La guerre de la drogue au Mexique., aussi appelée la guerre des cartels au Mexique, est un conflit armé où les cartels de la drogue s'opposent au gouvernement mexicain. Elle commence à impliquer massivement l'armée mexicaine à partir de décembre 2006, bien que celle-ci ait été utilisée dans la lutte contre le trafic de stupéfiants antérieurement.
En 2009, environ et policiers, dont dans la seule ville de Juárez, luttent contre environ des cartels de la drogue mexicains et leurs unités paramilitaires. En , le gouvernement fait déployer environ .
En conséquence, le nombre d'homicides par an n'a pas cessé d'augmenter au Mexique de 2006 à 2021, jusqu'à dépasser entre 2018 et 2020 les dans l'année, et atteindre en 2023 un total supérieur à homicides depuis , dont environ 80 % sont directement attribués au conflit.
L'enjeu pour les cartels réside dans le contrôle du marché local, et du trafic vers les États-Unis d'Amérique, premier consommateur mondial de cocaïne.
Préludes Du début du aux années 1990 vignette|gauche|Montage de photographies de la lutte contre les stupéfiants au Mexique entre décembre 2006 et 2007.
Les États-Unis interdisent l'opium et la coca à usage non thérapeutique en 1914 (Harrison Narcotics Tax Act)Luis Astorga, « Géopolitique des drogues au Mexique », Hérodote, 1/2004 (), . DOI : 10.3917/her.112.0049.. A cette époque, le pavot à opium est cultivé depuis longtemps au Mexique, tandis que la coca ne s'y est jamais implantée. En 1920, le Mexique interdit la production et la vente de marijuana, puis, en 1926, de l'opium. Le pavot était cultivé légalement et principalement dans le nord-ouest (États de Sonora, Sinaloa, Chihuahua et Durango).
En Basse-Californie, le gouverneur (1917-1920) partisan de Pancho Villa profitait du trafic de l'opium dont la culture était alors légale au MexiqueLes limites de la politique antidrogue au Mexique - Luis Astorga, Revue internationale des sciences sociales de mars 2001 (), ..
Le Sinaloa, situé sur la côte du golfe de Californie, et dont allaient provenir les trafiquants les plus importants après la Seconde Guerre mondiale, était relié aux États frontaliers de la Californie et de l'Arizona, Chihuahua et Sonora, par un chemin de fer construit au , permettant ainsi l'acheminement des marchandises, dont la politique prohibitionniste américaine avait conduit à renchérir le prix. Il allait profiter des réseaux de transport le liant à la côte Pacifique, meilleurs que ceux allant vers l'Est, ainsi que de son rôle de producteur, pour devenir la pépinière des trafiquants. La commune de Badiraguato se distingue comme l'une des régions importantes de production d'opium : surnommée la « Sicile mexicaine », c'est de là que viennent des parrains célèbres, tel les Caro Quintero, et Juan José Esparragoza Moreno, qui firent partie du cartel de Guadalajara, ou encore les frères Beltran Leyva, etc.
Des Chinois, qui profitaient de leur expérience de l'opium (introduit de force en Chine au lors des guerres de l'opium), s'appuyèrent aussi sur leurs concitoyens résidant aux États-Unis (y construisant notamment les chemins de fer), pour s'introduire sur le marché mexicain au début du , à la suite d'un durcissement de la politique migratoire des États-Unis. À la suite de plusieurs pogroms dans le nord-ouest du Mexique, ils émigrèrent en masse vers les États-Unis, perdant le contrôle du trafic de l'opium, dont la majorité était destinée à l'export, la consommation mexicaine étant très faible.
Après la Seconde Guerre mondiale, alors que les cultures du pavot à opium perdaient du terrain au Sonora, à la suite des campagnes du gouvernement mexicain, elles en gagnaient dans le Sinaloa, le Durango et le Chihuahua. Dès cette époque, les accusations de collusion entre politiques et trafiquants sont instrumentalisées afin de servir d'arme politique. Ainsi, lorsqu'en 1944, le gouverneur du Sinaloa, , est assassiné, on prétend, à tort, que le meurtre aurait été commandité par les trafiquants, soit parce qu'il se serait opposé à eux soit parce qu'il n'aurait pas respecté une promesse. En 1947, la presse accuse le général et ex-secrétaire , nouveau gouverneur du Sinaloa, de contrôler le trafic de l'opium de l'État. Emanant d'une presse aux ordres, ces accusations n'avaient que peu de valeur ; elles nécessitèrent cependant l'intervention du président, Miguel Alemán, pour les faire taire.
C'est le gouvernement d'Alemán qui décide, en 1947, de lancer une campagne contre la production d'opium dans le nord-ouest, seconde du genre depuis celle de 1938 engagée à la suite des pressions du gouvernement Roosevelt. La façon dont celle-là s'initia présagea des campagnes ultérieures : les fédéraux envoyés sur place logèrent dans un hôtel de Roberto Domínguez, l'un des principaux trafiquants d'opium.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis manquent de morphine pour leurs soldats, la route d'importation de l'Asie étant coupée. Roosevelt demande au consul général mexicain de relancer la culture du pavot au Mexique pour fabriquer cette morphineBabette Stern, Narco business, l'irrésistible ascension des mafias mexicaines, Éditeur Max Milo, Paris, 2011..
Pendant la guerre du Viêt Nam, le Mexique est devenu le premier fournisseur de l'armée américaine pour les substances tirées de l'opium et utilisées en pharmacie. Cette situation a ouvert la voie à la naissance aux États-Unis d'un marché clandestin de la drogue. Dans les années 1980-1990, les cartels de Colombie ont donné un rôle important au Mexique, devenu la route empruntée le plus souvent pour envoyer la drogue aux États-Unis. Peu à peu, les cartels mexicains ont pris leur indépendance des gangs colombiens et sont devenus particulièrement puissants.
Dans les années 1960, sous Nixon, la « guerre contre la drogue » s'impose comme priorité. Nixon ordonne ainsi, en , l'opération Interception, fouillant — en pure perte — tous les véhicules en provenance du Mexique à la recherche de marijuana.
Dans les années 1970, l'État fédéral envoya l'armée pour tenter d'éradiquer les cultures de plantes psychotropes (pavot et cannabis), lors de l'opération Condor. Celle-ci se révèle un échec, marqué par le déplacement des cultures et l'émigration interne forcée des paysans, ainsi que de nombreuses violations des droits de l'homme. De nombreux petits paysans et petits trafiquants furent arrêtés, mais aucun gros bonnet. Les trafiquants s'installèrent à Guadalajara, deuxième ville du pays, dans l'État de Jalisco.
C'est durant cette décennie que les trafiquants mexicains, en premier lieu desquels Miguel Ángel Félix Gallardo, Luciano Reynosa Pérez et Pedro Avilés Pérez originaires d'Espagne et du Sinaloa et actionnaires dans diverses banques, s'imposent comme intermédiaires dans les filières de cocaïne issue de Colombie. Félix Gallardo et Luciano Reynosa travaillent notamment avec le cartel de Medellín de Pablo Escobar.
Le cartel de Sinaloa émerge dans les années 1980, quand la Central Intelligence Agency (CIA) utilisait ses services pour fournir la Contra nicaraguayenne (paramilitaires en lutte contre le régime sandiniste) en armes et en dollars..
Des années 1990 aux années 2000
Dans les années 1990, marquées par l'arrestation de Miguel Ángel Félix Gallardo en 1989 et par la mort du colombien Pablo Escobar en 1993, deux familles de trafiquants issus du Sinaloa émergent faisant concurrence au cartel de Sinaloa sur le contrôle des filières de circulation de la cocaïne, principalement, ainsi que d'héroïne et de marijuana, les Arellano Félix, qui deviendront connus sous le nom de « cartel de Tijuana », et la famille d'Amado Carrillo Fuentes, connu comme le chef du « cartel de Juárez ».
Le commissaire de police suisse Fausto Cattaneo, spécialiste de la lutte antidrogue, relève que « les privatisations de la période 1989-1995 (…) ont permis aux narcos, avec la complicité de l’État et des narcopoliticiens, de devenir une puissance économique légale »..
En 1997, la mort de ce dernier ouvre la porte à une guerre de succession. En 2001, Joaquín Guzmán, dit El Chapo, membre du cartel de Sinaloa, s'évade et commence son ascension. En 2008, il rompt avec certains de ses alliés, qui fondent le cartel Beltrán Leyva. Les cartels se regroupent en deux camps distincts, leurs conflits meurtriers retombant sur la société civile.
Les opérations policières et militaires avaient commencé avant Felipe Calderón, bien que celui-ci les ait étendues. Ainsi, les relations avec les États-Unis se refroidirent à la suite de l'affaire Enrique Camarena, du nom d'un agent de la DEA assassiné en 1985, et qui avait provoqué la dissolution de la Dirección Federal de Seguridad (DFS), agence de renseignement chargée de la lutte anti-drogues et placée sous l'autorité directe du président, qui, depuis sa création en 1947, avait joué un rôle central d'intermédiaire entre le champ politique et les narcos. Le commandant de la , héritière de la mission anti-stupéfiants du DFS, Guillermo González Calderoni, s'illustre alors en faisant arrêter divers trafiquants, ce qui conduit à affaiblir les Sinaloans sous la présidence de Carlos Salinas de Gortari (1988-1994), au profit, notamment, d'un trafiquant du Tamaulipas, Juan García Ábrego, à la tête du cartel du Golfe. Accusé lui-même de corruption en 1993, González Calderoni prendra la fuite au début des années 1990. Osiel Cárdenas succédera à García Abrego, arrêté en 1996, et engagera d'ex-militaires, dont certains de l'unité d'élite Grupo Aeromóvil de Fuerzas Especiales (GAFES), dans son escadron Los Zetas.
Parallèlement, la CIA aurait soutenu les trafiquants de drogue mexicains et les auraient mis en lien avec les cartels colombiens, afin de financer les Contras en guerre contre le régime sandiniste au Nicaragua.. Des membres des Contras auraient ainsi été entraînés dans des ranchs du cartel de Sinaloa.
Après l'arrestation, en 1989, de Félix Gallardo, par le commandant González Calderoni, à la suite de l'affaire Camarena, son organisation se scinde en tendances rivales. Certains affirment que Félix Gallardo aurait attribué, de sa prison, des zones (plazas) à divers cartels. À partir de 1992, des conflits meurtriers opposent les frères Arellano Félix à d'autres trafiquants du Sinaloa. Le cartel de Juárez, d'Amado Carrillo Fuentes, devient alors l'une des organisations criminelles principales du Mexique avec le Cartel de Sinaloa. Ce dernier, en contact avec plusieurs généraux, travaille avec le Colombien Miguel Rodriguez Orejuela, du cartel de Cali, s'appuyant sur le gouverneur du Quintana Roo, Mario Villanueva Madrid, pour utiliser cet État comme base de transport. Carrillo Fuentes fait l'objet, en 1993, d'une tentative d'assassinat émanant des frères Arellano Félix.
En , le cardinal Juan Jesús Posadas Ocampo est assassiné à Guadalajara: selon la version officielle, il aurait été confondu avec Joaquín Guzmán par les sicaires des Arellano Félix. L'un des frères rencontre, à deux reprises, l'ambassadeur du Vatican, Girolamo Prigione, en et , lequel informe le président Carlos Salinas de la volonté de négocier des trafiquants. Le procureur général du Mexique, , suggère plutôt de les arrêter, suggestion non retenue, et qui indique une passivité suspecte venant d'un président aux pouvoirs étendus.
En 1995, le général José Gutiérrez Rebollo devenait célèbre pour avoir fait arrêter Héctor Luis Palma Salazar, un membre du cartel de Sinaloa. L'année suivante, il était nommé à la tête de l'INCD (). La nomination d'un général à la tête de l'INCB par le président Zedillo signalait l'implication croissante des forces armées mexicaines dans la lutte anti-drogues, ce que Francisco Molina Ruiz, ex-tsar de la lutte anti-stupéfiants, déclarera en être une grave erreur, celles-ci étant également infiltrées par les cartels de la drogue.. Quelques mois plus tôt, en , le général était en effet arrêté pour corruption, et sera condamné à plus de de prison, notamment pour avoir aidé le cartel de Juárez.