Le beldi ou baldi est une catégorie sociale de la société tunisienne, constituée de citadins fixés dans le milieu urbain de la capitale Tunis avant la fin du , c'est-à-dire avant l'instauration du protectorat français de Tunisie.
Histoire et origine
Définition Utilisé dès le début du , le terme beldi, traduit aujourd'hui par « tunisois de souche », désigne les élites féodales, religieuses et sociales qui émergent à partir du : artisans ou négociants, religieux et lettrés, membres de l'administration ou riches propriétaires terriens bénéficiant des rentes de leurs exploitations agricoles. Même si partout dans le pays, de riches et puissants notables parviennent à s'introduire dans les allées du pouvoir, c'est le caractère urbain et tunisois du métier ou de la fonction exercé qui joue un rôle important pour définir la « baldisation » ; on définit généralement celle-ci par l'acquisition d'un dar (maison) dans la médina, d'une boutique dans les souks, d'une oliveraie dans les environs et d'un carré (tourba) dans un cimetière aux portes de la ville (principalement celui du Djellaz). Depuis des générations, les familles beldis possèdent au minimum une habitation dans la médina ; ses membres exercent un métier artisanal ou bénéficient de rentes ou occupent des fonctions politiques ou religieuses. D'autres couches, moins favorisées et pratiquant de petits métiers, sont moins intégrées à la vie urbaine et ne sont pas des beldis ; les habitants des faubourgs de la cité sont appelés barrani.. Puisque le terme beldi a été fixé à une période où Tunis bénéficie déjà d'un poids dominant dans le réseau urbain tunisien, cette situation a contribué à rehausser la réputation de cette catégorie de la population, surtout au début du .
Origine Il existe déjà un tissu social stable à Tunis depuis l'époque aghlabide, qui se consolide à l'époque hafside, lorsque la ville est érigée en tant que capitale, même s'il est fortement affaibli par la conquête espagnole et les multiples conflits du . Des familles autochtones, comme les Ghammad, les Asfouri, les Rassaa, les Kassar, les Meherzi et les Kalchani, occupent des postes dans la magistrature religieuse et l'administration hafside et parviennent à s'y maintenir par la suite. La conquête ottomane vers la fin du modifie profondément le tissu social de Tunis. Viennent s'ajouter à un substrat de familles hafsides les hauts fonctionnaires et officiers ottomans, qui prennent une épouse dans le pays et font souche durablement ; ils occupent pendant plusieurs siècles le haut du pavé social et gèrent le pays en formant une caste privilégiée, provoquant la jalousie quant à leur suprématie sur la population.
De leur côté, les deys de Tunis, premiers souverains locaux de facto, puis les beys des dynasties mouradite puis husseinite acquièrent des mamelouks au service de l'État, les anoblissent et les nomment à des postes militaires ou administratifs. Les Turcs, de naissance ou renégat, ainsi que les mamelouks arrivent à devenir des beldis après avoir quitté le service militaire et intégré les fonctions les plus en vue de la société tunisoise, comme l'artisanat, le négoce ou l'administration locale. À cela s'ajoutent des familles andalouses, réfugiées en Tunisie vers le , qui apportent avec elles les relicats d'une culture raffinée, héritage de leur glorieux passé..
La prospérité et la paix revenues, plusieurs puissantes familles de notables ou bourgeoises du pays, s'installent dans la capitale. Certaines sont issues d'une famille venue d'une ville de province — baignant généralement dans une vieille culture citadine et raffinée — et réussissent rapidement leur intégration par la richesse matérielle et par des alliances avec des familles de souche ; la présence de personnalités religieuses ou féodales éminentes dans ces familles y contribue également. Les membres de ces nouvelles familles de notables sont issus pour leur majorité de l'administration du makhzen mais aussi parfois de commerçants engagés dans les échanges maritimes ou de propriétaires terriens. Des familles promues à Tunis mais d'origine rurale et/ou bédouine, d'un milieu aisé ou modeste, constituent des exceptions qui peuvent s'expliquer par la mysticité ou par l'éminence d'un membre de la famille dans le makhzen ou le domaine religieux. Les beldis de Tunis sont donc d'origines sociales très diverses.
Catégories socio-professionnelles Chaque catégorie sociale possède elle-même divers types d'élites : aristocrates et grands bourgeois pour celles de l'administration, grand bourgeois et classe moyenne pour la religion, des grands aux petits bourgeois pour le milieu artisanal des souks ou les propriétaires terriens. Ces classes, en fonction de leur proximité avec le pouvoir en place, sont ordonnées de la façon suivante (quelques familles célèbres sont citées à titre d'exemple).
Administration Ottomans
vignette|Cour du bey de Tunis en 1942.
Depuis la conquête turque de Tunis en 1574, toutes les fonctions de l'administration et de l'armée sont occupées par des Turcs, comme celles de pacha et de dey, ainsi que tous les autres membres de la milice.. Il arrive souvent que ceux-ci fassent souche en Tunisie et fondent une famille en s'alliant à des familles autochtones tunisoises, pour les plus gradés, ou provinciales, pour ceux qui sont en poste dans les garnisons de l'intérieur du pays (Azzouz, Daoulatli, Bornaz, Chaouch, Bach Hamba, Bach Tobji, Settari, Stamrad, Ben Jaafar, Belhaouane, etc.).
Ceci est également valable pour les différentes familles d'oulémas hanéfites qui abandonnent le rude métier des armes pour une carrière dans l'establishment religieux plus conforme à l'idéal beldi. Les diverses familles descendant des hauts fonctionnaires turcs se reconvertissent plus tard dans le milieu artisanal ou restent de riches propriétaires terriens après leur éloignement de la sphère politique, s'intégrant à la société des beldis par l'acquisition de maisons dans la médina puis par les alliances matrimoniales avec des familles d'ancienne notabilité tunisoise. Ces anciennes élites tirent leur prestige de leur précédent statut de maîtres du pays et de leur appartenance à la nation ottomane. Ils s'intègrent parfaitement au milieu artisanal, particulièrement au , dans l'industrie de la chéchia, pourtant à l'origine andalouse (familles Ghileb, Belkadhi, Gorgi, Materi, Belkhodja, Ben Hamida, Bach-Khodja et Baoueb).
Par ailleurs, la majorité de la corporation des tailleurs au souk El Trouk est formé par des descendants d'officiers ottomans installés à Tunis (Ben Abdallah Mouraly, Darghouth, Terzi, Ben Mahmoud ou Bach-Baoueb), tout comme les bechmakias, fabricants de chaussures à la turque (bechmak) comme la famille Bellagha, ce qui constitue pour eux une forme d'embourgeoisement.
Mamelouks Vers la fin du , afin de réduire l'influence des familles turques issues de la milice, la dynastie beylicale « anoblit » certaines catégories d'individus ou de familles et forge ainsi une élite nouvelle pour contrebalancer le pouvoir de la caste turque, qui monopolisait la vie politique et militaire du pays ; c'est notamment le cas des mamelouks qui, à partir du règne d'Hammouda Pacha, supplantent progressivement l'influence de la milice turque..
vignette|Mohammed Bey (1855-1859) entouré de sa cour composée de ministres et de généraux d'origine mamelouke.
Assurant d'abord un rôle de service et de garde rapprochée à la cour, le mamelouk est rattaché à la famille beylicale une fois anobli, par le biais de l'adoption ou de l'alliance par mariage. Leur sont alors attribués des postes importants — ministres, caïds-gouverneurs de province, généraux ou fermiers fiscaux — mais aussi des missions diplomatiques, au service du sceau, à la trésorerie, etc. ; le gouvernement prend ainsi un caractère familial. Assimilés aux Turcs, ils héritent de l'appréhension qu'avaient les citadins pour les rudes soldats ottomans. Souvent jugés cumulards et dépensiers, les mamelouks suscitent toutefois des réactions hostiles de la part d'autres notables de la capitale : les uns les traitent de « marchandises acheté au kilo » (mechri bel kilou) et ces derniers leurs répliquent avec des « gros plein de soupe » (mrouki) ou « gratte-papier » (lahass aklam). Ceci s'explique par la jalousie suscitée par une fortune rapidement acquise et le pouvoir exercé sur une population ne se reconnaissant pas dans ses nouveaux « maîtres ». Néanmoins, leur « noblesse » reste très fragile : puisque leur notabilité n'est pas territorialisée et qu'ils ne bénéficient pas d'une assise sociale, ils sont à la merci du pouvoir.
Esclaves étrangers, coupés de leur racine, leur seule chance de survie réside dans la réussite individuelle et leur assimilation dans la société. L'action édilitaire menée par le mamelouk Youssef Saheb Ettabaâ, dans le quartier de Halfaouine à Tunis, est un exemple d'une tentative pour dépasser un tel handicap.
Quant aux faveurs du prince, elles ont permis à ce dernier d'établir des réseaux relationnels avec diverses familles et individus influents de la capitale. Les familles descendantes de mamelouks sont principalement les Saheb Ettabaâ, les Caïd Essebsi, les Kahia, les Agha, les Rostom, les Maaouia, les Farhat, les Haîder, les Slim, les Ben Osman, les Rachid et les Skander.
Tunisiens de souche
vignette|Caïd tunisien rendant la justice dans sa province au milieu du .
Un autre cas d'intégration à la société des beldis concerne certaines familles de « souche tunisienne » — car venues de l'intérieur du pays — qui réussissent leur entrée dans le milieu social de la capitale par leur richesse ou leur proximité avec le pouvoir, en se voyant attribuer certaines fonctions dans l'État husseinite, les postes d'officiers ou de ministre étant généralement réservés aux Turcs ou aux mamelouks du bey. Ces familles se voient attribuer des charges régionales puis nationales grâce à leur ascendance sur une région particulière ; elles forment une classe dirigeante qui monopolise les fonctions de secrétaire de chancellerie (cas des Lasram de Kairouan suivis des Boukhris de Kairouan et des Bouattour de Sfax au début du ) ou forment de véritables dynasties caïdales (principalement les Djellouli depuis leur fief à Sfax, les Mrabet à Kairouan ou les Ben Ayed et Mokaddem à Djerba). Elles achètent à grand frais des dars en plein centre de la médina et s'intègrent à la société des beldis par des alliances matrimoniales pendant le règne d'Hammouda Pacha, une période de prospérité et de croissance.
Dans cette catégorie entrent aussi diverses autres familles de souche tunisienne : les Sebaï, les Laadjimi, les Khayachi au , les Belhadj et les Bellagha de (Bizerte) et les Zarrouk (Béja) au ; elles sont suivies par les Ben Cheikh (Turcs), les Ben Turkiyya (M'saken), les Ben Ammar et les Abdelwahhab (Le Kef), personnages marquants du règne d'Ahmed Bey.
La fin du marque l'émergence de familles non-féodales dont l'ascension et l'intégration à l'élite tunisoise est plus tardive comme pour les Baccouche (Béni Khiar), les Sfar (Mahdia) et les Zaouche (Algérie). Ce n'est qu'à la fin du que l'on voit des familles d'ancienne notabilité tunisoise accéder aux postes importants de l'État. En effet, jusqu'ici les beys préfèrent s'entourer de personnes n'ayant pas d'attache particulière avec la population locale, c'est-à-dire les mamelouks ou les Turcs, la fin de la traite des esclaves blancs vers 1850 et la séparation progressive avec l'Empire ottoman ayant accéléré ce changement.
Religion
vignette|Entrée de la mosquée Zitouna en 1899.