vignette|redresse=0.8|Canthare janiforme (deuxième moitié du ), Paris, musée du Louvre.

Les hypothèses sur lorigine des Étrusques constituent l'un des débats les plus anciens et les plus complexes de l'historiographie antique et moderne. Les théories exposées par les sources historiques à partir du , soit environ cinq siècles après les premières manifestations en Italie de la civilisation étrusque, apparaissent fort contradictoires. Les spécialistes modernes ont conclu qu'il s'agissait dans de nombreux cas de constructions narratives entièrement artificielles, élaborées à des fins politiques. Le consensus actuel parmi les archéologues, les linguistes et les paléogénéticiens penche fortement en faveur d'une origine autochtone des Étrusques en Italie.

La phase la plus ancienne de la civilisation étrusque est la culture de Villanova, attestée à partir du . Deux études d'archéogénétique de 2019 et de 2021 ont confirmé, par l'analyse de génomes anciens, que les Étrusques étaient génétiquement proches des Latins du Latium vetus du premier âge du Fer.

Valeur historique des sources antiques

Les thèses sur l'origine des Étrusques élaborées dans l'Antiquité peuvent être regroupées en deux grands filons principaux : une origine orientale et une origine autochtone. Un troisième filon, concernant une origine septentrionale, repose sur quelques considérations de Tite-Live à propos des Rhètes des Alpes, mais n'a été développé par les historiens qu'aux siècles.

Les spécialistes modernes ont mis en doute que ces récits antiques contiennent toujours des faits réellement advenus, et ont conclu qu'il s'agissait dans de nombreux cas de constructions narratives entièrement artificielles. L'étruscologue français Dominique Briquel a montré que toutes les versions de l'historiographie grecque sur l'origine des Étrusques sont à considérer comme des constructions narratives élaborées en milieux helléniques ou hellénisés pour des raisons d'ordre politique, et qu'elles ne doivent donc pas être traitées comme des documents historiques.

Les récits des auteurs grecs sur les origines des Étrusques, outre qu'ils sont contradictoires, ont été rédigés plusieurs siècles après les premières attestations archéologiques de la civilisation étrusque en Italie. Les sources les plus anciennes, comme la Théogonie d'Hésiode et un hymne homérique, ne font aucune mention d'une origine allochtone. Comme l'a montré Roberto Sammartano, ces récits grecs, fondés sur le modèle du récit colonial, sont le résultat d'une relecture de mythes à des fins propagandistes : les thèses de l'origine orientale (pélasgique ou lydienne) visaient à rattacher les Étrusques à un horizon culturellement proche du monde grec, tandis que la thèse de l'autochtonie soulignait au contraire, avec une connotation péjorative, la distance ethnique et culturelle séparant Étrusques et Grecs.

Traditions antiques

Hésiode et les premières mentions

Le plus ancien témoignage sur les Tyrrhéniens (nom grec des Étrusques) se trouve dans la Théogonie d'Hésiode ( av. J.-C.), trois siècles avant Hérodote et Hellanicos de Lesbos. Hésiode les mentionne simplement comme les habitants de lointaines îles sacrées, sans aucune indication d'une origine étrangère. L'interprétation la plus communément admise est que chez Hésiode le terme désigne de façon générique l'ensemble des habitants de l'Italie centro-méridionale, et non les Étrusques proprement dits.

Hypothèse pélasgique (Thessalie)

La première thèse d'une provenance orientale fut soutenue par Hellanicos de Lesbos, historien grec du , et est rapportée par Denys d'Halicarnasse. Hellanicos rattachait les Tyrrhéniens au peuple des Pélasges de Thessalie : chassés par les Grecs, ceux-ci auraient débarqué dans le delta du Pô, puis occupé Cortone, avant de s'étendre dans la région appelée ensuite TyrrhénieDenys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, I, 28..

Cette thèse, comme l'a montré Dominique Briquel, fut élaborée dans un contexte politique précis : à la fin du , Étrusques et Athéniens étaient alliés contre Syracuse et les villes sicéliotes. La tentative de démontrer une origine grecque du peuple étrusque visait à légitimer, aux yeux des citoyens athéniens, la relation d'amitié récemment établie avec un peuple si éloigné géographiquement et culturellement. Denys d'Halicarnasse lui-même réfuta nettement cette thèse, en soulignant que la langue et les coutumes des Tyrrhéniens et des Pélasges ne montraient pas la moindre ressemblanceDenys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, I, 30..

Hypothèse anatolienne (Lydie)

vignette|Couple de danseurs, tombe du Triclinium, vers

Selon Hérodote, les Étrusques auraient émigré de Lydie, en Asie Mineure, à cause d'une longue famine qui aurait poussé leur roi Atys à envoyer la moitié de son peuple à Smyrne, d'où ils se seraient embarqués pour l'Ombrie sous l'autorité de son fils Tyrrhenus.Hérodote, Histoires, I, 94. Cette tradition fut reprise par Strabon, qui y associe la figure de Tarconte, premier roi désigné de la dodécapole étrusque.

Dès l'Antiquité, Denys d'Halicarnasse critiqua cette thèse en soulignant que Lydiens et Étrusques ne partageaient ni la langue, ni la religion, ni les coutumes, et que l'historien lydien Xanthos de Lydie ne faisait nulle mention d'une telle colonisationDenys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, I, 28-30.. La linguistique moderne confirme cette critique : le lydien était une langue indo-européenne, sans aucun lien avec l'étrusque, langue pré-indo-européenne.

Selon Dominique Briquel, la thèse de l'origine lydienne fut une fabrication propagandiste délibérée, élaborée à la cour hellénisée de Sardes entre la fin du et le début du Le classiciste américain Robert Drews a estimé que les Grecs n'avaient jamais entendu parler d'une telle origine avant le récit hérodotéen, et que cette tradition n'était pas davantage connue des Lydiens eux-mêmes, au point de ne pas être rapportée par leur principal historien local. Aucune preuve archéologique ou linguistique n'est venue étayer la thèse d'une migration lydienne en Étrurie.

Virgile affirmait dans lÉnéide qu'Énée et ses compatriotes Troyens auraient fondé Rome, mais qu'ils auraient eux-mêmes été descendants d'un certain Dardanos originaire de Cortone, en Étrurie.

En 1995, Bernard Sergent émet l'hypothèse que les Étrusques ont quitté la Troade à la fin du , les identifiant parmi les peuples de la mer appelés Turša par les Égyptiens. Mais les artéfacts à l'origine de cette hypothèse ont pu voyager au gré des échanges commerciaux.

Robert Stephen Paul Beekes, de l'université de Leyde, estimait en 2003 que le territoire d'origine des Étrusques se situait un peu plus au nord que la Lydie souvent proposée par les étruscologues Robert Stephen Paul Beekes, The origin of the Etruscans, Koninklijke Nederlandse Akademie van Wetenschappen, 2003, 59 pages. Cette thèse reste toutefois minoritaire et sans confirmation archéologique.

Hypothèse autochtone

Selon une tradition défendue par Denys d'Halicarnasse, les Étrusques seraient autochtones :

Denys précise en outre que les Étrusques se désignaient eux-mêmes sous le nom de Rasenna, et non par les ethnonymes grecs ou latins, ce qu'il considère comme un indice supplémentaire d'ancienneté et d'autochtonie.

Hypothèse septentrionale

Selon une tradition soutenue par Tite-Live, les Étrusques seraient venus du nordRevue suisse, , 1846, Témoignage de Tite-Live sur les Rhètes (V,33), lire en ligneYves Liébert, Regards sur la truphè étrusque, lire en ligne. Une hypothèse proche, émise en 1753 par Nicolas Fréret et reprise par Theodor Mommsen au siècle suivant, suggère que les Étrusques viendraient des Rhètes, implantés dans les Alpes orientales et linguistiquement apparentés aux Étrusques d'après les inscriptions connues. Cette thèse est rejetée par Dominique Briquel. Elle est par ailleurs rarement retenue par les chercheurs modernes.

La linguistique moderne apporte toutefois un éclairage nouveau : l'étrusque et le rhétique font bien partie de la même famille linguistique tyrrhénique (pré-indo-européenne), mais leur séparation est datée à une époque très ancienne, antérieure à l'âge du Bronze, ce qui invalide toute hypothèse de migration récente dans un sens ou dans l'autre.

Archéologie

La question de l'autochtonie des Étrusques a été définitivement fondée sur des bases scientifiques non par l'étruscologie classique au sens strict, mais par l'archéologie préhistorique et protohistorique. Comme l'a précisé l'étruscologue Enrico Benelli, Massimo Pallottino avait eu un rôle avant tout méthodologique : avant lui, les différents aspects de la civilisation étrusque étaient étudiés séparément par des spécialistes qui ne pouvaient saisir le tableau d'ensemble. Pallottino n'était d'ailleurs pas autochtoniste au sens strict : il estimait que la civilisation étrusque s'était formée en Étrurie à partir d'un substrat local, à travers la fusion de composantes diverses, tout en rejetant l'hypothèse d'une migration massive depuis l'Orient. Ce fut la génération suivante des préhistoriens et protohistoriens, à commencer par les travaux de Renato Peroni (Protostoria dell'Italia continentale, 1989), qui consolida sur des bases empiriques rigoureuses un autoctonisme plus net, fondé sur l'évidence matérielle.

Les archéologues s'accordent sur la continuité substantielle entre la culture étrusque de la période orientalisante et la culture de Villanova qui l'a précédée, attestée à partir d'environ 900 av. J.-C. et considérée comme la phase initiale de la civilisation étrusque. Les manifestations culturelles de la culture villanovienne dérivent à leur tour, sans aucune discontinuité, de la culture protovillanovienne (1200-900 av. J.-C.) de la fin de l'âge du Bronze. Les fouilles des trente dernières années confirment cette continuité dans les principales cités étrusques entre la dernière phase de l'âge du Bronze et l'âge du Fer.

Rien dans la culture matérielle de l'Étrurie, entre l'âge du Bronze et l'âge du Fer, ne soutient un modèle migratoire depuis l'Orient. Le changement le plus marqué documenté archéologiquement, à partir d'environ le , est l'adoption du rite funéraire de la crémation en urnes de terre cuite : il s'agit d'un phénomène d'origine euro-continentale, lié à la culture des champs d'urnes, et non d'un apport ethnique depuis l'Asie Mineure. Les influences orientales visibles durant la période orientalisante () s'expliquent par des échanges commerciaux intenses avec la Méditerranée orientale, un phénomène commun à toute l'Italie et à une grande partie de l'Europe, et non par une migration de population.

Linguistique

La langue étrusque est une langue isolée, pré-indo-européenne et paléo-européenne, sans lien démontré avec aucune langue indo-européenne connue. Le linguiste allemand Helmut Rix proposa en 1998 une famille tyrrhénique, regroupant l'étrusque, le rhétique et le lemnien, toutes trois pré-indo-européennes. Cette famille a obtenu un consensus croissant parmi les linguistes, notamment grâce aux travaux de Stefan Schumacher, Norbert Oettinger, Carlo De Simone et Simona Marchesini.

Le rhétique

Le rhétique était une langue parlée dans les Alpes orientales, documentée par environ 280 inscriptions datées du au , trouvées principalement dans le nord de l'Italie, le sud de l'Allemagne, la Suisse orientale et l'Autriche occidentale. La parenté entre le rhétique et l'étrusque est aujourd'hui considérée comme établie par la grande majorité des linguistes, sur la base de similitudes morphologiques, phonologiques et syntaxiques. La séparation entre les deux langues est cependant datée à une époque très ancienne, antérieure à l'âge du Bronze, ce qui invalide toute hypothèse de migration récente entre Étrurie et Alpes dans un sens ou dans l'autre, et implique que les ancêtres linguistiques des Étrusques et des Rhètes étaient présents dans leurs territoires respectifs bien avant les expansions indo-européennes.

Le lemnien et la stèle de Lemnos