Les Glosas Emilianenses sont de petites annotations (gloses) manuscrites, réalisées en diverses langues (latin, langue romane, basque médiéval), écrites entre les lignes ou dans les marges de certains passages du codex latin Aemilianensis 60, à la fin du . L'intention du moine copiste était probablement d'éclaircir le sens de certains passages du texte latin. L'importance philologique de ces gloses, qui ne furent remarquées qu'au , provient de ce qu'elles contiennent l'une des premières traces écrites d'un dialecte roman hispanique, en l'occurrence la langue que parlaient alors les gens de la région. Ces gloses, dont une centaine sur plus d'un millier sont écrites en langue romane, en comprennent de plus deux qui sont écrites en basque, et en constituent de même l'une des premières traces écrites connues, hors épigraphie.
Son nom vient de ce qu'elles furent écrites au monastère de San Millán de la Cogolla (Millán ou Emilien vient du latin Aemilianus), situé dans la province de la Rioja, qui faisait alors partie du royaume de Navarre. Sa valeur fut découverte en 1911, quand Manuel Gómez-Moreno, qui étudiait l'architecture mozarabe du Monastère de Suso, transcrivit toutes les gloses, et les envoya à Ramón Menéndez Pidal. Cette découverte valut le surnom de «cuna del castellano» (berceau du castillan) à San Millán de la Cogolla (et par extension à la Rioja). Notons qu'il existe des documents antérieurs avec des références en langues romanes, comme les Cartulaires de ValpuestaOrtíz, C. (2008). «Paleógrafos y filólogos no ven el origen castellano en las glosas de San Millán». Miranda de Ebro, España: El Correo. Consulté en 2008 par l'auteur de l'article espagnol.«Fijan el origen del castellano en el cartulario burgalés de Valpuesta». Burgos, España: ABC (2008). Consulté en 2008 par l'auteur de l'article espagnol. ou la Nodicia de Kesos.
L'image ci-contre montre la page 72 du codex Emilianense 60 (qui se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de l'Académie Royale d'Histoire). On peut y lire le texte d'une homélie en latin, entre les lignes et dans la marge duquel le moine copiste fit ses propres annotations (gloses) en langue romane.
Les Gloses
La phrase la plus longue de tout le codex se trouve à la page 72. Il s'agit de douze lignes dans lesquelles on peut lire : Cono aiutorio de nuestrodueno dueno Christo, duenosalbatore, qual duenoget ena honore et qualduenno tienet elamandatione conopatre cono spiritu sanctoenos sieculos delo sieculos. Facanos Deus Omnipotestal serbitio fere kedenante ela sua facegaudioso segamus. Amen.Con la ayuda de nuestroSeñor Don Cristo DonSalvador, Señorque está en el honor ySeñor que tiene elmandato con elPadre con el Espíritu Santoen los siglos de los siglos.Háganos Dios omnipotentehacer tal servicio que delante de su fazgozosos seamos. Amén.Avec l'aide de notreSeigneur Don Christ DonSauveur, Seigneurqui est dans l'honneur etSeigneur qui a lecommandement avec lePère avec le Saint Espritpour les siècles des siècles.Faites-nous Dieu tout-puissantfaire un tel service (pour) que devant sa facejoyeux nous soyons. Amen.
thumb|Lecture de la glose de la page 72, avec prononciation reconstituée.
Le philologue Dámaso Alonso qualifia cette prière de ().
La langue des Gloses
Les gloses du codex Aemilianensis 60, plus d'un millier au total, sont écrites en trois langues : en latin, en une langue romane et en basque. Plus d'une centaine des annotations sont écrites en langue romane, et deux en basque. Celles qui sont en latin le sont en un latin colloquial, plus compréhensible que la langue écrite, et dans certains cas ce n'est du latin qu'en apparence : était écrit avec une écriture latine ce qui était prononcé déjà comme une langue romane.
Certains traits basques pourraient indiquer, selon les spécialistes, la qualité bilingue (basque-roman) du copiste. À propos des doutes qui sont généralement émis au sujet de la langue romane utilisée dans ces gloses, il n'y a aucune certitude que ce soit autre chose que du proto-roman de la Rioja, ou bien du navarro-aragonais, ou encore du castillano-riojan selon le philologue César Hernández. C'est-à-dire un «embryon ou un ingrédient de base du dialecte complexe qui formera le castillan», comme le dit le chercheur riojan Claudio García TurzaEn version originale : un embrión o ingrediente básico del complejo dialectal que conformará el castellano. En plus de caractéristiques spécifiquement riojanes, on trouve des traits de diverses variétés dialectales hispaniques : navarrais, aragonais, léonais, mozarabe. Les traits navarro-aragonais sont perceptibles dans les mots muito, feito, honore (féminin et pas masculin), plicare, lueco, cono, ena, etc.
Tout ceci conduit Menéndez Pidal (1950), Lapesa (1981), Alarcos (1982) et Alvar (1976, 1989) à penser que, en réalité, il s'agit d'une koinè dans laquelle se mélangent divers traits du castillanRafael Cano, Historia de la lengua española (2. éd.), Ariel, Barcelona, 2005, p. 304., ce qui ne paraît pas si étrange si l'on tient compte que la région de San Millán était à la croisée de langues, de par la repopulation chrétienne par des gens qui venaient de diverses régions, occasionnant des échanges linguistiques constants.
On trouve même deux germanismes, dans les gloses 20 et 21, où l'on peut lire :
desolabunturdextruunturnafragarsannafragatos
Les gloses ont de plus une structure grammaticale, à la différence des Cartulaires de Valpuesta, où quelques mots de langue romane sont mêlés à la langue latine.
Table comparative
Voici une comparaison de termes employés dans les gloses, avec les correspondances actuelles en langues aragonaise et castillane, en plus de la forme latine :
En las glosas Aragonais Castillan Latin de los (delo) de los, d’os de los < DE ILLOS ela a, l’ la < ILLA ena, enos en a, en os en la, en los < IN ILLAM, IN ILLOS fere fer hacerEn vieux castillan aussi les formes far, fer et fazer (facer) existent. < FACERE siéculo sieglo (sieglo >) siglo < SAECULU yet ye es < EST
Pour autant, si stricto sensu il n'est pas correct de considérer la langue utilisée dans les gloses comme «le premier texte en castillan», on peut considérer, dans un sens plus large, comme l'affirme Manuel Alvar, que En version originale : ..
Il serait de même opportun de tenir compte d'études plus récentes, comme celle du linguiste suisse Heinz Jürgen Wolf en 1997H.J.Wolf Revista de Filología Románica, nº 14, vol.I 1997, pp. 597-604. Servicio de Publicaciones. Universidad Complutense, Madrid, qui classifierait la langue des gloses non dans le groupe ibérico-roman, auquel appartient le castillan, mais dans le groupe pyrénéen-mozarabe, auquel appartient l'aragonais.
La technique du copiste
Le moine copiste ne s'est pas borné à utiliser le glossaire latin habituel des monastères pour résoudre ses doutes lexicaux, il a aussi rempli les marges avec le parler populaire des terres de la haute Rioja. Voici un exemple de la manière dont le copiste travaillait :
Comme on peut le voir, le copiste clarifiait le sens des mots latins qui lui paraissaient être les moins connus, s'aidant probablement d'un dictionnaire : il traduisit repente par luenco (en castillan actuel : luego), suscitabi par lebantai (levanté), bellum par ce qui est maintenant un mot savant pugna, effusiones par bertiziones, etc.
On distingue les traits navarro-aragonais dans les mots comme lueco (luego), get (es, et ye en aragonais actuel), plicare, feito, muito, etc.
Les gloses en basque
En basque, il y a deux annotations : les gloses 31 et 42, à savoir : jzioqui duguguec ajutuezduguhemos encendido,nosotros no nos arrojamos
Il existe aussi une glose en langue romane correspondant à la seconde phrase : nos non kaigamus («nosotros no nos arrojamos»)Ramón Menéndez Pidal, Orígenes del español (3ª ed.), Madrid, 1950, págs. 3-9. On peut lire ces gloses online en: .
Les deux courtes gloses en langue basque constituent le témoignage écrit non épigraphique le plus ancien du basque à notre connaissance.
Cette mention, ainsi que l'abondante toponymie de la région dans cette langue sont considérées comme des preuves que ces gloses doivent avoir été écrites dans une zone de contact linguistique basco-roman"Las glosas debieron ser escritas en zona de contacto vasco-románico".
Notes et références
Voir aussi
Articles connexes Glosas Silenses Cartulaires de Valpuesta Monastère de San Millán de la Cogolla Littérature espagnole
Liens externes
La Cuna del Castellano Cartulaires de Valpuesta.
Bibliographie E. Gancedo Ibarrondo, La Rioja, cuna del castellano, Barcelona, Jaime Libros, 1988. César Hernández, Estudio lingüístico y notas a la edición de las Glosas Emilianenses y Silenses, Burgos, Ayuntamiento de Burgos, 1993. C. García Turza y M.A. Muro, Introducción a las Glosas Emilianenses, Logroño, Gobierno de la Rioja, 1992. Rafael Lapesa, Historia de la lengua española, Madrid, Gredos, 1981. R. Menéndez Pidal, Orígenes del español, Madrid, Espasa Calpe, 1976.
Juan Ángel Nieto, Glosas Emilianenses. Cuna de la Lengua Castellana., Editorial Edilesa, 2007,.
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