thumb|right|450px|Le Carnaval de Rome sur la via del Corso en 1836. On distingue au fond l'obélisque de la piazza del Popolo (place du Peuple) Magasin pittoresque, 1836.. thumb|right|240px|L'Univers illustré, 14 février 1874.
Le Carnaval de Rome était jadis et jusque durant le un des plus grands, spectaculaires, anciens et célèbres du monde. On le connait par des tableaux, gravures et descriptions. En 1581, Michel de Montaigne y a assisté et en parle dans son journal de voyage. En 1787, Goethe en a fait une description. Sa chambre, via del Corso, se trouvait située sur le lieu central du CarnavalAu numéro 18 de la via del Corso, elle est aujourd'hui propriété du Goethe Institut, centre culturel allemand de Rome et sert à des expositions, avec d'autres pièces du même bâtiment..
Les événements principaux du Carnaval de Rome étaient la promenade de masques avec bataille de confettiIl s'agissait du confetti fait de boulettes de plâtre qu'on appela en France le « confetti italien » et non du confetti actuel en papier dont la vogue mondiale fut lancée au Carnaval de Paris 1891-1892. et bouquets, la course des chevaux libres, appelée course de Barberi, et la bataille de bougies.
Le Carnaval de Rome s’éteint peu à peu à partir du milieu du XIX siècle. Les traditions disparaissent, et même le Corso, course équestre finale, est suspendu à partir de 1882, mettant ainsi un terme à l’un des carnavals les plus colorés et joyeux d’Europe. Son importance passée, son déroulement sont aujourd'hui largement oubliés du grand public.
Depuis le début du XXI siècle, le Carnaval renaît et se déroule aux mêmes dates que le Carnaval de Venise, pendant presque 10 jours où Rome abrite divers spectacles et festivités. La première édition a eu lieu en 2010.
Huit jours de fête via del Corso thumb|right|234px|Groupe costumé au Carnaval de Rome en 1812Détail d'une gravure de Pinelli.. thumb|right|156px|Via del Corso, l'offrande du bouquet au bout des grands ciseaux de boisDétail d'une gravure de A. Jourdain d'après une gouache de C. Sauvageot, parue dans L'Illustration, N°731, Volume XXIX, 28 février 1857.. Une des principales rues actuelles de Rome, très longue et droite, est à l'origine une antique voie romaine : la via Flaminia. Elle porta par la suite le nom de via Lata et enfin de via del Corso, qu'elle conserve aujourd'hui.
Durant le Carnaval, les masquesC'est-à-dire les personnes costumées en Carnaval se donnaient rendez-vous en masse sur la via del CorsoLe même phénomène existait jadis au Carnaval de Paris, par exemple aux , dans le Cours Saint-Antoine, partie la plus large de la rue Saint-Antoine où masques et curieux affluaient au moment de la fête..
Le , dans une lettre adressée depuis Rome à son père, Bernard-Claude Deshays jeune homme de Rouen écrit Bulletin de la Société de l'histoire de Normandie, 10 novembre 1890, p.135. :
Je vous diray avoir veu le carnaval de Rome, qui est une choze admirable par la despance que font les Romains : tous chariots d'or et les prince fesant le coché et s'entre jette des dragéez ; cela dure 8 jours et chaque jour de différante choze ; je ne peux pas vous exprimer les beautez, l'on viendroit volontiers de plus de 400 lieues pour voir cela,
Un prêtre français séjournant à Rome en 1861-1862 écrit toujours à propos de cette fête :
Ce fameux carnaval dure huit jours. Chacun de ces jours, à deux heures de l'après-midi, un coup de canon annonce qu'on peut commencer à se promener à pied ou en voiture, et à se battre dans le Corso seulement, pas dans les autres rues. Je dis se battre, c'est-à-dire qu'on s'accable, qu'on s'inonde de confetti, espèces de dragées rondes en plâtre qui coûtent un baïoqueOu baiocco en italien : monnaie de cuivre des États pontificaux. Voir une notice à ce sujet. la livre Souvenirs des zouaves pontificaux.... I. 1861 et 1862, recueillis par François Le Chauff de Kerguenec, Oudin, puis Leday éditeurs, Poitiers 1890-1891..
Le même témoin décrit un lanceur de confetti qui s'est abrité les yeux de la meurtrissure de ceux-ci avec un masque d'escrime.
Un grand moment du Carnaval était la course de chevaux libres, Théodore Géricault avait projeté la réalisation d'un grand tableau sur le thème de la course des chevaux libres au Carnaval de Rome, à laquelle il avait assisté. Il ne réalisa finalement pas son projet, dont il nous reste cinq esquisses peintes préparatoires. À la fin du Carnaval se déroulait une bataille de bougies où les belligérants cherchaient joyeusement à éteindre les bougies des autres, protéger ou rallumer la leur :
Mais tout n'est point fini : il s'agit d'enterrer le roi des fous : il maestro Berlingaccio (maître Carnaval). Ses funérailles se font à la lueur des moccoli. La nuit est survenue, mais les moccoli feraient pâlir la lumière du soleil. Ce sont, dit M. Lafond, de petites bougies allumées qu'on tient à la main. Mais ce n'est pas le tout que d'avoir son moccolo ; il faut éteindre celui du voisin et conserver le sien ! mouchoirs, chapeaux, bouquets, confetti, tout s'emploie avec fureur à cette fin ; l'infortuné qui a sa bougie morte est montré au doigt, et on lui crie aux oreilles avec dérision : Senza moccolo ! senza moccolo ! la bella principessa è amazzata ! che il signore cavaliere sia amazzatoLa belle princesse est morte ! que le seigneur cavalier meure à son tour ! ! – Eh ! eh eh ! senza moccoloEh ! eh eh ! sans bougie ! ! s'écrient les uns. – Ecco ! il moccoloVoilà ! la bougie., répondent les autres en rallumant leurs bougies. C'est une frénésie générale. Les cochers ont des moccoli au bout de leurs fouets ; on grimpe derrière les voitures, pour les éteindre, à l'aide d'éteignoirs au bout d'une perche. On escalade les balcons et les estrades pour souffler la lumière de tel ou tel qui ne se méfie de rien, et pendant ce temps, c'est vous-même qui vous trouvez senza moccolo. Et de rire ! Comme si chose plus désopilante ne s'était jamais vueErnest de Toytot, Les Romains chez eux, scènes et mœurs de la vie romaine, J. Albanel éditeur, Paris 1868, pages 88-89..
Jules Michelet qui n'a pas assisté à la fête, ayant visité Rome au moment des fêtes de Pâques, note en 1830 Une leçon de Michelet sur Rome, Revue historique de la Révolution française, 1915, page 138. :
Pendant les fêtes du Carnaval, les Romains courent par les rues, portant des flambeaux allumés que chaque voisin cherche à éteindre. On entend partout ces cris : Mort au seigneur abbé ! Mort à la belle princesse ! (Che il signore abbate sia ammazzato ! Che la bella principessa sia ammazzata !)
À propos de la via del Corso durant le Carnaval, un peintre écrit en mars 1835Lettre d’Antoine Wiertz envoyée de Rome à sa mère, citée à la page 245 de La peinture et les peintres à Liège de 1795 à 1870. Contribution à l’étude des constantes thématiques et expressives de l’art liégeois, thèse de doctorat en Histoire de l’Art et Archéologie présentée en 1970 par G. Vandeloise à l'Université de Liège. Antoine Wiertz, peintre originaire de Dinant, a lui-même à deux reprises pris pour sujets de ses peintures le Carnaval de Rome. :
Il faut être fou jusqu’au dernier jour avec les autres pour vous former une idée de ce brillant spectacle. Imaginez-vous voir une rue de près d’une lieue de longueur, c’est la rue du Cours de Rome. C’est là que s’assemble la multitude innombrable des masques, des voitures et des curieux de toute espèce et de tous les pays du monde. Vous ne pouvez vous figurer quel charivari épouvantable toute cette masse bigarrée de toutes les couleurs produit sur les yeux et les oreilles et quand vous saurez que chaque individu est muni dans ses poches de dragées enfarinées et qu’il en jette à foison de toutes parts, vous avouerez qu’on ne peut voir un spectacle plus étonnant. En effet cette foule, ce bruit de tonnerre accompagné de la grêle blanche lancée des fenêtres et des voitures, le cri aigu des masques et la poudre qui tourbillonne dans les airs offrent un tableau tout à fait diabolique.
Il se pratiquait au Carnaval de Rome une amusante forme de galanterie carnavalesque, comme le rapporte la Comtesse Eugénie Dutheil de la Rochère dans une description datant de 1850 :
...ces Romains que j'avais vus, plus ingénieux ou plus galants, offrir à coup sûr, au bout de grands ciseaux de bois, aux dames assises aux balcons, un bouquet ou un billet enfermé dans un petit sac élégant. La politesse veut que cet hommage public ne soit point refusé ; on peut ne pas répondre au billet, mais on remplace toujours le bouquet par un autre, de même qu'on ne renvoie jamais immédiatement celui qu'on vient de recevoirComtesse Eugénie Dutheil de La Rochère, Rome, souvenirs religieux, historiques, artistiques de l'expédition française en 1849 et 1850, A. Mame éditeur, Tours 1853, page 404..
Ces offrandes se faisaient également au bout de longues perches.
Vers 1860, un divertissement qui se pratiquait au Carnaval de Rome était la chasse au haut-de-forme :
Tout chapeau à haute forme qui se montre dans le Corso, a droit immédiatement d'être abattu, poussé, piétiné. J'ai remarqué qu'à l'endroit du Corso qui se trouve entre la Via dei Condotti et la Via de la Fontanella Borghese, il y a toujours de malheureux Anglais ignorants de la loi ou croyant réussir à l'éluder, qui se hasardent à traverser le Corso avec de majestueux tuyaux de poêle. A peine le mylord a-t-il mis le pied sur le pavé carnavalesque, que le chapeau aux luisantes soies dégringole en un revers de main du chef britannique. Imprécations, goddam mille fois répétés : c'était stioupide ! moâ vôloir boxer vô ! moâ faire procès à vô ! Vô pas avoir pénombre de édioucation civilisée, etc. Rien n'y fait, l'infortuné chépeau va son train et en moins de cinq minutes est devenu plus plat qu'une galette de sarrazin bretonne. J'en ai au moins une bonne douzaine (de chapeaux), non pas sur l'estomac, mais sur la conscience. C'est de la passion chez moi. J'en mets au moins autant que les toréadors espagnols à astiquer leurs bêtes à cornes, et prends à cet honnête divertissement un plaisir de roi. thumb|right|156px|Des chapeaux haut-de-forme à Rome en 1856Détail d'un tableau de Ludwig Passini figurant des artistes au café Greco à Rome..
La même chasse se pratiquait aussi au Carnaval de Nice, comme le rapporte un ouvrage datant de 1888 :
Gare surtout au malheureux chapeau haut de forme qui s'aventure sur le parcours du défilé carnavalesque ; on en fera impitoyablement un accordéonA. Lacoste et G. Pietri, Guide-Bleu, Nice pratique et pittoresque, , V.-E. Gauthier éditeur, Nice 1888,pages 195-196..
De même qu'il existait traditionnellement des personnages typiques du Carnaval de Paris, existaient jadis des personnages typiques du Carnaval de Rome, remarqués et revenant chaque année : Quacqueri, Polichinelles, travestis, etc.
En 1850, les républicains romains cherchèrent à empêcher le Carnaval qui témoignait de la liesse populaire en dépit de la situation politique. Durant la fête, un attentat avec un bouquet piégé blessa grièvement un prince de CaninoVoir la description du Carnaval de Rome 1850 faite par la Comtesse Eugénie Dutheil de La Rochère..
Les Juifs au Carnaval de Rome
Le place occupée par la communauté juive de Rome est importante durant le Carnaval. Durant plusieurs siècles, une taxe importante lui est imposée pour financer cette fête où elle n'a pas le droit de s'amuser. Il lui est interdit de participer à la liesse générale : privée de l'autorisation de se masquer et du droit à la gazzara (toutes manifestations de rue et chahuts bacchanalesques)Martine Boiteux, Les Juifs dans le Carnaval de la Rome moderne, , Mélanges de l’École française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes, Persée, Année 1976, Volume 88, p. 774..
De plus, des brimades lui sont imposées au Carnaval de Rome : course publique de Juifs nus organisée durant le Carnaval. Et représentations de mascarades satiriques se moquant des Juifs : les giudiate.