À Lhassa, jusqu'au milieu du , les condamnés étaient soit enfermés dans la prison d'État de Shöl, soit confiés à un gouverneur de district qui était responsable de leur garde Heinrich Harrer, Seven years in Tibet, translated from the German by Richard Graves, E. P. Dutton, 1954.. Certains criminels étaient condamnés à porter des chaînes et à mendier dans les rues afin de subvenir à leurs besoinsAnne-Marie Blondeau et Katia Buffetrille, Le Tibet est-il chinois ?, ed. Albin Michel, coll. Sciences des religions, 2002, ..
Selon un livre blanc publié en 2009 par le gouvernement chinois, monastères et nobles disposaient également de prisons privées pour leurs serfs et leurs esclaves White Paper, 2009 : ; cf. infra section « Les prisons et leurs substituts ».. Des propos similaires peuvent être trouvés dans les Cent questions et réponses du gouvernement chinois, cependant pour Katia Buffetrille, on ne trouve aucune confirmation de ce type de propos dans des documents historiques ou biographiques. Selon l'historien Melvyn Goldstein, à la suite de la rébellion du collège de Loseling au monastère de Drépung en 1921, la soixantaine de moines arrêtés furent confiés à la garde de diverses familles nobles après avoir été paradés dans Lhassa, fouettés, entravés et avoir eu le cou enserré dans une cangueMelvyn C. Goldstein, A History of Modern Tibet, 1913-1951 : The Demise of the Lamaist State, University of California Press, 18 juin 1991, 936 pages, : .
Selon un texte officiel du gouvernement chinois intitulé Cent questions et réponses (1988), il n'y avait qu'une seule prison et deux brigades de rééducation dans la Région autonome du Tibet. Le chiffre officiel est monté à trois en 2000 : la prison de la région autonome du Tibet, la prison de Lhassa, la prison de Bomi (cette affirmation est contestée par d'anciens prisonniers et divers opposants ou observateurs du régime chinois). Créée en 1960, la prison de la région autonome du Tibet est la plus grande des trois et la seule à avoir une population féminine.
Le dalaï-lama a affirmé qu'il n'y avait que deux prisons à Lhassa, et une dans chaque district, qui ne comportaient que 20 ou 40 détenus dans les années 1940, alors que, selon lui, il en existe aujourd'hui des milliersLe Dalaï Lama : "Je suis un marxiste en robe bouddhiste", Le Nouvel Obs, 16-01-2008.. Dans les prisons chinoises au Tibet, la torture est une pratique couranteSofia Stril-Rever, Dalaï Lama, Appel au monde, Seuil, 2011, .
Historique du système pénitentiaire avant 1950
Prisons tibétaines selon Jacques Bacot Relatant son voyage de 1909-1910, l'explorateur français Jacques Bacot décrit, alors qu'il se dirige vers le royaume quasiment indépendant de Pomi avant son intégration au Tibet central par les troupes du dalaï-lama, les prisons tibétaines comme étant des fosses voûtées où le prisonnier est introduit, un orifice dans la voûte servant à lui jeter sa nourriture, des ordures et de l'eau. Le condamné dort couché dans l'eauJacques Bacot, Le Tibet révolté - Vers Népémakö, La Terre promise des Tibétains (1909-1910), Librairie Hachette, (1912) — Réédition, Phébus, coll. D'Ailleurs, 1997 — , : , voir aussi Le second voyage de Bacot, résumé de Jean Dif.
Prison d'État de Shöl Heinrich Harrer indique que la prison d'État à Lhassa se trouvait dans le village de ShölNote : Le village de Shöl a depuis été détruit par les autorités chinoises afin de réaliser l'actuelle esplanade située au pied du Potala. Source Tibétains 1959-1999 : 40 ans de colonisation, ouvrage dirigé par Katia Buffetrille et Charles Ramble, Édition Autrement, 1998. situé en contrebas du Palais du PotalaLhassa : le Tibet disparu, texte et photographie de Heinrich Harrer, 223 pages, Édition de La Martinière, 1997, ..
Dans ses mémoires publiés en 1954, le même Harrer signale que les délinquants condamnés à porter des chaînes toute leur vie étaient soit enfermés dans la prison d'État de Shöl, soit confiés à un gouverneur de district qui était responsable de leur gardeHeinrich Harrer, op. cit. : .
La prison de Shöl est celle où fut enfermé, à la fin des années 1940, dans un cachot humide et sombre, le moine, poète et peintre de génie Gendün Chöphel, après avoir été arrêté, jugé et fouetté, selon Hisao Kimura, un agent japonais au Tibet, qui rapporte dans ses mémoires que Gendün Chöphel ne fut emprisonné qu’une année, mais que parfois, durant cette période, son esprit brillant mais toujours irrégulier dérapait. Ainsi, il eut une aventure avec une prisonnière originaire du Kham, et succomba à la dépendance de l'alcool et de l’opium Hisao Kimura, Japanese Agent in Tibet: My Ten Years of Travel in Disguise, as Told to Scott Berry, Serindia Publications Inc., 1990, : .
C'est également à Shöl que fut emprisonné, en 1947, le Réting Rinpoché, qui avait été régent de 1936 à 1941. Accusé de conspiration et de tentative d'assassinat contre le régent Taktra Rinpoché, il y serait mort empoisonné au bout d'une semaineThe fifth Reting Thubden Jampal Yeshe Tempai Gyaltsen (1912-1947).. Selon Hisao Kimura, un agent secret japonais au Tibet entre 1945 et 1950, qui tient l'information d'un geôlier, ce dernier serait mort dans d'atroces souffrances : on l'aurait frappé sur les testicules, préalablement attachées, jusqu'à ce que mort s'ensuive Hisao Kimura, Japanese agent in Tibet: my ten years of travel in disguise, : . À ce sujet, l'historien Melvyn C. Goldstein rapporte les propos de Tsepon W. D. Shakabpa comme quoi de nombreuses personnes disaient qu'il avait été tué de cette manière, mais qu'il y eut une enquête diligentée par l'Assemblée tibétaine. Le comité dont il était membre, comprenait aussi Tsarong, Khenchen Lobsang Tashi, Gyetakba, ainsi que d'autres personnes représentant les monastères de Réting et de Séra. « Tsarong déclara à l'Assemblée qu'il n'y avait aucun indice que Réting ait été étranglé et qu'il n'y avait ni blessure, ni quoi que ce soit » Melvyn C. Goldstein, A history of modern Tibet, 1913-1951: the demise of the Lamaist state, - 512 : . Si des rumeurs d’empoisonnement ou d’émasculation se sont répandues après sa mort et sont rapportées par divers auteursGilles Van Grasdorff, Panchen Lama, otage de Pékin (en collaboration avec Edgar Tag), préface de Louis de Broissia et Claude Huriet, Ramsay, 1999, au sujet de Gendhun Choekyi Nyima , .
Prisons des nobles et des ecclésiastiques
Les partisans de Reting Rinpoché furent arrêtés et condamnés eux aussi mais, la prison étant trop petite pour les accueillir tous, les détenus furent confiés à la garde et à la charge de familles nobles, à ce que rapporte Heinrich Harrer, témoin de ces événements. Si bien que l'on trouvait dans chaque hôtel de la noblesse un condamné en chaînes, le cou enserré dans un carcan en bois Heinrich Harrer, op. cit. ; .
Selon un livre blanc publié en 2009 par le gouvernement chinois, monastères et nobles disposaient également de prisons privées pour leurs serfs et leurs esclaves.
Les Cent questions et réponses du gouvernement chinois affirment que dans l'ancien système féodal tibétain, les prisonniers étaient souvent détenus dans les sous-sol obscurs et humides des manoirs, des temples ou des bâtiments gouvernementaux régionaux ; cependant pour Katia Buffetrille, on ne trouve aucune confirmation de ce type de propos dans des documents historiques ou biographiques. L'historien Melvyn Goldstein, dans A History of Modern Tibet, vol. I : 1913-1951 The Demise of the Lamaist State (pp. 104-110), relate pour sa part les représailles conduites par le dalaï-lama en 1921 contre le monastère de Loseling, connu pour avoir été pro-chinois une décennie plus tôt : une soixantaine de moines arrêtés furent confiés à la garde de diverses familles nobles après avoir été paradés dans Lhassa, fouettés, entravés et avoir eu le cou enserré dans une cangue.
Selon Thomas Laird, les prisonniers tibétains effectuaient une partie de leur peine en dehors des prisons, mais avec des entraves aux jambes et des carcans autour du cou, une punition que l’on trouvait également en Chine et au Bhoutan à la même époque. Lorsqu'en 1950, le Dalaï Lama s’aperçut des conditions imposées à ces hommes, il les fit libérer.
Selon Jean Dif, une scène similaire est rapportée par l'exploratrice Léa Lafugie dans les années 1930 : à Gyantsé, elle croisa des prisonniers aux chevilles passées dans de lourdes barres de fer qui les obligeaient à marcher les jambes écartées. Lâchés à l'aube et repris au crépuscule, ils mendiaient leur nourriture, l'administration pénitentiaire n'y pourvoyant pasLes voyages de Léa Lafugie, site de Jean Dif..
Prison du Potala Le Potala renfermait une prison. Warren W. Smith Jr écrit que cette prison avait des airs d'oubliettes mais qu'elle était de dimensions assez réduites, ne pouvant contenir que quelques personnes au plus Warren W. Smith Jr., China's Tibet?: Autonomy or Assimilation, Rowman & Littlefield, 2009, 315 p., : . Theos Bernard, un Américain qui visita le Potala en 1939, écrit que la prison faisait penser à une fosse servant à piéger un lion mangeur d'hommes et qu'elle était remplie de pauvres hères, tout desséchés, trottinant malgré leurs membres entravés Li Xiguang, The American couple who told old stories of Tibet, Global Times, 30 mai 2011 : .
La romancière d'origine chinoise Han Suyin visita la « prison du Potala » en 1975 à l'invitation des autorités. Elle fut choquée de ce qu'on lui rapporta au sujet des détenus et des tortures qui étaient infligées à ces derniers à la cour de justice proche. Les Chinois Han, à ce qu'on lui dit, n'avaient rien pu faire avant le départ en exil des dirigeants tibétains, ainsi que l'affirme Warren W. Smith Jr dans son analyse critique à propos du livre Lhasa, the Open City publiée par Han Suyin en 1977 Warren W, Jr Smith, China's Tibet?: Autonomy or Assimilation, AltaMira Press, U.S, 16 mai 2008, , Critique de Lhasa, the Open City: A Journey to Tibet, by Han Suyin, 1977 : ., Une telle « exposition de la torture tibétaine » avait été installée à Pékin en 1959 à l'intention du public. Pourtant, le dalaï-lama avait aboli la torture au Tibet en 1898 (sauf celle en cas de trahison).
Prison municipale de Lhassa Cette prison, dite de Nangtseshag ou Langzisha (Snag-rtse-shag), se trouve dans la partie nord du quartier du Barkhor dans le centre de Lhassa. C'est un bâtiment en pierre et en bois, à deux niveaux, couvrant carrés, abritant neuf cellules, une salle de tribunal et une salle des gardes. Le premier niveau était réservé aux criminels tandis que le deuxième renfermait les femmes et les petits délinquants. Une plate-forme aménagée en face du second niveau, l'entrée exposée à l'est, était le site de prononciation et d'exécution des sentences, après que les détenus avaient été paradés autour du Barkhor. Le bâtiment avait été construit par le dalaï-lama au milieu du pour servir de siège au gouvernement avant d'être transformé en prison. Selon Victor Chan, par le passé, environ 600 personnes étaient emprisonnées là chaque année, dont quarante ou cinquante finissaient exécutées. Victor Chan, Tibet. Le guide du pèlerin, Éditions Olizane, première édition en langue française, 1998, 1211 p., p. 219.. La prison avait été fermée le dans le cadre de la réforme démocratique. Vandalisée par les gardes-rouges de la révolution culturelle, elle a été restaurée en 2004-2005 et transformée en musée. On y trouve des instruments ayant servi à énucléer, couper les oreilles, les mains et les pieds, les tendons, et à dépecer Ancient Tibet prison to open, sur le site rediff News. Biggest prison of old Tibet undergoes repairs, www.people.com.cn, 16 octobre 2004..
De la prison au musée