La présidence d'Evo Morales en Bolivie débute le et prend fin le , après la démission du président.

Le , lors d'une cérémonie traditionnelle sur les ruines pré-incas de Tiwanaku, Evo Morales est intronisé par des représentants indigènes, principalement aymaras, qui font symboliquement de lui la plus haute autorité indigène du pays, affirmant la primauté historique des Aymaras sur les autres peuples autochtones. Le , en présence notamment de onze chefs d'État de la région et d'Europe, il prête serment devant le Congrès.

Le lendemain, il nomme son gouvernement composé de seize ministres, issus du MAS et des mouvements indigènes, paysans et syndicaux. Une femme, Alicia Munoz Ale, est nommée ministre du Gouvernement (de l'Intérieur), devenant la première à ce poste en Bolivie. Lors du discours accompagnant les différentes nominations, le nouveau président a réaffirmé sa volonté de « changer le modèle néolibéral » et à l'instar d'autres politiciens latino-américains de combattre la corruption, exigeant des membres de son gouvernement un « niveau zéro de corruption et de bureaucratie »« Evo Morales nomme un cabinet de changement », Le Devoir, 24 janvier 2006, p. a5..

Premières difficultés gouvernementales

Après un état de grâce de trois mois suivant son élection, le président Morales fait face à divers remous et se trouve pris entre plusieurs feux : dans le cadre d'une politique censée mieux répartir les richesses, Morales a réduit les budgets attribués au département de Santa Cruz, frontalier du Brésil, qui recèle les principaux gisements d'hydrocarbures. L'Assemblée de la région, de tendance autonomiste, a fait part de sa forte hostilité et a adressé un ultimatum de sept jours en vue d'une grève générale dans le département. un différend surgit avec le Brésil dans la même région. Il concerne l'attribution du permis d'exploitation de l'important gisement de fer et manganèse d'El Mutún. Certains habitants de Puerto Suárez, favorables à l'attribution du permis au Brésil, dans la perspective d'une meilleure mise en valeur économique, ont pris en otage le pendant quelques heures trois ministres de Morales . le président fait face aussi à des revendications sociales des plus défavorisés, qui avaient contribué à son élection.

Politique économique vignette|Evo Morales et Lula, président de la République fédérative du Brésil, en 2006.

Nationalisation des ressources naturelles

L'arrivée au pouvoir d'Evo Morales peu après la « guerre du gaz » faisait de la question de la gestion des ressources naturelles du pays un sujet brûlant. Le , le président annonça par décret la nationalisation des hydrocarbures et la renégociation de tous les contrats des entreprises étrangères dans un délai de 180 jours. L'objectif était que 82 % des revenus des hydrocarbures soient réservés à l'État. La compagnie nationale Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos (YPFB) devenait ainsi la seule instance autorisée à commercialiser les hydrocarbures Evo Morales nationalise les hydrocarbures boliviens, article du quotidien Le Monde paru dans l'édition du 2 mai 2006. À son retour de la visite d'un gisement d'hydrocarbures dans le sud du pays, il annonçait de futures nationalisations d'autres ressources naturelles : .

De fait, les nationalisations ont été poursuivies lors de son mandat. En , il nationalisait le Complejo Metalúrgico Vinto (complexe métallurgique de VintoSite de Vinto), à d'Oruro, dont l'étain était exploité par Sinchi Huayra, une filiale de Glencore International, l'un des plus grands conglomérats du monde. Morales avait alors indiqué que le complexe minier, créé dans les années 1970 sous Hugo Banzer, avait été privatisé et vendu à Glencore par Gonzalo Sánchez de Lozada, le président chassé à la suite de la « guerre du gaz », qui s'était, selon Morales, enrichi illégalement lors de cette vente El Complejo Metalúrgico Vinto vuelve a manos del Estado, Bolpress, 9 février 2007..

Le , il procédait par décret à la nationalisation de la mine d'argent et d'indium (utilisé pour les écrans plats LCD) de Malku Khota (département de Potosí), exploitée par la firme canadienne . Cette décision intervint après des semaines de manifestations par les travailleurs autochtones de Malku Khota, qui appelaient à nationaliser la mine Mines: La Bolivie prend le contrôle d'un gisement exploité par une compagnie canadienne, 20 Minutes-AFP, 3 août 2012 ; version en anglais : Bolivia takes over Canada-run mine , France 24-AFP, 3 août 2012Une mine canadienne provoque de l'agitation en Bolivie, Radio-Canada, 11 juillet 2012Protest against Canadian mining firm turns deadly in Bolivia, Radio-Canada, 6 juillet 2012Bolivian farmer dies in protests against Canadian mine, BBC, 8 juillet 2012.

La principale ressource du pays reste le gaz naturel, la Bolivie étant la deuxième réserve du continent sud américain après le Venezuela. La Bolivie compte également plus que doubler le prix du gaz, le passant de le million de British thermal unit (BTU) début à , ce qui devrait ainsi remplir les caisses de l'État.

Cette initiative affecte au premier chef la société brésilienne Petrobras et a encore fait monter d'un cran la tension avec le gouvernement du Brésil.

Gestion de l'eau

Les différentes mobilisations sociales liées à la question de la gestion de l'eau (guerres de l'eau à Cochabamba en 2000 ou à El Alto en 2005) l'ont constituée en enjeu important de la vie politique bolivienne. La mise en place d'un système de gestion public de l'eau dans la capitale La Paz et sa banlieue El Alto figurait ainsi parmi les propositions défendues par Morales lors de la campagne présidentielle. Un ministère de l'Eau est institué en . En , l'Entreprise publique sociale d'eau et d'assainissement (Epsas) se substitue à la compagnie Aguas de Illimani, une filiale du groupe Suez dont le contrat de concession est rompu, moyennant une compensation financièreL'État bolivien devra verser 5,5 millions de dollars à la filiale de Suez et prendre en charge les 13 millions de dollars de dette de l'entreprise. Marjolaine Normier, « Gestion de l'eau : Suez quitte la Bolivie », Alternatives économiques, , février 2007..

Assemblée constituante et référendum d'autonomie pour les régions orientales

Enjeux

Le programme présidentiel de Morales comprenait une réforme constitutionnelle passant par l'élection d'une Assemblée constituante. Morales s'était aussi engagé à mener une consultation sur le thème de l'autonomie départementale. Bien que cette revendication de décentralisation vis-à-vis du pouvoir central soit liée historiquement à des mouvements de gauche, elle est aujourd'hui reprise par les départements de l'est, et en particulier de Santa Cruz, qui profitent d'un enrichissement lié en partie à la découverte des hydrocarbures dans la région et s'opposent aux mesures de nationalisation et de réforme agraire promises par Evo Morales. La région de Santa Cruz et de Tarija abrite une bourgeoisie blanche importante, historiquement liée à la droite voire à la droite ultra, ayant été un refuge pour plusieurs criminels de guerre nazis (dont en particulier des oustachis).

Morales, ainsi que le MAS, se sont ainsi engagés début en faveur du « Non » au référendum d'autonomie Bolivie : Evo Morales appelle à voter Non aux autonomies régionales.

Mais la question constitutionnelle est étroitement liée à la question de l'autonomie. Pour faire face aux refus de l'est du pays d'une nouvelle constitution, Morales a fait de cette étape un point de passage obligé pour la satisfaction de leurs revendications autonomistes. En plus de définir un nouveau texte constitutionnel, l'assemblée se voit aussi confier la tâche de fixer le contenu de l'autonomie départementale. Enfin, la constitution devra se pencher sur la question de la redistribution des terres, qui cristallise elle aussi de forts antagonismes sociaux.

Le révélateur d'une forte polarité sociale

Lors de la double consultation électorale tenue en , le MAS a obtenu la majorité des sièges de l'Assemblée constituante et le « non » à l'autonomie l'a emporté avec 56,7 % des voix au niveau national. Si ces deux scrutins ont globalement renforcé la légitimité électorale du parti au pouvoir et du projet présidentiel, ils ont toutefois inauguré une longue période de turbulence sociale. Le refus de l'autonomie sur le plan national masquait en effet de fortes disparités régionales qui ont pesé lourdement dans l'équilibre du pays. Les basses terres de l'est bolivien se sont en effet prononcées, assez nettement, en faveur de l'autonomieLe « non » remporte nationalement 56,7 % des suffrages mais quatre départements votent, parfois très largement, pour le « oui » : le département de Santa Cruz à 71 %, le Beni à 74 %, le Tajira à 61 % et le Pando à 58 %. Daniel Dory, « Polarisation politique et fractures territoriales en Bolivie », Hérodote, , 2006, ., venant ainsi confirmer que l'opposition, incapable de se fédérer au niveau national, conservait dans l'est du pays une forte capacité de mobilisation autour de la question autonomiste et du rejet de la politique de l'État central, perçue comme « ando-centrée ».

La majorité acquise par le MAS au sein de la constituante n'était de son côté pas suffisante pour lui assurer la majorité des deux tiers, indispensable pour l'adoption globale du texte qui devait être ultérieurement soumis à référendumLe MAS obtient 50,7 % des voix et 52 % des sièges soit 135 des 255 sièges. Ibid, .. Cette clause sera le premier terrain de discorde avec l'opposition. En , les élus du MAS tentent d'imposer un nouveau règlement qui permettrait d'adopter le texte à la majorité absolueFinalement les deux parties s'accordent sur la constitution d'une commission spéciale, chargée d'examiner chaque article n'obtenant pas la majorité des deux tiers. Hervé Do Alto et Pablo Stefanoni, Nous serons des millions. Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie, éd. Raisons d'agir, 2008, .. L'opposition réagit, au sein de l'assemblée, mais surtout par l'intermédiaire de ses leviers de mobilisation au niveau local, les préfets ou le très influent Comité civique Pro Santa Cruz.

Les mobilisations sociales des deux camps se sont ainsi répondues tout au long des travaux de la Constituante. En , le préfet du département de Cochabamba, Manfred Reyes Villa, annonce que son département tiendra un nouveau référendum sur l'autonomie pour appuyer l'opposition. En réponse, les organisations paysannes encerclent la ville en demandant la démission du préfet. Les affrontements entre les deux parties provoqueront le plusieurs centaines de blessés et un mort dans chaque campIbid, ..

En , un nouveau conflit éclate dans la ville de Sucre, qui abrite la Constituante. Les élus locaux, soutenus par les autonomistes du Comité civique Pro Santa Cruz, demandent que la ville soit rétablie en tant que capitale à part entière, au détriment de La PazDepuis la guerre de 1899, cette dernière abrite les pouvoirs législatif et exécutifs.. En , une manifestation opposée à ce transfert de compétence réunit un million de personnes à El Alto, ville de la banlieue populaire de La Paz. Face aux blocages sporadiques de l'entrée de l'enceinte de la Constituante par ses opposants, les organisations syndicales paysannes et ouvrières organisent une marche jusqu'à Sucre. Les élus de l'opposition dénoncent cette mobilisation comme une tentative d'intimidation et refusent de siéger.

Une adoption avortée