vignette|250px|Sceau de la CIA.

MK-Ultra (ou MKULTRA) était un programme secret et illégal mis en oeuvre par la Central Intelligence Agency (CIA) d'activités d'expérimentations humaines visant à développer des techniques et identifier des substances de contrôle du comportement humain et de programmation de l'esprit.

Le terme MKUltra est un cryptonyme de la CIA : « MK » est un préfixe arbitraire désignant le Bureau des services techniques et « Ultra » est un mot arbitraire tiré d'un dictionnaire et utilisé pour nommer ce projet. Le projet est approuvé le par le directeur de la CIA Allen Dulles et sa fin est décidée le , pour un arrêt complet en 1973. Il est mis en œuvre par le bureau du renseignement scientifique de la CIA et les laboratoires de guerre biologique de l'armée américaine.

Le projet MKUltra est aujourd'hui connu pour avoir testé plusieurs méthodes de manipulation de l'état mental et des fonctions cérébrales de citoyens américains et canadiens dans les années 1950 et 1960, sous couverts d'activités de recherche dans plus de 80 institutions (collèges, universités, hôpitaux, prisons, sociétés pharmaceutiques...) réparties dans tout le pays. Ces méthodes consistaient principalement en l'administration de doses élevées de médicaments psychoactifs et de produits chimiques sans le consentement des cobayes. Les autres méthodes utilisées furent l'hypnose, la privation sensorielle, l'isolement, les électrochocs et la torture (notamment les abus verbaux et sexuels).

Son existence est dévoilée publiquement par une série d'articles dans The New York Times en 1974. Les révélations sur ces activités clandestines ont eu un retentissement national qui conduisit à la mise en place de plusieurs commissions d'enquêtes parlementaires en 1975. Ce programme sera largement condamné pour ses violations des droits fondamentaux des individus ; ses détracteurs le présenteront comme un exemple d'abus de pouvoir de la part de la CIA, ceux-ci soulignant le non-respect du consentement des sujets et des principes démocratiques.

Origines Les États-Unis travaillent sur les techniques de manipulation mentale depuis au moins les années 1920, en parallèle de l'essor de la psychologie et de la publicité. C'est un des sujets abordés durant le Colloque Lippmann en 1938 à Paris, ainsi que durant les Conférences Macy à New York.

Les origines des recherches militaires dans ce domaine sont liées aux expérimentations menées dans certains camps de concentration nazis, en particulier celui de Dachau. Des études sur l’hypothermie pour les pilotes de la Luftwaffe aux essais pharmacologiques, les limites physiques et psychiques de l’humain y sont poussées à des extrêmes aux conséquences jusque-là inconnues. En testant, par exemple, les effets de la mescaline sur l'esprit, observe et rapporte des symptômes de schizophrénie chez plusieurs victimes.

De 1942 à 1945 : « T.D. » de l'O.S.S. La recherche américaine d'un psychotrope capable d'influencer le comportement humain est initiée par l'Office of strategic services (O.S.S.) durant la Seconde Guerre mondiale. En 1942, à la demande du général William J. Donovan, un comité est réuni avec l'objectif de développer un agent chimique pouvant contraindre un individu à divulguer des informations secrètes. Le , directeur de l'hôpital Saint Elizabeths à Washington, D.C., est nommé président du comité de recherche. Parmi les autres membres figurent le , président de l'Association américaine de psychiatrie, et Harry J. Anslinger, directeur du Bureau fédéral des narcotiques. De nombreuses drogues sont étudiées et rejetées, y compris l'alcool, la caféine, la scopolamine et la mescaline. Finalement, de la marijuana est utilisée pour mettre au point un extrait de cannabis très puissant, sous forme liquide, n'ayant ni goût, ni odeur. L'efficacité de cette substance, baptisée « T.D. » pour « Truth Drug », est testée lors d'entretiens avec le personnel de l'O.S.S. et de l'armée américaine avant d'être utilisée de manière opérationnelle, bien que de façon limitée.

De 1947 à 1953 : projet CHATTER

À l'automne 1947, la marine des États-Unis met en place un premier projet de recherches sur les techniques d'interrogatoire et le contrôle de l'esprit par des moyens chimiques. Centrées sur la mise au point d'un , les expérimentations sont menées au Naval Medical Research Institute de Bethesda par le . Il peut s'appuyer sur les données obtenues par l'US Naval Technical Mission déployée en Europe en 1945, et le rapport de Plötner sur les effets de la mescaline. À l'instar du cannabis et des autres substances déjà testées par le comité de l'OSS, son utilisation est rapidement écartée en raison de résultats jugés trop aléatoires. Les sujets sont des personnes liées au domaine militaire et atteintes de troubles mentaux légers, comme la dépression et l'anxiété.

Une nouvelle drogue, découverte par accident en 1938, suscite la curiosité des scientifiques américains. Dans ses conclusions, le indique que si l’administration de doses régulières de LSD ne permet pas l’amélioration thérapeutique du , cela entraîne des modifications profondes du comportement. Il quitte le projet en 1951, remplacé par le , et publie son rapport de recherche dans The American Journal of Psychiatry un an plus tard. Les expérimentations se poursuivent jusqu’en 1953, date à laquelle le projet se termine.

De 1949 à 1951 : projet Bluebird

Après la Seconde Guerre mondiale, les officiers militaires américains craignent que les Soviétiques ne soient parvenus à contrôler la volonté de certains individus par des techniques de . Le procès du cardinal József Mindszenty à Budapest, en 1949, et la retransmission publique de ses aveux équivalant à une condamnation à perpétuité pour trahison, achèvent de les convaincre.

En conséquence, parallèlement au projet CHATTER, la CIA lance son propre programme de recherches en 1949. Bluebird est focalisé sur l'utilisation du LSD comme arme chimique. Son étude dans les expérimentations de l'armée est reprise dans le but de créer à des fins de renseignement. Des chercheurs universitaires et des experts spécialisés en cognition, psychiatrie, criminologie et hypnose sont recrutés comme consultants. Un partenariat secret avec le laboratoire Sandoz Pharmaceuticals est conclu pour l’acheminement de millions de doses de LSD vers les sites du projet. Un comité de direction, à la tête duquel siège le colonel Sheffield Edwards, est chargé d'encadrer le travail des scientifiques et des agents impliqués.

De 1950 à 1953 : Guerre de Corée

Durant la guerre de Corée, les inquiétudes de l'administration américaine sont renforcées lorsque des pilotes capturés de l'US Air Force s'expriment sur Radio Pékin pour critiquer la politique extérieure des États-Unis, en des mots et des formules propres au discours communiste de l'époque. Certains d'entre eux déclarent que l'armée américaine avait utilisé des armes chimiques en Corée. En 1953, ils sont rapatriés aux États-Unis et évoquent des tortures physiques et mentales, alimentant les suspicions en lien avec le contrôle de l'esprit. Dès 1950, ces craintes se diffusent de manière exacerbée, avec la traque de potentiels agents communistes sur le territoire américain et en Europe de l'Ouest. C'est dans ce contexte que la CIA peut obtenir les fonds nécessaires à des études plus approfondies.

De 1951 à 1953 : projet ARTICHOKE

Le , le projet BLUEBIRD change de nom de code pour devenir ARTICHOKE. De nouvelles procédures sont élaborées, dans lesquelles le recours à l’hypnose et la suggestion remplacent les protocoles de questions propres à un véritable interrogatoire. Des méthodes telles que l'induction d'une dépendance puis son sevrage forcé, les électrochocs, la privation de sommeil et la lobotomie sont étudiées et envisagées. En 1952, les responsables du projet accordent une subvention de 100 000 $ à un consultant privé pour le développement de . En plus des produits déjà cités, les barbituriques, les amphétamines, la cocaïne et l'héroïne sont aussi testés à travers des combinaisons pouvant induire des états transitoires exploitables sur le long terme.

À la recherche d’une substance toujours plus puissante, la CIA envoie des agents dans différentes régions du monde pour analyser et recueillir toute plante présentant un profil intéressant. Certains champignons ayant des propriétés hallucinogènes, l'amanita muscaria et le psilocybe mexicana, intéressent fortement les chimistes de l'agence. En 1953, ARTICHOKE est intégré au projet MK-ULTRA en tant que sous-projet, gardant son appellation d'origine.

Généralités Direction Le principal instigateur de MK-ULTRA est Richard Helms, qui propose d'envisager dans le cadre des opérations clandestines de la CIA. Pour cela, une équipe du bureau des services techniques (TSS) est déjà mobilisée à Fort Detrick, en soutien des projets BLUEBIRD et ARTICHOKE. En 1953, Allen Dulles, ancien commandant de l'OSS en Europe, devient directeur de l'agence. Lui aussi milite pour élargir le champ des recherches déjà en cours.

Le , Dulles approuve le projet et en confie la direction au , qu'il a recruté en 1951 pour apporter son expertise des poisons aux programmes précédents. Officiellement responsable de la section chimie du TSS, Gottlieb est à l'origine d'une grande partie des expérimentations effectuées dans le cadre du projet, en plus d'être impliqué dans plusieurs autres opérations controversées.

Objectifs L'enjeu global de MK-ULTRA est l'élaboration de méthodes techniques et scientifiques rigoureuses permettant d'influencer et de provoquer des comportements, de manipuler la conscience pour faire agir un ou plusieurs individus de la manière souhaitée.

Par des moyens chimiques Un document de 1955 donne une indication de l'ampleur de l'effort consenti, déclinant les substances et matériels pouvant induire des effets et des états de conscience précis : Substances qui favorisent confusion et impulsivité au point de susciter le discrédit en public ; Substances qui améliorent les capacités mentales et de perception ; Substances qui augmentent ou contrarient les effets toxiques de l'alcool ; Substances et méthodes physiques qui provoquent l'amnésie ; Substances qui provoquent des incapacités physiques comme la paralysie ou l'anémie ; Substances qui provoquent des hallucinations, visuelles et/ou auditives.

Liées aux recherches des premiers projets, ces finalités correspondent à la poursuite des efforts entrepris dans les années 1940. Dans la continuité des projets BLUEBIRD et ARTICHOKE, les données obtenues en utilisant des agents chimiques et l'évolution des techniques de suggestion rendent possible l'élaboration d'objectifs plus offensifs.

Redéfinition de ARTICHOKE À la suite du lancement du projet MK-ULTRA quelques mois plus tôt, les contours du désormais sous-projet ARTICHOKE sont redéfinis à l'occasion d'une réunion qui s'est tenue le . Le comité de direction, toujours présidé par le colonel Sheffield Edwards, peut définir de nouvelles finalités comme la confusion, l'anxiété, la paralysie ou les hallucinations. L’étude des syndromes amnésiques et des troubles dissociatifs occupe une place importante dans les expérimentations du projet.

Un autre document déclassifié, daté du , fait mention de la proposition suivante :

Financement Un montage a permis de consacrer au projet une part secrète du budget annuel de la recherche et du développement de la CIA, correspondant à , en dehors de tout contrôle budgétaire. Entre 1953 et 1963, les financements supplémentaires accordés au projet se sont multipliés, dépensant 25 millions de dollars. Pour cacher leur origine, les fonds transitaient par des sociétés et des fondations, principalement la Society for the Investigation of Human Ecology, le Geschickter Fund for Medical Research et la Josiah Macy, Jr. Foundation.

Université Cornell