Henri Van Lier, né le à Rio de Janeiro et mort le à Bruxelles, est un philosophe belge francophone. Il a passé l'essentiel de sa vie à Bruxelles.
Biographie
Après un passage chez les Jésuites (1938-1948), où il a écrit un mémoire sur La philosophie des sciences chez Lachelier, plus tard complété par un double doctorat de philosophie (le doctorat d'État belge, et le doctorat spécial du Collège Scolastique Cardinal Mercier), il épouse Micheline Lottefier (Micheline Lo), professeur de philosophie et d'histoire de l'art, artiste peintre (1930-2003), qui collaborera à l'ensemble de son œuvre. Après avoir publié dans L'Encyclopédie française « Sartre et la présence dans la conscience » (1957), il devient professeur à l'Institut des Arts de Diffusion (IAD) à l'Université de Louvain la Neuve.
Henri Van Lier a marqué plusieurs générations d'étudiants. Il est initialement chargé de cours à l'Université de Leuven où il donne des conférences de sexologie, science alors débutante (L'intention sexuelle, 1968). Après un voyage au Canada où il s’intéresse à la psychologie expérimentale au côté de l'éthologiste Jean-Louis Laroche avec lequel il restera en rapport toute sa vie, il se fait connaître du grand public par la publication en 1959 de Les arts de l'espace (plusieurs fois réédité), puis de Le nouvel âge en 1962. Il enseigne aussi à l'IAD (Institut des Arts de Diffusion) de Bruxelles. Esprit encyclopédique, il développe une analyse sémiotique dans différents domaines de l'esthétique (articles : « architecture », « chromo, kitsch, laid », « design », « esthétique », « peinture », « sculpture », dans l' Encyclopaedia Universalis de 1968 à 1972). Il consacre plusieurs articles à la bande dessinée, à la photographie (Philosophie de la photographie, 1983 ; Histoire photographique de la photographie, 1992). À quoi s'ajoutent des travaux en linguistique diffusés par France Culture (Logiques des langues européennes, 1989 et Histoire langagière de la littérature française, 1989).
De 1982 à 2002, il se consacre complètement à la rédaction de Anthropogénie, œuvre globale et systématique qui se présente à l'instar de ce que fit S.-J. Gould pour la macrobiologie. Dans cet ouvrage, Henri Van Lier analyse l'évolution d'Homo par « équilibres ponctués ». Après avoir décrit les bases dont disposait Homo, au départ primate anguleux, transversalisant, possibilisateur…, il analyse les accomplissements (langages, écritures, philosophies, arts, sciences…) qui sont ses réalisations. Tous les savoirs humains, dans l'état où les découvertes en mathématiques, en physique, en biochimie, sont abordés. « En tant que fait, l'anthropogénie est la constitution continue d'Homo comme état-moment d'univers. En tant que théorie, elle est la discipline qui a pour objet les facultés propres à Homo, et ses propriétés : l'angularisation, l'orthogonalisation, la transversalité, l'holosomie, le rythme, les effets de champs… », Henri Van Lier sort de la spécialisation des disciplines pour donner une vision d'ensemble des savoirs sur l'homme vu comme « animal signé ». Le Tour de l'homme en 80 thèses (et sa traduction anglaise - 2003) reprend de façon succincte les idées développées dans Anthropogénie.
Un métaphysicien
Dès l'âge de 8 ans, Henri Van Lier dit avoir « su » qu'il serait toujours et d'abord métaphysicien. Mais dès Le Nouvel âge (1962) où il distingue trois âges de la machine, il met la technique au premier plan. Et, à la fin de sa vie, lorsqu'il rédige son dernier texte De la métaphysique à l'anthropogénie (2006-2008), il entame le chapitre 10 par ces mots : « Wittgenstein meurt en 1951, et l'on peut prendre cette date pour marquer la mort de la Métaphysique ». La métaphysique s'était intéressée à l'être par le seul effort de la pensée. Désormais il était temps de passer de la métaphysique à l'anthropogénie pour s'intéresser à Homo avec le secours de la technique et de la science.
Un philosophe de la technique
Pour Henri Van Lier la technique est « première » parmi les accomplissements d’Homo. Son texte Priorité de la technique s'ouvre sur le constat qu'Homo est technicien depuis plus de deux millions d'années, alors qu'il ne parle de manière un peu détaillée que depuis quelques milliers d'années. Son œuvre globale Anthropogénie (30 chapitres, pages) s'ouvre par un chapitre intitulé Le corps technique et sémiotique, dont l'idée clé est qu'Homo n'est pas technicien par hasard. Son corps lui a donné un référentiel qui le rend apte à devenir technicien. Ainsi Homo a-t-il bénéficié des « … chances particulières que lui donne le fait d'avoir été le plus anguleux des primates hominidés. Et donc le plus capable non seulement d'instruments, mais d'outils. Donc de Technique et de Sémiotique ».
La technique précède alors la sémiotique. Pour Henri Van Lier, le passage de la technique à la sémiotique se fait lorsque la « distance » technique (physique) est remplacée par la « distanciation » sémiotique (cérébrale). Ou plus exactement, lorsque l'opérativité des liens techniques est désactivée. Il écrit « Les objets techniques, les outils (…) renvoient les uns aux autres au sein de panoplies et de protocoles. Ils le font d'abord opératoirement, techniquement, comme relais d'une opération. Mais ils peuvent aussi le faire en mettant l'opérativité entre parenthèses, et donc de façon purement référentielle, disons sémiotique. »
Un anthropogéniste, fondateur
Pendant 20 ans, Henri Van Lier a rédigé Anthropogénie (1982-2002). Il avait rédigé auparavant (1957-1981) de nombreux textes qu'il regroupera ensuite sous l'appellation anthropogénies locales. Pour lui l'anthropogénie désigne la constitution d'Homo comme état-moment d'univers, et la discipline qui a cette constitution pour thème. S'il fallait fonder ce travail de plus de 40 ans sur 4 éléments, ce seraient l’espace, le temps, le signe, et la présence. Et sa réduction en une phrase serait : l'histoire de l'homme et de ses accomplissements à partir de l’exploration systématique de ces 4 éléments.
Henri Van Lier, s'appuie sur la topologie pour ce qui est de l'espace, sur la cybernétique pour ce qui est du temps, sur la sémiotique pour le signe, et sur la présentivité pour la présence. À partir de là, il voit et montre systématiquement la possibilité de caractériser les époques, les peuples, les individus, les artistes et d'une manière générale tous les accomplissements d'Homo. Parmi les 4 fondements retenus (espace, temps, signe, présence) c'est le signe (découlant de la technique) qui occupe la place prépondérante dans les 30 chapitres d' Anthropogénie ainsi que le suggèrent les titres des premiers chapitres : Chapitre. 1 - Le corps technique et sémiotique, Chap. 3 - La rencontre (fortement sémiotique), Chap. 4 : Les indices (signes primordiaux), Chap. 5 – Les index (signes intentionnels)
Limites et ouvertures du système Dans son Post-scriptum (2007), Henri Van Lier, indique que l'anthropogénie se présente comme le fondement manquant des sciences humaines. À ces yeux les sciences humaines gagneraient toutes à s'appuyer sur des référentiels bien identifiés tels que la topologie, la cybernétique, la sémiotique, et la présentivité.
Côté limites, il en relève plusieurs. Notamment le statut des définitions dans l'anthropogénie, dont le caractère de discipline évolutive rend impossible des tables (dictionnaires) des facultés hominiennes, parce qu'il faudrait pour chacune de ces dernières rappeler l'anthropogénie entière. Il relève aussi son interdisciplinarité avec l’histoire dont elle dépend, ou son interdisciplinarité avec les sciences humaines, dont les fondements restent souvent fragiles.
Sur le chemin dAnthropogénie
Les textes qui ont précédé Anthropogénie ont nourri ses fondements. Dans Les Arts de l'espace (1959) Henri Van Lier aborde l'espace. Avec Le Nouvel âge (1962) il aborde le temps. Dans L'Animal signé (1980) il fait un point sur le signe. Et, depuis son article L'existentialisme de Jean-Paul Sartre (1957), la présence accompagne toutes ses œuvres.
Ce chemin espace + temps + signe + présence annonce les quatre référentiels d' Anthropogénie (topologie, cybernétique, logico-sémiotique, présentivité). Un avantage décisif de ces quatre référentiels est leur interdisciplinarité. Ils trouvent des applications en sciences naturelles, en sciences humaines, et en technique.
Parmi ces domaines, la technique bénéficiera d'une place croissante. Pour Henri Van Lier, ce sont les objets techniques qui ont le plus d'impact sur la société, sur la culture, et sur l’homme (Homo). Les sciences, de plus en plus irreprésentables, et les arts, de plus en plus fragmentés, ont un impact plus modeste.
La présence (1957) En 1957, Henri Van Lier consacre un article à L'existentialisme de Jean-Paul Sartre. Il s'y intéresse à la notion de présence. Il attribuera plus tard à Sartre la gloire philosophique d'avoir pour la première fois abordé la présence de front. Sartre voyait à l'intérieur même de la conscience une présence sur laquelle il s'interrogeait. Cette présence était de l'ordre de l'apparition sans être descriptible. C'est le sens qu'Henri Van Lier adoptera pour la présence. Il situe en 1975 le moment où il adopte définitivement la distinction primordiale fonctionnements / présence. Tout ce qui est descriptible appartient aux fonctionnements. Le reste est du domaine de la présence. Le couple fonctionnement / présence sera celui d' Anthropogénie. Les fonctionnements y seront tout ce qui est susceptible de description dans les référentiels topologiques, cybernétiques, logico-sémiotiques, présentifs.
L'espace - Les Arts de l'espace (1959) Henri Van Lier consacre son premier livre aux arts de l'espace (peinture, sculpture, architecture). Ce n'est pas un hasard. Il rappelle qu'Hegel et Sébastien Faure avaient observé que l'architecture marque le départ des civilisations.
Dans Les Arts de l’espace le thème principal est le sujet d'œuvre. Pour Henri Van Lier c'est le sujet pictural, le sujet sculptural, le sujet architectural qui donne sa structure à une peinture, une sculpture une architecture. Chez Rubens tout est spirale. Chez le Greco tout est torche. Chez Picasso l'espace est existentiellement sans épaisseur, et « le regard décompose et recompose si facilement les fragments éclatés du monde parce qu'il les voit glisser l'un sur l'autre dans un même plan ».
Chaque sujet d’œuvre est étudié dans ses rapports avec l'information artistique, le sujet scénique, l'absolu formel, les moyens d’expression. Henri Van Lier observe toutefois que les notions utilisées sont culturelles. Et dès 1959, il propose de recourir à la topologie (Chap. III, III, B) pour aborder les arts primaires et les arts contemporains qui échappent à l’espace euclidien.
Le temps - Le Nouvel âge (1962) Avec Le Nouvel âge, Henri Van Lier prend plusieurs tournants. Désormais, il va du plus simple au plus complexe. Ensuite, il applique une même démarche à quatre aspects très différents de l'activité humaine : la technique, les sciences, les arts et l'éthique. Enfin, il aborde le temps par la technique (la cybernétique), et non par les Arts temporels (musique, littérature), comme il l'aurait probablement fait en 1959.
Henri Van Lier voit la machine entrer dans un âge. Elle ne puise plus ses forces dans l'homme ou dans la nature, comme le marteau ou le moulin à vent (âge 1). Elle ne se dresse plus devant l'homme, comme la machine à vapeur ou le haut fourneau (âge 2). Mais elle est désormais en synergie avec l'homme et avec la nature (âge 3). Partout l'humanité entre dans l'âge du réseau : réseaux de machines dans le domaine technique, réseaux entre théories et instruments dans le domaine scientifique, réseau entre spectateur-créateur et œuvre dans le domaine artistique, réseaux entre personnes dans le domaine éthique.