thumb|Tétradrachme athénien tel qu'en maniait en grand nombre Pasion en tant que trapézite.
Pasion (en grec ancien / Pasíôn) est un banquier et armateur. athénien célèbre de l'époque classique (vers 430-370). Sa trajectoire et celle de sa famille sont caractéristiques d'une ascension sociale réussie, du statut d'esclave à celui de citoyen et liturge. Les sources disponibles à son propos, essentiellement judiciaires, dessinent le portrait d'un personnage talentueux parfois mêlé à des affaires complexes à la limite de la légalité.
Biographie Un parcours exemplaire : de l'esclave au riche citoyen Peu de renseignements sont disponibles à propos de la jeunesse de Pasion, y compris sur son origine, qui demeure inconnue : le fait qu'il porte un nom grec ne signifie pas qu'il en soit nécessairement un, dans la mesure où des esclaves d'origine barbare pouvaient se voir attribuer un nouveau nom par leur propriétaire.. Des hypothèses ont néanmoins été émises : si Jeremy Trevett lui suppose une origine phénicienne., Claude Mossé envisage plutôt une ascendance grecque : « on comprendrait mal sans cela la manière dont son fils [Apollodore] l'oppose à Phormion, dont il se plaît à souligner l'origine barbare » dans le Contre StéphanosDémosthène 45 = Contre Stéphanos I,30.. L'obscurité de son parcours initial est liée au fait que Pasion développa d'abord ses talents dans le maniement de l'argent en tant qu'esclave des plus anciens trapézites connusCette « connaissance » est très relative dans la mesure où l'on ne sait pas s'ils sont de même sang ou simplement associés en affaire, citoyens ou métèques, ni depuis quand l'établissement bancaire était établi. En s'appuyant sur un passage des Nuées d'Aristophane, Jeremy Trevett suggère cependant que l'Antimachos évoqué au vers 1022 pourrait être le père d'Archestratos, ce dernier ayant choisi ce prénom (Antimachos) pour son fils. Dès lors, cela supposerait que la banque dont Pasion assumera finalement la direction était en activité au moins dès les années 420. . d'Athènes, ses maîtres Antisthénès et Archestratos, probablement dans les dernières années du ..
En -395 au plus tardPour une remise en cause éventuelle de cette datation, voir ., ces derniers, « à qui il avait inspiré confiance par sa droiture et son honnêteté »Démosthène 36 = Pour Phormion, 43., lui transmirent leur affaire, après l'avoir affranchi à une date inconnue. C'est donc en tant que métèque que Pasion racheta l'établissement bancaire de ses anciens maîtresCompte tenu du fait qu'Archestratos avait un fils, l'hypothèse de la donation a été écartée. ., peut-être après l'avoir loué quelques années, et sans être, en tout état de cause, propriétaire des bâtiments en eux-mêmes, dans la mesure où les métèques ne pouvaient être propriétaires fonciers à Athènes.
À une date inconnue, mais antérieure à 395Apollodore, l'aîné de ses fils, à 24 ans quand son père meurt en 370. Démosthène 36 = Pour Phormion, 22., Pasion avait épousé une dénommée Archippé, sans que l'on sache si elle était métèque ou fille d'AthénienPour ce qui est de l'origine d'Archippé, on se perd en conjecture, comme l'a bien souligné Claude Mossé. En effet, les enfants du couple ont obtenu la citoyenneté athénienne, Apollodore en même temps que son père, Pasiclès dès sa naissance. Cela laisse supposer qu'Archippé était athénienne, la loi de 451 introduite par Périclès stipulant qu'on ne pouvait être considéré comme citoyen athénien que si on l'était de père et de mère athénienne. Mais alors, leur union était illégale lors de la naissance d'Apollodore, Pasion n'étant alors que métèque. Inversement, si Archippé n'était pas Athénienne, ses enfants ne pouvaient disposer de la citoyenneté athénienne, quand bien même Pasion l'avait obtenue par décret : « il faut donc admettre qu'en dépit d'une législation rigoureuse, il y avait des accommodements possibles avec la loi ». . Elle lui donna deux fils, Apollodore (né en 394) et Pasiclès (né en -380)Démosthène 36 = Pour Phormion, 32 et Démosthène 45 = Contre Stéphanos I, 4.. Archippé était sans doute fort jeune lors de son mariage avec Pasion puisque son premier fils Apollodore est né en 394, et qu'elle était encore en âge d'avoir deux enfants après son second mariage, avec Phormion, en 368..
thumb|Vestige de l'enceinte du Pirée, ville dans laquelle Pasion avait domicilié ses affaires. Pasion développa des relations d'affaires avec les milieux marchands d'Athènes et du Pirée (les locaux de la banque se situaient dans le port athénienDémosthène 52 = Contre Callippos, 8, 14.) : en 377, le père de Démosthène disposait ainsi d'un dépôt de drachmes dans la banque de PasionDémosthène 27 = Contre Aphobos I, 11.. Néanmoins, il ne pratiquait pas le crédit commercial (prêt à la grosse aventure) : les négociants (emporoi) clients de Pasion, comme Lycon d'Héraclée par exemple, se contentaient de solliciter des opérations de change et de dépôt.. Même les prêts productifs étaient relativement rares, « point caractéristique de la banque à Athènes durant cette époque »Saber Mansouri, La démocratie à Athènes, une affaire d'oisifs ?, André Versaille éditeur, 2010, . Pasion accordait en revanche de nombreux crédits personnels, comme il le fit pour les plus grands personnages d'Athènes, même si ces derniers négligeaient parfois d'honorer leurs créances : c'est le cas par exemple du stratège Timothée, ce qui contraignit le fils de Pasion, Apollodore, à lui intenter un procès. Dans ce dernier cas, le fait qu'Apollodore ne réclame pas d'intérêts, et que le prêt ait été établi par Pasion « sans gages ni témoinsDémosthène 49 = Contre Timothée, 2. » semble indiquer que ce dernier avait « agi de la sorte, non seulement par amitié, mais aussi parce qu'il espérait obtenir certains avantages grâce à l'influence du général »..
Pasion ne se contenta pas d'investir dans l'activité bancaire : il possédait également une fabrique de boucliers, ce qui lui permit, à l'occasion d'une epidosisIl s'agissait de mobiliser la cité pour rompre l'alliance imposée par Sparte depuis la fin de la guerre du Péloponnèse. , de faire don de boucliers à la Cité (ce qui représenterait une valeur totale de marchandise de 3 talents et 2000 drachmes.). La générosité de Pasion envers Athènes est régulièrement soulignée par les orateurs attiques : « il n'était pas homme à vouloir s'approprier les biens de l'État ; il était plutôt prodigue du sien pour obéir aux ordres de la Cité »Démosthène 49 = Contre Timothée, 46.. Cela lui permit d'obtenir la citoyenneté athénienne par décret du peuple « pour services rendus à la Cité »« Les Athéniens ont voté que Pasion et ses descendants seraient Athéniens » Démosthène 59 = Contre Nééra, 2. probablement en 376. Pour une critique de cette hypothèse, comme de celle d'une date plus haute, au moment de la guerre de Corinthe, défendue par J. K. Davies, Athenian Properties Families 600-300 BC, Oxford, 1971, voir ., quelques années avant sa mort. Les historiens insistent sur le caractère exceptionnel de ce privilègeMaurice Sartre, Histoires grecques, Seuil, 2006, , comme le montre le caractère très spécifique et complexe de ce type de décisionComme le souligne Claude Mossé, en s'appuyant sur le discours Contre Nééra, 89-90, l'assemblée proposant le décret de naturalisation ne pouvait le ratifier elle-même : c'est l'assemblée suivante qui statuait, à condition qu'elle comporte au moins 6000 citoyens ; le vote avait lieu, non à mains levées comme dans les cas ordinaires, mais par bulletin secret ; le vote pouvait se voir contester devant l'Héliée dans le cadre d'une action en illégalité. . Dès lors, comment l'expliquer ? Outre la très grande générosité passée de Pasion et ses mérites personnels vis-à-vis de la cité, sa grande fortune actuelle et future ne fut sans doute pas sans motiver les Athéniens, dans la mesure où le riche naturalisé était dès lors redevable de toutes sortes de contributions, triérarchies, etcSaber Mansouri, La démocratie à Athènes, une affaire d'oisifs ?, André Versaille éditeur, 2010, . En outre, les liens étroits que Pasion entretenait avec les dirigeants politiques en vue de la cité (on a déjà évoqué le cas de Timothée) ont sans doute joué un rôle important en la matière. Ainsi, Claude Mossé relève qu'il était, d'après IsocrateIsocrate 17 = Trapézitique, 31., proche d'un des hommes les plus influents du début du à Athènes, AgyrrhiosAgyrrhios « s'était attiré la reconnaissance du démos en instituant, au lendemain de la restauration démocratique, le misthos ecclesiasticos, la rétribution par un salaire de la présence aux séances de l'assemblée du peuple ». et, ensuite, de son neveu CallistrateDémosthène 49 = Contre Timothée, 47., qui joua un rôle déterminant à Athènes jusqu'à ce qu'il soit exilé en 361 : « il n'est pas douteux que ces amitiés politiques durent favoriser son ascension sociale au moins autant que sa fortune ».
Ce privilège exceptionnel obtenu, Pasion se voulut un citoyen exemplaire, conformément aux attentes d'une cité considérant que l'individu fraîchement naturalisé citoyen devait faire preuve de générosité « pour acquérir les lettres de noblesse de cette citoyenneté »Saber Mansouri, La démocratie à Athènes, une affaire d'oisifs ?, André Versaille éditeur, 2010, . Il quitta Le Pirée pour installer son domicile à Acharnes, le dème où il était inscrit comme citoyen, participa à de nombreuses liturgies, équipant notamment cinq trières, à raison d'environ un talent par trière., dans le cadre de la triérarchieDémosthène 45 = Contre Stéphanos I, 85 ; Des inscriptions confirment les contributions triérarchiques de Pasion pour les années 372/371 et 370/369. , note 46., à une époque où la cité entreprenait de renforcer sa puissance navale en lien avec le développement de la Seconde confédération maritime. En outre, sachant qu'à Athènes seuls les citoyens pouvaient posséder un patrimoine foncier ou bâti, il mit à profit son nouveau statut juridique pour acquérir un nombre spectaculaire de biens immobiliers en peu de temps, si l'on en juge par les 20 talents de bien-fonds dont il disposait à sa mort. Il possédait notamment deux immeubles de rapport et une maison au Pirée. Une part de ces biens a pu être acheté, une autre correspond sans doute à des créances non honorées : à un propriétaire foncier à qui il avait prêté de l'argent gagée sur ses terres, il pouvait, devenu citoyen et en cas de non remboursement de la dette, saisir les terres hypothéquées.
Un banquier de grand crédit thumb|upright=0.8|Les plaidoyers civils rédigés par Démosthène constituent notre principale source à propos de Pasion. La grande réussite de Pasion s'explique par un contexte favorable : dans le premier quart du , l'économie athénienne était globalement fragile, mais le niveau élevé des taux d'intérêt à cette époque et l'extension de la spéculation et du crédit soutenaient le développement de l'activité bancaire. En outre, si cette dernière était particulièrement risquée — de nombreuses faillites de banques ne disposant pas de suffisamment de fonds de roulement et confrontées à des retraits massifs de leurs clients sont connues, par exemple en 371 à l'issue de la victoire de Thèbes sur Sparte à LeuctresAthènes était alors plus proche de Sparte que de Thèbes, dont elle jugeait l'essor inquiétant. —, les frais fixes (personnel, bâtiment) étaient peu importants et le change, une des principales activités des banques, constituait une source sûre et importante de profit..