’évincer Domnitor Carol (qui deviendra futur roi de Roumanie). Plus tard dans sa vie, alors que ses opinions politiques se tournent vers le conservatisme, Caragiale raillera à la fois le coup d’État et sa propre participation.
Toujours en 1871, il retourne à Bucarest après que le directeur du Théâtre national, Mihail Pascaly, l’a engagé comme souffleur. Dans son ouvrage « Din carnetul unui vechi sufleur » (Le carnet d’un vieux souffleur), il y décrit son expérience. Le poète Mihai Eminescu, avec qui Ion Luca entretient aussi bien des relations cordiales que des rivalités, avait occupé précédemment la même fonction sous la direction de Iorgu Caragiale. Entre 1870 et 1872, Ion Luca est également souffleur au Théâtre National Moldave, situé à Iași. Durant cette même période, il travaille comme correcteur d'épreuves pour plusieurs publications, et donne des cours particuliers. En plus de sa connaissance croissante du répertoire théâtral, le jeune Caragiale se passionne pour les textes issus de la philosophie des Lumières.
Débuts littéraires vignette|180px|gauche|Caragiale dans ses jeunes années. Après la mort de son père en 1870 Ion est le seul à faire subsister sa mère et sa sœur, Ion Luca fait ses débuts littéraires à l’âge de 21 ans, par des poèmes et des chroniques humoristiques dans le magazine satirique libéral Ghimpele. Il ne publie que peu d’articles signés d’un nom de plume comme "Car."[Contraction de son nom de famille], et "Palicar". De temps en temps Ion doit effectuer de menus travaux pour l’équipe de rédaction et l’imprimerie surtout après la mort de son père. Depuis son retour à Bucarest, il s'implique dans l’aile radicale et républicaine du mouvement libéral, mouvement plus communément appelé « Les Rouges ». Il assiste régulièrement aux congrès du parti, et écoute les discours du dirigeant des Rouges, C. A. Rosetti. Il devient habitué de l’argumentaire populiste, et il se servira de cette connaissance pour mieux le parodier dans plusieurs de ses œuvres. Lors de son travail pour Ghimpele, il fait la connaissance de l’écrivain républicain N. T. Orășanu.