Les catégories d'ethnie, de clan et de catégorie socioprofessionnelle au Rwanda sont utilisées par différentes théories pour décrire les Hutus, les Tutsis, les Twa et leurs interactions. La population elle-même a fini par intérioriser ce terme occidental dans son vocabulaire. Paradoxalement, les critères (langue, culture, croyance, territoire) qui caractérisent une différenciation ethnique ne permettent d'identifier dans cette région que deux ethnies rwandophones principales : l'ethnie rwandaise et l'ethnie burundaise.
Le génocide des Tutsi du Rwanda, qui se déroula au printemps 1994 après trente-cinq ans de pogromes anti-tutsi, a exacerbé l'enjeu polémique de ces théories car le régime, qui s'est auto-qualifié d'« Hutu Power » et a conduit le génocide, s'est appuyé sur la lecture coloniale de l'histoire de la population rwandaise. Dans les débats qui ont suivi le génocide tutsi, certains spécialistes, comme Jean-Pierre Chrétien, se sont opposés à cette notion « d'ethnisme au Rwanda », d'autres tel Filip Reyntjens ont avancé que si le clivage ethnique entre Hutus et Tutsis a été exacerbé par la colonisation, il était au moins en partie préexistant.
Langues, coutumes et croyances En kinyarwanda, il n'existe pas de terme pour désigner l'ethnie. Les cartes d'identité « ethniques », instituées par le colonisateur belge dans les années trente, utilisent le mot ubwoko, qui désigne en fait le clan. Ubwoko est traduit en français sur la carte d'identité par ethnie. Mais les clans du Rwanda sont composés de Tutsis, de Hutus et de Twa. Certains sont dominés par des Hutus et d'autres par des Tutsis.
Ces données remontent selon la tradition orale au moins jusqu'au . Au-delà, on manque de connaissances, même si des historiens occidentaux ont avancé des théories non confirmées. En effet, aucune trace historique, archéologique et/ou linguistique connue ne confirme les hypothèses émises par ces théories sur l'origine des Rwandais. Les Hutus, les Tutsis et les Twa parlent la même langue, le kinyarwanda, ont les mêmes coutumes, notamment se marient de la même manière, assez souvent entre membres de deux groupes dits « ethniques », ont la même foi ancestrale en un dieu unique Imana, ont évolué vers les mêmes religions apportées par la colonisation, et vivent ensemble sur tout le territoire du Rwanda.
L'hypothèse hamitique
À la suite de spéculations d'ethnologues venant d'Europe au début du vingtième siècle, les colonisateurs, allemands puis surtout belges, ont discerné trois « ethnies ». Ils se sont fondés essentiellement sur des critères physiques et une histoire distincte et hypothétique des migrations de ces groupes de population. Selon cette historiographie, dénommée hypothèse hamitique, les tribus twa de chasseurs-cueilleurs, premiers occupants, auraient vu s'installer sur leurs terres, au cours du , des agriculteurs bantous (Hutus), puis, au , des pasteurs nilotiques tutsis originaires du nord-est de l'Afrique. Cette hypothèse hamitique, basée sur les préjugés raciaux largement répandus dans l'Europe du , prend ses racines dans les récits mythiques de la Bible. À partir de ces récits, les Africains sont considérés au Moyen Âge comme les descendants de Cham, fils de Noé ayant encouru une malédiction pour avoir découvert la nudité de son père. La tradition juive fait de Cham l'ancêtre des noirs africains. L'hypothèse hamitique se distingue cependant de cette tradition ancienne car, se voulant scientifique, elle considère que les peuples décrits dans la Bible ne peuvent être que ceux ayant fondé les civilisations d'Égypte ou du Proche-Orient, et que les textes bibliques ne peuvent donc s'appliquer aux populations d'Afrique centrale. Considérant les Tutsis comme différents des Hutus et supérieurs à eux, elle va faire d'eux des descendants de Cham, mais provenant d'une immigration d'origine nilotique, considérée comme plus avancée dans la civilisationJean-Pierre Chrétien, Marcel Kabada, Rwanda, racisme et génocide, l'idéologie hamitique, Belin (2013), ch.I.
L'hypothèse hamitique est acceptée sans contestation pendant toute la première moitié du L'ouvrage de Seligman, Races of Africa, qui avance l'hypothèse hamitique, est réédité plusieurs fois, de 1930 à 1966. aussi bien de la part des anthropologues et colonisateurs occidentaux que de la part des populations africaines concernées, et n'est remise en cause que dans les années 1960Par exemple dans le manuel de B.A.Ogot et J.A. Kieran, Zamani. A survey of East African history, Nairobi, Longman (1968), p.142-215. Elle est aujourd'hui souvent considérée comme infondée et seule la présence ancestrale des Twa n'est pas contestée. En particulier, le passage de l'âge de la pierre à l'âge du fer au cours de la Haute antiquité européenne, alors que les Twa ne pratiquent pas la métallurgie, témoigne d'une diversité de peuplements déjà à cette époque.
La remise en cause de la lecture ethnique
De nouvelles explications ont donc dû être cherchées, et dès 1990, l'historien Jean-Pierre Chrétien, directeur de recherche au CNRS, fait des conférences sur l'ethnisme qu'il rassemblera dans un livre publié en 1997 sous le titre Le Défi de l'ethnisme : Rwanda et BurundiChrétien Jean-Pierre - Le défi de l'ethnisme - Karthala.
Selon Dominique FrancheFranche Dominique, Rwanda. Généalogie d’un génocide, Les petits libres, 1997, 95 p., les différences physiques sur lesquelles s'appuient les partisans de l'hypothèse hamitique ne seraient pas pertinentes, puisqu'il n'y aurait pas plus de différence de taille entre les Tutsi et les Hutu qu'entre les classes sociales françaises dans les années cinquante. Et les différences pourtant remarquées, certes fréquentes mais de loin pas systématiques, s'expliqueraient en grande partie par un régime alimentaire différencié : les Tutsi, nobles mais surtout éleveurs, buvaient traditionnellement plus de lait et mangeaient plus de viande que les Hutu, cultivateurs; leur alimentation était donc plus riche en protéines. Cet argument est néanmoins inopérant car génétiquement, les Tutsi sont porteurs d'un gène de persistance de la lactase, qui leur permet de digérer le lait, et qui fait défaut aux Hutus ; cette adaptation biologique est datée de plusieurs millénaires et prouve que les Tutsi ont acquis des caractères génétiques particuliers.
L'ethnisme avant l'indépendance
L'interventionnisme de l'administration belge
Le colonisateur applique des stéréotypes raciaux pour chaque catégorie de la population (les Tutsis sont grands et minces, ils ont la peau plutôt claire, les Hutus petits et trapus, ils ont la peau plus foncée, etc.). Il se pourrait cependant que les différenciations des hutus et tutsis sur des bases biométriques aient été tentées déjà bien avant l'arrivée de l'homme blanc et fut le fait de l'élite tutsie, pour éviter une dissolution de la minorité dans la majorité, notamment par des mariages mixtes entre Hutus enrichis et Tutsis appauvris; c'est du moins l'argument avancé par un doctorant dans sa thèse universitaire canadienneJ.-C. Desmarais, Idéologies et races dans l'ancien Rwanda, thèse de doctorat, Université de Montréal, 1977, et 219.
En 1931, le colonisateur belge décrète officiellement une identité ethnique pour les colonisés et les documents administratifs précisent alors systématiquement la catégorie « ethnique » de chaque indigène.
Le colonisateur ayant estimé que les Tutsi étaient une «race» supérieure aux Hutu et aux Twa, il va les instituer systématiquement comme « relais coloniaux », destituant par la même occasion tous les responsables hutu que la dynastie tutsi reconnaissait pourtant. Finalement, l'administration belge a favorisé les Tutsi sur tous les plans, y compris l'accès aux études supérieures qui, à l'exception du séminaire, furent interdites aux Hutu et réservées aux Tutsi.
L'ethnisme depuis l'indépendance jusqu'en 1994
À la fin des années 1950, des revendications indépendantistes naquirent au sein de l'élite rwandaise (tutsie du fait de la politique coloniale) comme dans de nombreux pays colonisés à cette époque. Pour contrer ces projets, les Belges décidèrent de détourner les Hutu contre les Tutsi, en renversant l'alliance tacite existant avec les Tutsi depuis trois décennies. Ils mirent dès lors en exergue la prétendue origine étrangère (« hamitique ») des Tutsi et l'exploitation séculaire du Hutu par le Tutsi, qu'ils avaient pourtant renforcée et systématisée. Avec l'assentiment des autorités coloniales, des massacres de Tutsi eurent lieu de 1959 à 1962 lors du renversement de la monarchie, de la proclamation de la République et de l'indépendance. Cette révolte menée par l'élite hutu, parrainée aussi par l'Église catholique, chassa du Rwanda un grand nombre de Tutsi, notamment ceux qui étaient liés à la dynastie royale du Mwami.
Plusieurs massacres ethniques se produisirent dans les années qui suivirent, liés à des tentatives de retour des exilés Tutsi, notamment en où déjà on parla d'« extermination des Tutsi » et de « génocide »Par exemple voir l'article dans Le Monde du 4 février 1964.
Le cataclysme du printemps 1994
Lorsque les exilés, en majorité partis en 1959, rentrèrent au Rwanda à partir de 1990, dans le sillage des rebelles majoritairement tutsi du Front patriotique rwandais, la République du Rwanda prépara le génocide des Tutsi restés au pays et accusés d'être des traîtres, des suppôts du FPR. Le manifeste des Bahutu, rédigé en 1957 par neuf intellectuels hutus, dont Grégoire Kayibanda qui sera président de la future République de 1961 à 1973, est remis au goût du jour avec « Les Dix commandements du Hutu »« dix commandements du Muhutu »; ces textes illustrent les mots d'ordre radicalement anti-tutsi qui sont revalorisés dans la société rwandaise au début des années 1990.
Qu'elle ait été préexistante ou non à l'arrivée des colonisateurs, qu'elle ait été instrumentalisée ou non par ces mêmes colonisateurs puis par les premiers dirigeants du Rwanda indépendant, la catégorisation ethnique de la population a été essentielle dans la genèse du génocide au Rwanda de 1994. La logique voudrait pourtant que, si cette distinction ethnique essentiellement basée sur des critères morphologiques avait été fondée, il n'y aurait pas eu besoin de carte d'identité pour la préciser. Sur les lieux de massacres commis durant le génocide de 1994, on a retrouvé des milliers de cartes d'identité qui traînaient à côté des cadavres. De nombreux Rwandais racontent qu'ils ont découvert parfois très tardivement dans leur adolescence leur identité « ethnique » et celle de leurs camarades.
Influence de l'ethnisme sur la présence de la France au Rwanda de 1990 à 1994
Avec François Mitterrand, l'armée et la diplomatie françaises, très actives au Rwanda pendant la période de la guerre civile puis celle de la préparation du génocide, ont considéré le FPR comme composé uniquement de forces tutsiesNote de l'amiral Lanxade au Président de la République française du 11 octobre 1990, adoptant ainsi la perception ethnique de la République hutu de Juvénal Habyarimana. La position française a consisté en une surestimation du risque de massacres commis par le FPR, tout en anticipant des risques de dérapages par les forces hutues dont il serait préférable de se distancier quelque peu pour « ne pas paraître trop impliqué » selon les propres termes de l'amiral chef-d'État major en 1990. Des personnalités politiques françaises n'hésitent pas à affirmer que les Hutus, représentant 80 % de la population rwandaise, sont majoritaires et doivent avoir le pouvoir, posant ainsi la question du rôle de la France dans le génocide tutsi. Dans des documents moins officiels, des articles de journaux, des militaires français de l'opération Turquoise n'hésitaient pas à qualifier le FPR de « Khmers noirs »Pierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs, Mille et une nuits (Arthème Fayard), 2005, page 288..