vignette|La métaphore de l'astre solaire rayonnant de lumière a souvent été utilisée pour représenter l'extension universelle de l'esprit. Le panpsychisme est une conception philosophique selon laquelle l'esprit est une propriété ou un aspect fondamental du monde qui s'y présente partout. L'esprit se déploierait ainsi dans toute l'étendue de l'Univers.
On trouve la première occurrence du terme « panpsychisme » au dans les écrits du philosophe italien Francesco Patrizi D. Skrbrina, « Panpsychism », in Internet Encyclopedia of Philosophy (encyclopédie philosophique en ligne). Article en ligne.. Le mot est forgé à partir des termes grecs « pan » (partout) et « psychê » (esprit, âme).
Aujourd'hui, le panpsychisme désigne plus spécifiquement l'attribution d'une forme de conscience (primitive ou élaborée) à toute entité fondamentale ou organisée.
Thèses
Définition générale
Dans sa définition générale d'attribution de l'esprit à tout ce qui existe, le panpsychisme peut recouvrir des positions différentes, voire incompatibles entre elles, selon la conception que l'on se fait de ce qui existe vraiment ou de ce qu'est l'esprit W. Seager & S. Allen-Hermanson, « Panpsychism », in Standford Encyclopedia of Philosophy (encyclopédie philosophique en ligne). Article en ligne..
Ceux parmi les partisans du panpsychisme qui admettent, par exemple, l'existence d'entités fondamentales telles que les électrons ou les photons accordent un certain esprit – ou proto-esprit – à ces particules physiques élémentaires. A contrario, ceux parmi eux qui rejettent l'idée qu'il existe vraiment des choses comme les forêts, les amas d'étoiles ou les sociétés humaines – parce qu'il ne s'agirait là que de constructions conceptuelles formées à partir de certains éléments comme les arbres, les étoiles ou les êtres humains – refusent d'attribuer un esprit à ces systèmes complexes.
De plus, la question se pose dans le cadre du panpsychisme de savoir exactement ce que l'on entend par esprit, ou par conscience, et il revient aux partisans de cette conception d'élucider le rapport entre l'esprit et l'expérience subjective.
Panpsychisme et microphysique
Dans le contexte de la physique contemporaine, le panpsychisme recouvre deux positions métaphysiques distinctes T. L. S. Sprigge, « Panpsychism », Routledge Encyclopedia of Philosophy, Routledge, 1998, p. 195. :
Les particules élémentaires – électrons, quarks, photons, etc. – dont certaines entrent dans la composition des organismes auxquels on attribue une conscience, possèdent à un degré élémentaire ou minimal une dimension psychique qui est constitutive de l'esprit de ces organismes. Thomas Nagel, par exemple, définit le panpsychisme comme « la théorie selon laquelle les constituants physiques ultimes de l'univers ont des propriétés mentales, qu'ils soient ou non des parties d'organismes vivants »T. Nagel, Questions mortelles (1979), PUF, 1983, p. 210.. Les éléments fondamentaux de la réalité – qu'il s'agisse de particules, de champs de force ou de tout autre élément physique – sont une forme élémentaire d'esprit ou de conscience. La conscience constitue alors l'essence même de la réalité physique.
La première position attribue la conscience aux entités fondamentales de la nature, ainsi qu'aux organismes constitués de ces entités (mais pas à leurs agrégats) ; la seconde caractérise ces entités comme étant de nature mentale, et c'est toute la réalité physique qui, de fait, est identifiée à la conscience. Cette dernière position est associée à une forme de « mystérianisme », autrement dit, à l'idée que les concepts de la physique (masse, énergie, spin, etc.) ne décrivent pas les propriétés intrinsèques des choses – leur contenu – mais seulement les relations ou la structure dans lesquelles elles sont engagées.
Bien que la forme de conscience qui est ainsi attribuée ou identifiée aux constituants ultimes du monde soit simple et très limitée, elle ne se distingue pas essentiellement de la nôtre. Pour le partisan du panpsychisme, il n'y a pas de différence de nature qui soit radicale entre les différentes formes de conscience ; il existe entre elles essentiellement une différence de degré – parfois très grande.
« Proto-panpsychisme » vignette|Une conception « proto-panpsychiste » du monde fondée sur l'idée d'information a été soutenue par David Chalmers dans les années 1990. Si le panpsychisme semble indissociable à première vue de la thèse de l'omniprésence de l'esprit, il est pourtant logiquement possible de soutenir certaines versions ou variantes modérées du panpsychisme selon lesquelles l'esprit proprement dit est un phénomène qui – non seulement n'est pas universel – mais est au contraire relativement rare. Dans ce cas, une distinction sera opérée entre les propriétés spécifiquement mentales – correspondant à l'expérience subjective des organismes les plus complexes – et les propriétés protomentales communes dans la nature. C'est sur la base de ces dernières qu'émergent les états mentaux de niveau supérieur. Cette forme de panpsychisme fait appel à la notion d'émergence pour rendre compte du développement des propriétés protomentales en propriétés mentales à part entière. Il ne s'agit toutefois pas d'émergence au sens fort du terme puisque les phénomènes spécifiquement mentaux qui émergent ne sont pas de nature différente de ceux dont ils émergent.
Panpsychisme et théories apparentées
Le panpsychisme doit être distingué de certaines croyances ou théories apparemment proches, notamment de l'animisme, de l'hylozoïsme, du panthéisme et du panenthéisme : L'animisme, au sens le plus courant du terme, est un système de croyances selon lequel tous les êtres naturels possèdent une forme d'intelligence et d'intentionnalité comparables à l'esprit humain. Cette idée est associée aux mythes et aux premières religions. Dans le cadre du paganisme, par exemple, les plantes et les animaux ont une âme, les planètes et les étoiles sont gouvernées par des intelligences, etc. L'hylozoïsme est la théorie ou doctrine d'après laquelle tous les êtres de la nature sont plus ou moins vivants, sans nécessairement avoir des sensations ou des expériences. Cette idée remonte à la philosophie de l'Antiquité, période durant laquelle la notion de vie était définie non pas comme une capacité à ressentir subjectivement certaines choses mais plutôt comme une capacité à se mouvoir de façon autonome (principe interne de mouvement chez Aristote par exemple) Le panthéisme identifie l'ensemble de la nature à Dieu. La nature y est alors interprétée comme une totalité organisée dont l'unité ne peut être comprise qu'à travers la notion de Dieu. Certains philosophes classés comme panpsychistes considèrent que Dieu signifie l'Univers en son entier (Spinoza, Haeckel), et adhèrent de fait à une forme de panthéisme. Mais le panthéisme ne se prononce pas lui-même sur la nature – mentale ou non – des entités individuelles, à la différence du panpsychisme. Le panenthéisme est la position théologique selon laquelle Dieu pénètre ou réside dans chaque chose. Elle a été récemment défendue par le philosophe et théologien Charles Hartshorne : Dieu serait omniprésent, et constituerait l'essence de toute chose. Ainsi comprise, cette essence participe de la nature de Dieu lui-même ; elle ne caractérise donc pas la nature des choses individuellement. Pour cette raison au moins, cette position ne doit pas être confondue avec le panpsychisme. Le panenthéisme est présent dans la théologie de certaines religions monothéistes comme le christianisme.
Aperçu historique
Spinoza
Pour le philosophe Baruch Spinoza, tout dans la nature possède le corps (l'« étendue ») et l'esprit (la « pensée ») comme attributs, de façon indissociable. Ce sont là deux aspects d'une même réalité qu'il nomme Dieu ou nature et qui se modifient en parallèle. Plus l'interaction d'un corps avec le monde est grande, plus celle de l'esprit qui lui correspond l'est aussiR. Sheldrake, Réenchanter la science (The Science Delusion: Freeing the Spirit of Enquiry, 2012), Albin Michel, 2013..
Spinoza part du principe que « tout être tend à persévérer dans son être », en tant qu'il est une expression (proche ou éloignée) de la puissance divine. Cet effort (conatus) pour persévérer dans l'être, qui est attachement immédiat à soi-même, constitue la première des affections passives, et le premier stade du panpsychisme attribué à SpinozaE. Bréhier, Histoire de la philosophie, t. II : « », PUF, 1993 (1981), p. 158..
Leibniz vignette|200px|Gottfried Wilhelm Leibniz. Selon le philosophe et mathématicien Gottfried Wilhelm Leibniz, les éléments fondamentaux et ultimes de l'univers sont les monades : à la fois centres de forces et unités d'expériences mentales qui reflètent le monde entier. Leibniz déclare dans ce sens que « chaque monade est un miroir vivant […] représentatif de l'univers suivant son point de vue, et aussi réglé que l'univers lui-même. »G. Leibniz cité par R. Sheldrake et traduit par S. Michelet dans Réenchanter la science (The Science Delusion: Freeing the Spirit of Enquiry, 2012), Albin Michel, 2013.</ref>. Il généralise ainsi la notion d'esprit au niveau des entités individuelles que contient l'universE. Bréhier, Histoire de la philosophie, t. II : « », PUF, 1993 (1981), p. 224..
Chaque monade a pour Leibniz deux attributs : la perception et l'appétition. Les monades sont des unités individuelles et spirituelles tandis que la matière n'est qu'un agrégat sans forme de monades. La matière trouve ainsi son fondement ultime dans l'esprit.
Il existe suivant Leibniz une hiérarchie de monades depuis la « monade nue », qui n'a que des perceptions sans aucune aperception ni sentiment, jusqu'à la monade raisonnable ou « esprit » – qui possède, avec la conscience et les actes de réflexion, la connaissance des « vérités nécessaires » – en passant par les « monades animales » qui, grâce à la mémoire, peuvent anticiper les événements futurs par déductionE. Bréhier, 1993 (1981), p. 225..
Au , certains des plus ardents défenseurs du matérialisme des Lumières ont combiné une théorie mécaniste de la vie avec la croyance selon laquelle la matière elle-même a des sensations ou des sentiments, indépendamment des organismes. Cette conception de la matière comme source de vie sera associée plus tard au « vitalisme ».
C'est chez le médecin et philosophe Julien de La Mettrie, auteur d'un livre célèbre intitulé L'Homme Machine (1748), que l'on trouve une première formulation de cette idée. La Mettrie nie toute existence à l'âme mais considère que la matière elle-même est dotée de sentiments. Chaque partie du corps a selon lui sa structure propre qui lui permet de fonctionner indépendamment du reste du corps, ce qui, déclare-t-il, « est assez pour deviner l'énergie des substances et celle de l'homme »<ref>J. O. de La Mettrie, « L'Homme-Machine » (1752), Œuvres philosophiques, Londres, Fayard, 1987, p. 68..
Dans son Rêve de d'Alembert (1769), Denis Diderot étend lui aussi la subjectivité à toute la matière, bien au-delà des organismes vivants : « La faculté de sensation […] est une qualité générale et essentielle de la matière. » Diderot considère que tout dans la nature a son degré de sensibilité. Il avance la thèse de l'animal comme « tissu de petits êtres sensibles », qui, en se joignant les uns aux autres, deviennent des organes pour le toutD. Diderot, « Rêve de d'Alembert », Œuvres, éd. Assézat, t. II, 1875, p. 124.. Il parle aussi de « particules intelligentes » et ajoute : « Depuis l'éléphant jusqu'au puceron… depuis le puceron jusqu'à la molécule sensible et vivante, l'origine de tout, pas un point dans la nature entière qui ne souffre ou qui ne jouisse. »D. Diderot, 1875, p. 140.
vignette|left|200px|Gustav Fechner.
Entre la fin du et la fin du , le panpsychisme influence particulièrement l'Allemagne, et notamment les penseurs romantiques.