Jean-Paul Brunet, né le , est un historien français du temps présent, spécialisé d'abord dans le socialisme et le communisme en France, puis dans la recherche sur la vie sociale et politique de la France au . Il s'est également intéressé aux violences policières en France pendant la guerre d'Algérie.
Carrière universitaire Jean-Paul Brunet intègre l'École normale supérieure (ENS) en 1959 et est reçu à l'agrégation d'histoire en 1963. Successivement assistant, maître-assistant puis maître de conférences à la Sorbonne jusqu'en 1979, il soutient en 1978 sa thèse de doctorat d'État intitulée Une banlieue ouvrière : Saint-Denis (1890-1939). Problèmes d'implantation du socialisme et du communisme.
Il est professeur d'histoire contemporaine à l'Université d'Orléans entre 1980 et 1988, à l'université de Paris VIII-Saint-Denis entre 1988 et 1995, puis à l'université Paris IV-Sorbonne ; il est également directeur du Département d'histoire de l'ENS entre 1995 et 2002Biographie de Jean-Paul Brunet, sur le site des PUF.
Après sa thèse, Jean-Paul Brunet publie plusieurs ouvrages relatifs au communisme français et à ses dissidences, dont une biographie de Jacques Doriot, passé du communisme au fascisme. Il s’attache aussi à l’histoire du socialisme, ainsi qu’à celle de la police dont il étudie certains rouages opaques (les indicateurs et les provocateurs) à travers les .
Ses recherches sur la vie politique et sociale de la France le conduisent à publier de nombreux articles tirés d’interventions effectuées lors de colloques (le RPF, de Gaulle, Pompidou, Monnerville), ainsi qu’une biographie de Gaston Monnerville, président du Conseil de la République puis du Sénat de 1947 à 1968, dont il a été un collaborateur dans sa jeunesse, quatrième de couverture..
Enfin, Jean-Paul Brunet dirige une grande enquête interuniversitaire relative aux conseillers municipaux des villes de France au , qui comporte une série d'études sur des villes et quelques partis dominants, mais s'attache aussi, grâce à l'outil informatique, à la personnalité et à la carrière des conseillers municipaux.
Histoire totale d'une ville « rouge »
Jean-Paul Brunet a consacré sa thèse de doctorat d'État à une histoire "totale" (l'événementiel et les structures) de la ville de Saint-Denis, de 1890 à 1939Une banlieue ouvrière : Saint-Denis (1890-1939). Problèmes d'implantation du socialisme et du communisme, 1978, 1674 pages.. Il en a tiré deux ouvrages : Saint-Denis, la ville rouge (1890-1939), publié en 1980 ; et Un demi-siècle d’action municipale à Saint-Denis la Rouge. 1890-1939, publié en 1981.
Longtemps ville la plus peuplée de la banlieue avec une écrasante majorité d'ouvriers, Saint-Denis est très homogène socialement (elle n'a pas de vrai quartier bourgeois), ce qui donne une grande force au mouvement ouvrier. Jean-Paul Brunet étudie l'évolution politique de la ville qui donne d'abord ses voix aux radicaux et même aux boulangistes avant de se rallier à un socialisme marqué par l'absence des guesdistes et la faiblesse des structures syndicales. Les socialistes blanquistes gagnent la municipalité en 1892 mais la perdent dès 1896. Ce sont des "braillards" dit Brunet.
Une nouvelle génération reconquiert la mairie en 1912 qui passe au communisme en 1920. Jacques Doriot est maire de 1931 à 1937. Cette histoire est très conflictuelle : discordes entre conseillers municipaux et section du PCF, dissensions internes au PCF lui-même et départs récurrents de dirigeants. Malgré tout, et même si une partie de l'électorat ouvrier vote en faveur de l'extrême-droite (Redressement français d'Ernest Mercier), la force du PCF, selon Jean-Paul Brunet, tient à ce que "le Parti est essentiellement axé sur l'Hôtel de ville".
L'historien Maurice Agulhon a relevé que : "Brunet prend beaucoup de soins, dans sa conclusion, à démêler avec précisions et nuances cette dialectique du social et de l'individuel (...) Dans le social lui-même, la composition économique de la population et sa pauvreté ne sont pas les seuls facteurs stables. On est des ouvriers pauvres, mais on est aussi les ouvriers de Saint-Denis, une ville-phare, une ville qui a une réputation de classe aiguisée ; et l'on est encore une municipalité ouvrière, c'est-à-dire un réseau d'institutions et d'œuvres familières et utiles ; ce sont autant de facteurs de stabilité qui assurent la permanence de l'engagement rouge fondamental""Jean-Paul Brunet, Saint-Denis, la ville rouge. Socialisme et communisme en banlieue ouvrière, 1890-1939 ", Maurice Agulhon, Annales ESC, 1981, vol. 36, n° 4, p. 717-718..
Jean-Paul Brunet a poursuivi son étude des banlieues avec la direction d'un travail collectif : Immigration, vie politique et populisme en banlieue parisienne : fin (1995). L'ouvrage propose une approche diachronique face à la "surchauffe médiatique" et au déficit scientifique relatifs à la combinatoire banlieue-immigration multiforme-chômage-drogue-populismeCe livre s'inscrit dans une préoccupation que Jean-Paul Brunet avait exposé dans un article antérieur : "Constitution d'un espace urbain : Paris et sa banlieue, de la fin du XIXe siècle à 1940", Annales ESC, 1985, vol. 40, n° 3, p. 641-659..
Communisme et fascisme français Le laboratoire historiographique de l'étude de la « ville rouge » met Jean-Paul Brunet au contact des grands courants politiques qui structurent la vie politique française dans l'entre-deux-guerres : socialisme, communisme, nationalisme, fascisme. Il en tire quatre ouvragesOutre le Doriot, trois synthèses : Histoire du Parti communiste français (1986), Histoire du socialisme en France (1989) et Histoire du Front populaire, 1934-1938 (1991), tous trois parus dans la collection "Que Sais-je ?". dont le majeur Jacques Doriot. Du communisme au fascisme (1986) qui focalisait, à lui seul en l'espace d'un quart de siècle, toutes ces idéologies. L'itinéraire de ce "transfuge", passé d'un extrême à l'autre, soulève d'apparents paradoxes que certains historiens de gauche refusaient d'aborderEn 1970, la publication de l'article de Jean-Paul Brunet, "Réflexions sur la scission Doriot (février-juin 1934)", dans le Mouvement social, n° 70, suscita l'hostilité de Marcel David, président de l'Institut français d'histoire sociale. Brunet répondit en dénonçant « le procédé facile et inadmissible tout à la fois, qui consiste à falsifier l'histoire sous prétexte que l'on traite d'un personnage qui par la suite s'est mis au ban de l'humanité ». Cf. Jean-Luc Pinol, "Jean-Paul Brunet, Jacques Doriot. Du communisme au fascisme, Annales ESC, 1988, vol. 43, n° 3, p. 695-697.
vignette|upright|Jacques Doriot. Jacques Doriot (1898-1945), ancien combattant décoré de la croix de guerre, démobilisé de l'armée d'Orient en 1920, adhère au Parti socialiste à Saint-Denis. Jean-Paul Brunet retrace une fulgurante ascension vers les responsabilités, puisqu'en 1921 Doriot représente les Jeunesses communistes à Moscou, fréquente Lénine et Trotsky et les dirigeants de l'Internationale communiste. Anti-militariste condamné à la prison, propagandiste révolutionnaire éloquent et charismatique, élu député de Saint-Denis en 1924, orateur anti-colonialiste à la Chambre pendant la guerre du Rif, membre du Bureau politique du PCF, sa trajectoire s'arrête en 1934. Doriot est exclu du PCF pour indiscipline car il était partisan d'un rapprochement avec les socialistes. Dans cette phase militante, Doriot s'est imprégné d'une mentalité de rupture avec « l'ordre bourgeois » et du sentiment d'appartenir à une contre-société dont il est l'un des catalyseurs ambitieux.
En , un nouveau Doriot émerge avec la fondation du Parti populaire français (PPF). Jean-Paul Brunet qualifie ce parti de « fasciste ». « Seul vrai parti fasciste français », selon luiJean-Paul Brunet, "Un fascisme français : le Parti populaire français de Doriot (1936-1939)", Revue française de science politique, 33e année, n° 2, 1983, p. 225-280.. L'historien accompagne la carrière de Doriot jusqu'au bout : collaborationnisme, pro-nazisme, mort à 46 ans sous les balles d'un avion de chasse.
L'universitaire Jean-Luc Pinol propose ce résumé de la thèse défendue dans Jacques Doriot. Du communisme au fascisme : « Pour Jean-Paul Brunet, les raisons de la dérive du député-maire de Saint-Denis ne font pas de doute : les méthodes apprises dans les coulisses de l'Internationale ont été mises en pratique au service de l'Allemagne hitlérienne. avant de marquer ses réserves sur cette explication passe-partout Jean-Luc Pinol, "Jean-Paul Brunet, Jacques Doriot. Du communisme au fascisme, Annales ESC, 1988, vol. 43, n° 3, p. 695-697.. Pour Claude Lévy, Jean-Paul Brunet est parvenu, grâce à son travail sur les archives, à renouveler considérablement les travaux publiés ""e làClaude Lévy, Brunet Jean-Paul, Jacques Doriot. Du communisme au fascisme (compte-rendu), Vingtième Siècle. Revue d'histoire, Année 1986, 11, p. 137.
Polémiques autour de la répression du 17 octobre 1961 Au moment de l'ouverture du procès de Maurice Papon17 octobre 1961 : « La tension était extrême », entretien, Le Figaro.fr, 18 octobre 2012, en , le ministre de l'intérieur Jean-Pierre Chevènement décide d'ouvrir les archives de la préfecture de police concernant la période de la guerre d'Algérie sans attendre le délai normal de soixante ans. Après un rapport sur ces archives. effectué par le conseiller d'État Dieudonné Mandelkern, Jean-Paul Brunet est l'un des trois historiens autorisés à travailler sur ces archivesJean-Paul Brunet, Police contre FLN. Le drame d'octobre 1961, Flammarion, Paris 1999, p.16-18 qui deviennent en quelque sorte son domaine privilégié, mais qui sont aujourd'hui totalement ouvertes aux chercheurs.
Il en est résulté un ouvrage Police contre FLN. Le drame d' paru en 1999 "Un ouvrage sans parti pris dont on voudrait souligner l'honnêteté intellectuelle", Nicole Racine, Fondation nationale des sciences politiques, in Revue française de science politique, 2000, vol. 50, n° 2, p. 353-356., revoyant à la baisse le nombre de morts consécutifs au massacre du 17 octobre 1961 et provoquant une polémique durable, notamment avec Jean-Luc Einaudi que Jean-Paul Brunet qualifie d'« historien amateur », d'« hagiographe du FLN » et de « supporter de régimes répressifs ». Jean-Paul Brunet a répondu à ces deux auteurs dans l'article "Méthode et morale en histoire. Retour sur les incidents parisiens du 17 octobre 1961", Commentaire, 2008/2, n° 122. Cf. Jim House, Neil MacMaster: Paris 1961: Algerians, State Terror, and Memory. Oxford University Press, 2006.
Le débat reste ouvert.Jean-Paul Brunet, Charonne. Lumières sur une tragédie, Flammarion, Paris, 2003, p.17-40De la glorification à la repentance : la mémoire et l’histoire de la guerre d’Algérie dans le cadre de la nouvelle politique mémorielle française (2009), Guy Pervillé, "L’histoire nationale en débats. Regards croisés sur la France et le Québec" (voir pp. 103-113), Editions Riveneuve, 25 septembre 2010. La controverse porte sur le statut des archives, notamment policières, et sur le nombre de morts lors de la répression de la manifestation du . Lors du procès Papon en 1997, Jean-Luc Einaudi a présenté une liste de 73 tués dont 17 sont morts le jour même, 28 antérieurement à la manifestation, 10 postérieurement, et 18 à une date indéterminée "Les 140 Algériens disparus en 1961 à Paris (J.L. Einaudi". De son côté, Jean-Paul Brunet a établi le nombre de morts entre 30 et 50"Combien y a-t-il eu de morts lors du drame du 17 octobre 1961 ?".