Endre Rozsda, né le à Mohács et mort le à Paris ., est un peintre, dessinateur et photographe franco-hongrois.
Dépassant la distinction abstraction-figuration, sa peinture prend le temps comme sujet essentiel.
Biographie thumb|left|La maison de Rozsda à Mohács.|280px Endre Rozsda est né à Mohács, petite ville hongroise située sur les rives du Danube. Issu d’une famille bourgeoise, il est le second enfant d’Ernő Rosenthal et d’Olga Gomperz. Son père était propriétaire d’une briqueterie. Sa mère était la descendante d’une famille juive d’origine portugaise.
Les expériences de son enfance ont déterminé toute son œuvre. Il a mis au point une technique artistique qui lui a permis de créer à partir de ses souvenirs un monde singulier, surréaliste : « De mes souvenirs et de la lumière, je fais un tissu dense et je contemple jusqu’à ce qu’il s’anime et me rende mon regard, et se dresse en face de moi. C’est le temps que je veux saisir, ordonner, évaluer. Le temps, l’oubli multicolore et lumineux ; des jouissances et des souffrances, le temps fait ses perles. Autour, je tresse le lierre de mes souvenirs. Je ne veux ni estimer, ni expliquer mais comprendre. Je pose ma tête sur le temps et j’écoute ce qu’il me ditEndre Rozsda, Mes pensées, In: Rozsda Endre, Műcsarnok, Budapest, 1998. » vignette|L'atelier de Endre Rozsda au Bateau-Lavoir, célèbre cité d'artistes parisienne.|320x320px|alt=Rozsda a décidé tôt qu’au lieu de la carrière à laquelle le destinait sa famille, il sera peintre. Il a acquis les rudiments du métier à l’école des beaux-arts de Vilmos Aba-Novák. Sa première exposition individuelle, organisée à la Galerie Tamás en 1936, alors qu’il avait seulement 23 ans, eut un retentissement considérable. Il fut loué par les critiques, le Musée des Beaux-Arts de Budapest lui acheta un tableau. Dans un article élogieux, le quotidien Az Est [« Le Soir »] nota à propos du jeune peintre : « Rozsda surprend par l’ampleur de son talent. Peu d’artistes ont su peindre des femmes âgées, des mendiantes, comme il l’a fait. […] Sur quelques-uns de ses beaux tableaux, une voile tissée de brume et de lumière amplifie la réalité jusqu’à la transformer en une apparition quasi musicale. »
La première période de Rozsda, qui le rattache au style postimpressionniste hongrois, a pris brusquement fin sous l’effet d’un concert de Béla Bartók. Malgré son succès, Rozsda a compris en écoutant le compositeur que dans sa peinture, il n’avait pas été jusque-là « contemporain de [s]oi-mêmeEntretiens avec Endre Rozsda, In: Rozsda Endre, Műcsarnok, Budapest, 1998 ». En 1938, il partit à Paris en compagnie du sculpteur Lajos Barta. Il y poursuivit ses études à l’École du Louvre. Dans la capitale française, il se lia d’amitié avec Árpád Szenes, Vieira da Silva, et Françoise Gilot, la future compagne de Picasso, à qui il donna des cours de peinture. Rozsda fit également connaissance avec Max Ernst et Alberto Giacometti. Sa peinture changea totalement, elle se rapprocha du surréalisme.
L’occupation allemande le contraignit à retourner en 1943 à Budapest, c’est là que son style surréaliste arriva à sa maturité (Amour sacré, Amour profane, 1947, Musée des beaux-arts de Dijon).
Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Rozsda a pris part à la fondation du groupe d’artistes hongrois Európai Iskola [« École Européenne »]. Il participa régulièrement aux expositions du groupe. Selon l’historienne de l’art Krisztina Passuth, il a été une des figures les plus marquantes de l’École EuropéenneKrisztina Passuth, Endre Rozsda, In: Rozsda Endre, Műcsarnok, Budapest, 1998. Le groupe s’est dissous en 1948, parce que le régime communiste hongrois ne tolérait pas l’art abstrait et surréaliste. Au cours des années suivantes, Rozsda a réalisé des illustrations de livre. Il ne pouvait peindre que de manière clandestine, il était naturellement hors de question qu’il expose ses œuvres.
À la suite de l’écrasement de la révolution de 1956, Rozsda s’installa définitivement en France. Il entra en relation avec Raymond Queneau et André Breton, qui préfaça le catalogue de son exposition organisée à la Galerie Furstenberg en 1957. Rozsda participa à l’exposition internationale du surréalisme à Milan en 1961. Il remporta en 1964 le prix Copley, dont le jury était composé de Hans Arp, Roberto Matta, Max Ernst, Man Ray, Roland Penrose, Herbert Read et Marcel Duchamp.
Au cours des années 1960, la peinture de Rozsda a connu une nouvelle transformation : de la tension ou de l’harmonie nées de l’alternance de structures élaborées de manière architectonique et de couleurs tourbillonnantes, il créa des microcosmes d’une exceptionnelle richesse de détails. Son aspiration à « maîtriser le temps » et dissoudre la réalité dans son imagination continuait à se nourrir du surréalisme, mais si on considère son mode d’expression, cette période doit déjà plutôt être classée dans l’abstraction lyrique. vignette|320x320px|Péter Esterházy et Endre Rozsda|alt= Rozsda a obtenu la nationalité française en 1970. Il installa en 1979 son atelier au Bateau-Lavoir, où il travailla jusqu’à la fin de sa vie.
La dernière exposition à laquelle il a pu assister personnellement a été ouverte en 1999 par l’écrivain Péter Esterházy dans la Galerie Várfok à Budapest. « Tout comme la création elle-même, ces tableaux ne se révèlent que difficilement. Il faut les regarder longuement, silencieusement, s’y absorber (Que ne faut-il pas, par ailleurs, traiter de la sorte…). Mais ces tableaux-ci parlent dès le premier regard. Ils ne disent évidemment pas tous la même chose, mais on dirait qu’ils possèdent une structure mélodique commune. Et ce qu’ils ont en commun – il se peut que je me trompe, et qu’une fois de plus, je sois le sujet unique et abusif de mes propos – ce qu’ils ont en commun est passablement anachronique, n’est pas conforme à leur époque : les tableaux de Rozsda semblent dire que le monde est beau. Il se peut que ce soit cela, le surréalisme. Le surréalisme est-il en fait une attitude éthique ? », se demanda l’écrivain, ajoutant : « J’emballerais bien mes livres dans ses toiles, ils s’y sentiraient très bien. »
Endre Rozsda repose au cimetière Montmartre (), à Paris.
Œuvre
Du postimpressionnisme au surréalisme (1932-1937) De ses débuts, Endre Rozsda s’est souvenu en ces termes : « J’ai commencé à étudier la peinture à l’École libre d’Aba-Novák. Je suis devenu son apprenti. Ce fut une des expériences artistiques et humaines les plus importantes dans toute ma vie. C’était une chance extraordinaire de pouvoir apprendre la peinture ailleurs qu’à l’École des beaux-arts où l’enseignement était terriblement académique. Aba-Novák était un bon peintre, mais absolument pas révolutionnaire. C’était, avant tout, une personnalité riche et libre. » vignette|Marianne (1934) Avec Aba-Novák, Rozsda a passé beaucoup de temps à peindre en plein air. Il a participé aux côtés de son maître à la réalisation de fresques décorant des églises et des monuments commémoratifs. L’optique déterminant ses tableaux trouvait sa source dans le postimpressionnisme. À ses débuts, il peignait des paysages d’une délicatesse énigmatique, inondés de soleil, et des portraits réalisés d’un pinceau léger, bâtis sur de larges taches de couleur. À ce stade de son évolution, il chercha à élaborer sa vision personnelle, à aller de l’avant non pas en s’éloignant de la représentation naturaliste, mais par l’emploi de découpages audacieux, et par la réalisation, après ses paysages d’une douceur pastel, de natures mortes parfois sombres et mélancoliques, d’autre fois vibrantes de vigueur. Les couleurs d’une douceur infinie ont peu à peu cédé la place aux rouges, aux jaunes et aux lilas vigoureux, expressifs, qui créaient entre eux une sorte de tension. Des formes suggestives, peintes de manière approximative, remplacèrent la présentation sensible d’objets de tous les jours et de gens ordinaires.
Rozsda était au beau milieu de ce processus au moment de sa première exposition, à la Galerie Tamás, dont le catalogue fut préfacé par Aba-Novák. Le quotidien Pesti Napló [« Journal de Pest »] écrivit à propos du jeune peintre : « Il a tout juste vingt-deux ans, et il est remarquablement talentueux. Il est plein de fraicheur, il est fin prêt, doté d’une saine confiance en soi et d’un vif désir d’expérimentation. On voit qu’il a reçu une excellente formation, ayant acquis sous l’égide d’Aba-Novák un savoir-faire impeccable. Il dessine, peint, forme et compose avec une dextérité magistrale, triomphant, comme s’il en s’en jouait, des premiers obstacles excitants de l’expérimentation vagabonde. Son maître a raison lorsqu’il dit que la maturité de son optique dément son âgePesti Napló, 26 avril 1936. »
Toutes les conditions semblaient réunies pour que sa peinture, nettement plus moderne que les courants académiques sans toutefois être d’avant-garde, lui permette de trouver sans heurt une place parmi les courants picturaux de la Hongrie de l’époque. C’est alors qu’il fut bouleversé par l’expérience artistique la plus importante de sa vie, qui changea radicalement sa pensée et son art.
Le tournant surréaliste (1938-1944) gauche|sans_cadre|265x265px C’est ainsi que Rozsda se remémora ce tournant : « Juste un an avant mon départ pour Paris, j’ai rencontré par pur hasard un couple d’amis peintres : Imre Ámos et Margit Anna. Je n’avais rien prévu de particulier ce soir-là. Ils m’ont alors invité à un concert à l’Académie de musique. Bartók va jouer ce soir, m’ont-ils dit. Bartók n’était rien d’autre qu’un nom pour moi. Je ne le connaissais pas. […] Puis Bartók a interprété avec sa femme une œuvre personnelle : Sonate pour deux pianos et percussion, qui est à mon avis l’une des œuvres les plus importantes du . C’était la première mondiale. Je m’étais assis à un endroit d’où je pouvais voir les mains de Bartók. J’étais ébloui. Je n’avais jamais pensé à ce que la musique aurait pu être au-delà de Bach, de Mozart, au-delà de Moussorgski. J’étais absolument ivre de cette musique. [...] J’ai compris à ce moment-là que je n’étais pas le contemporain de moi-même. »
Dans la capitale française, Rozsda engrangea de nombreuses nouvelles expériences. « Lorsque je suis arrivé à Paris, j’ai avalé tout ce qui m’était offert », a-t-il déclaré plus tard. Il loua à Montparnasse un atelier avec le sculpteur Lajos Barta. Immergé dans la vie de café parisienne de la fin des années trente, il fit bientôt connaissance avec les personnes qui l’ont aidé à devenir contemporain de soi-même.. Au cours de ces années d’expérimentation et de recherche de sa propre voie, il laissa derrière lui le postimpressionnisme pour arriver jusqu’au non-figuratif. vignette|470x470px|Le Roi du vrai (1942) Ce processus apparaît clairement dans ses œuvres de l’époque où la représentation figurative cède progressivement le pas à l’abstraction : Deux personnes seules (1939), Empereur sur le trône (1939-1940), Lit pour pommes (1942), Un verre d’eau surveille la naissance d’une chenille (1943), Le Roi du vrai (1942).
Officiellement, Rozsda ne s’est joint à aucun groupe artistique, mais les surréalistes étaient ceux dont il était le plus proche, autant par sa manière de penser que son caractère. Sa méthode picturale, élaborée afin de ramener à la surface ses expériences et ses souvenirs, et de mettre à jour les relations cachées de la conscience, était fortement liée au programme du surréalisme et à la technique créative des surréalistes.