L’historiographie de la Révolution française est un des domaines de l'historiographie française qui se caractérise par les controverses les plus vives et le développement d'écoles de pensées les plus structurées, avec notamment la naissance de revues spécialisées et de sociétés savantes.
La Révolution est en effet l'un des moments fondateurs de la vie politique française et de plusieurs de ses traits spécifiques (avec notamment les concepts de République, de République sociale, de patriotisme républicain, de centralisation, de laïcité). Elle reste une référence pour la vie politique actuelle. L’histoire de la Révolution française a longtemps été très polémique et politisée et elle le reste dans une large mesure.
L'historiographie de la Révolution française est également enrichie de l'apport d'auteurs étrangers en raison du rayonnement européen du phénomène et de ses retombées universelles.
Évolution et courants de l’historiographie Dès le s’est mise en place une triple lecture de la Révolution française, selon les affinités politiques et idéologiques de chaque historien : Une lecture contre-révolutionnaire (catholique et royaliste), qui condamne la Révolution en bloc, jugeant que les évènements violents sont déjà contenus dans les principes de 1789. Une lecture « libérale », qui revendique l’héritage de 1789 mais condamne la Terreur de 1793-1794, jugeant que les deux périodes peuvent être séparées. Une lecture jacobine, qui considère également que la Révolution est (selon le mot de Clemenceau) dont on ne peut critiquer ou retrancher d’élément sans remettre en cause l’ensemble.
Les écoles du La pensée contre-révolutionnaire
Les premiers ouvrages d'histoire et de réflexion sur la Révolution française sont, hormis les Mémoires, majoritairement des ouvrages d'auteurs opposés à la Révolution, qu'ils soient franchement contre-révolutionnaires ou plus libéraux. Il s'agit notamment d'ouvrages d'émigrés qui avaient plus le temps de prendre du recul face aux événements que les Révolutionnaires eux-mêmes. La Restauration de la monarchie en 1815 marque le triomphe de ce courant de pensée qui tend à voir dans la Révolution un châtiment du Ciel envoyé aux hommes, accusés d'avoir oublié Dieu au cours (les Lumières, les philosophes, les libertins) ; cela devient la pensée officielle du régime de 1815 à 1830Jean-Clément Martin (université Paris I-Panthéon-Sorbonne, directeur de l'IHRF), La Révolution française, Ed. Le Cavalier Bleu, 2008..
Parmi les principaux auteurs défendant ces positions : Le député whig irlandais Edmund Burke (Reflections on the Revolution in France, 1790) ; Le philosophe et homme politique savoisien Joseph de Maistre (Considérations sur la France, 1796) ; Le philosophe français Louis de Bonald (Théorie du pouvoir politique et religieux, 1796) ; le prêtre jésuite Augustin Barruel (Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, 1798-1799). Il introduit particulièrement la théorie du complot maçonnique dans la Révolution française, vue comme cause de la Révolution et non plus seulement comme un châtiment divin.
Cette historiographie postule globalement que les événements de la Terreur sont le fruit naturel des principes de 1789 dont la modération ne serait qu’apparente. Pour ce courant de pensée, la Révolution de 1789 a renversé l’organisation « naturelle » de la société (une société encadrée, hiérarchisée, enracinée par ses traditions) et/ou brisé l’antique lien existant entre le politique et la religion. Dès lors, la rupture avec l’ordre naturel et/ou avec l’ordre divin, pour ne laisser place qu’à des constructions politiques théoriques, serait la cause de tous les « dérapages » et « excès » de la période de la Terreur.
L'école fataliste
Tout va changer dans les années 1820-1830 avec l'apparition de « l'école fataliste » (on devrait plutôt dire « déterministe ») : explique l'historienne Yvonne KnibiehlerYvonne Knibiehler (université de Provence), Une révolution « nécessaire » : Thiers, Mignet et l'école fataliste, in revue Romantisme (Société des études romantiques et dix-neuviémistes), 1980, volume 10, n°28-29, pages 279-288.
Cette école postule un certain déterminisme historique, dans l'enchaînement des faits, établissant que les Révolutions se produisent en réaction contre la réaction monarchique. Elle aura une influence majeure sur la pensée du , tout en influençant la pensée libérale et ouvrant la voie à la Révolution de 1830Yvonne Knibiehler, 1980, idem..
L'historien libéral François-Auguste Mignet (1796-1884) est le premier à donner une signification sociale à la Révolution française (Histoire de la Révolution française de 1789 jusqu'en 1814, 1824 : ouvrage dense et de synthèse). Il distingue deux révolutions. La première (1789-1791), réalisée par les classes moyennes était rendue inévitable par la nécessité d'accorder les institutions politiques avec les réalités sociales du (l'apparition de la bourgeoisie, capable de diriger l'État mais globalement écartée du pouvoir). La deuxième révolution, est une révolution défensive, rendue inévitable par la résistance des contre-révolutionnaires, et réalisée par le peuple auquel la classe moyenne a fait appel pour défendre sa révolution. Mais ce n'est pas à ses yeux une révolution constructive. Contrairement aux historiens antérieurs (madame de Staël, Augustin Thierry, Guizot, Sismondi), François-Auguste Mignet est le premier à distinguer deux blocs au sein du Tiers état. Selon Yvonne Knibiehler, Mignet . L'ouvrage fondateur de Mignet, qui met en valeur les écueils que les révolutions libérales doivent éviter pour réussir (la guerre extérieure, l'appel au peuple) sera ainsi du .
Adolphe Thiers, grand ami de Mignet, soutient la même thèse, plus détaillée et nuancée, dans sa propre Histoire de la Révolution (10 volumes 1823 à 1827).
L'école fataliste, de sensibilité libérale-conservatrice (Mignet, Adolphe Thiers, mais aussi par extension Guizot, Augustin Thierry), etc., domine la pensée sous la monarchie de Juillet et le Second Empire (soit de 1830 à 1870), malgré l'essor d'une historiographie républicaine à l'approche de la révolution de 1848. Globalement, l'école fataliste libérale insiste sur la césure entre 1789 et 1793, et se méfie grandement de l'irruption du peuple dans l'histoire en 1793.
Le courant républicain Les historiens républicains assument pour leur part la période républicaine de la Révolution, voire la Terreur, regardées avec suspicion par le courant libéral. Ce courant est suspect et réprimé sous la Restauration.
L'historien républicain Edgar Quinet adopte une position critique face à la Terreur qui reste originale au sein de son courant de pensée (Le Christianisme et la Révolution française, 1845 ; La Révolution, 1865). Edgard Quinet considère que le dogmatisme de la Terreur est la transposition dans la politique de l'esprit dogmatique de l'église catholique. L'historien François Furet a consacré une bonne part de son ouvrage La Gauche et la Révolution au siècle (2001) à la réception en son temps des idées d'Edgar QuinetLire aussi Simone Bernard-Griffiths (université de Clermont-Ferrand), Rupture entre Michelet et Quinet à propos de l'Histoire de la Révolution, in revue Romantisme, 1975, volume 5, n°10 pages 145-165.
L'historiographie républicaine connaît un grand développement à travers une floraison d'ouvrages notamment publiés juste avant la révolution de 1848. Il s'agit notamment de Alphonse de Lamartine (Histoire des Girondins, 1847), Jules Michelet (Histoire de la Révolution française, 1847-1853), de l'auteur socialiste démocrate Alphonse Esquiros (Charlotte Corday, 1840 ; Histoire des Montagnards, 1847), ou encore du socialiste démocrate Louis Blanc (Histoire de la Révolution française, 1847-1862).
Louis Blanc considère que la Révolution de 1789 a favorisé la bourgeoisie mais que 1793 a libéré le peuple. Louis Blanc défend la figure de Robespierre, qui aurait dès 1789 défendu l'idéal d'une société égalitaire et solidaire. Il voit en lui l'héritier de Jésus Christ et de son apôtre Jean-Jacques Rousseau, dont le renversement le 9 thermidor, qui marque la fin de la Révolution, aurait un caractère sacrificiel quasi christique. Cette position fut vivement critiquée par Jules MicheletJean-Francois Jacouty (Université de Montpelliers III), Robespierre selon Louis Blanc : Le prophète christique de la Révolution française, in Annales historiques de la Révolution française, 2003, n° 1, pages 105-127.
Autres ouvrages Alexis de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, 1856. Tocqueville, qui s'inscrit dans le courant de pensée libérale, estime lui aussi que la Révolution constitue . Pour Tocqueville, si des évolutions politiques étaient inévitables et nécessaires, la Révolution n'en était qu'une modalité possible. Et le résultat de la Révolution s'inscrit largement dans la continuité de renforcement parallèle du pouvoir de l'État et de l'individu.
L’école classique ou jacobino-marxiste
L'« historiographie classique de la Révolution »Terme notamment utilisé par l'universitaire chinoise Zhou Lihong., aussi appelée « jacobino-marxiste »Terme notamment utilisé par l'historien français Jacques Bernet, 2007. ou « école jacobine »Terme notamment utilisé par son chef de file Michel Vovelle (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, IHRF), L'historiographie de la Révolution française à la veille du bicentenaire, Instituto de Estudos Avançados da Universidade de Sao Paulo (Brésil), oct-dec 1987., a dominé la scène historiographique de la fin du jusqu’aux années 1960 et la « révision » de l’historien François Furet (1965).
Ce courant s’est institutionnalisé après l’instauration de la République avec la création d’organes de recherche, notamment autour du centenaire de la Révolution française (1889), considérée par certains comme Michel Vovelle, Sao Paulo, 1987. : La revue Révolution française, fondée en 1881 et rédigée à partir de 1887 par l’historien Alphonse Aulardzhou Lihong (Université de Pékin), La crise de l'historiographie classique de la Révolution française : Furet contre Soboul, sans date? ; Le cours d’histoire de la Révolution française de La Sorbonne (actuelle université Paris-I), puis la chaire d’histoire de la Révolution française, confiés respectivement en 1886 et 1891 à Alphonse Aulard (jusqu'en 1923) ; La Société d’histoire de la Révolution française, fondée en 1888 par Alphonse Aulard ; La Commission de recherche et de publication de textes et de documents relatifs à l'histoire économique et sociale de la Révolution française, fondée en 1903 par le leader socialiste Jean Jaurès, auteur de l'Histoire socialiste de la Révolution française sous l'égide du ParlementMichel Vovelle, Sao Paulo, 1987 et Zhou Lihong, idem ; La Société des études robespierristes, avec pour organe Les Annales historiques de la Révolution française, fondée en 1907 par l’historien Albert Mathiez ; L’Institut d’Histoire de la Révolution française (IHRF), fondé en 1937 par l’historien Georges Lefebvre ; De façon générale, l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne est considérée comme le fief de l’école « classique ».
Le courant historiographique dit classique a eu pour principaux historiens : Première génération : Alphonse Aulard (1849-1928, considéré comme le fondateur de l’historiographie classique de la Révolution française) et Albert Mathiez (1874-1932, spécialiste d'histoire sociale et économique). Les deux historiens entretiendront une rivalité, avec chacun leur revue scientifique, qui s’exprimera notamment pendant un temps par la défense de Danton par Aulard (militant radical-socialiste) et de Robespierre par Mathiez (de sensibilité socialiste). Deuxième génération : Georges Lefebvre (1874-1959, de sensibilité socialiste marxiste) (spécialiste de la paysannerie), Albert Soboul (1914-1982, militant communiste) (spécialiste des Sans-culottes parisiens, etc).