vignette|Albert Speer lors du procès de Nuremberg. Au cœur du Troisième Reich (en allemand : Erinnerungen, « Souvenirs ») est une autobiographie écrite par Albert Speer, principal architecte d'Adolf Hitler et ministre de l'armement du Reich entre 1942 et 1945. Publié en Allemagne en 1969, l'ouvrage connut un très grand succès éditorial et fut traduit en quatorze langues. Il valut à son auteur de nombreuses interviews et royalties.
L'ouvrage fait l'objet de controverses, notamment scientifiques quant à l'honnêteté du récit, ses omissions notamment des atrocités nazies
Écriture À l'issue du procès de Nuremberg, Speer fut condamné à vingt ans de prison pour l'emploi de main d'œuvre concentrationnaire dans l'industrie de guerre allemande. C'est en effectuant sa peine à la prison berlinoise de Spandau qu'il écrit les deux mille pages du manuscrit de ses mémoires. Comme il était interdit aux prisonniers d'écrire des mémoires, c'est clandestinement que l'ouvrage fut écrit et transmis à des proches. Il le publie après sa libération en 1966, avec l'aide de l'historien Joachim Fest. Le manuscrit déboucha sur deux livres : le premier, Au cœur du Reich, qui s'arrête en 1946, et le second, Journal secret de Spandau, qui décrit ses années de détention.
Résumé
De l'ascension au sein du parti nazi à la chute du Reich Au cœur du troisième Reich constitue les Mémoires de Speer. L'auteur raconte les éléments marquants de sa vie en tant qu'ami du Führer et haut dignitaire nazi. Il décrit principalement les détails intimes de l'entourage du Führer.
Speer ne s'attarde pas sur ses années de jeunesse. Il se concentre sur la description de ses fonctions au sein de l'administration national-socialiste. Il raconte la première fois où il assista, en 1930, "presque par hasard" à un meeting de Hitler, au mois de décembre. Il est immédiatement fasciné et rejoint les rangs du parti nazi le . Il explique avoir été le seul militant à posséder une automobile, dans sa section du quartier berlinois de Wannsee, et s'être donc mis au service du parti en tant que chauffeur.
Speer raconte sa rapide ascension dans la hiérarchie nazie et sa première rencontre avec Hitler à l'occasion de l'organisation du rassemblement de Nuremberg de 1933. : le Führer, persuadé d'être lui-même un architecte et un artiste de génie, apprécie sa compagnie. Speer commente son admission au sein du cercle rapproché d'Hitler. Lors de son procès, il dira
Speer commente ses mandats professionnels jusqu'en 1942 où il se serait consacré exclusivement à des projets architecturaux. A la mort accidentelle de Fritz Todt, ministre de l'armement, il est nommé pour lui succéder. Dans ses nouvelles fonctions, Speer raconte avoir été un administrateur de premier plan et un organisateur hors-pair. Il dit s'être inspiré des réformes économiques prises par les Alliés dès le début de la guerre, en Angleterre et aux États-Unis : mobilisation complète de l'appareil de production au service de l'effort de guerre et utilisation du travail des femmes. Il déplore que son action soit intervenue trop tard pour éviter l'effondrement de l'armée allemande.
Speer consacre de longs développements à démentir la théorie, largement répandue parmi les puissances alliées, selon laquelle le caractère dictatorial du régime politique allemand aurait constitué un avantage sur le plan de l'efficacité économique (par rapport aux démocraties, dans lesquelles des négociations avec les organisations de travailleurs sont nécessaires). Speer soutient que cette théorie ne résiste pas à l'analyse, et qu'au contraire les forces de production sont plus efficaces dans les régimes démocratiques : pour lui, l'obsession du secret et la corruption généralisée qui caractérisaient le nazisme annulaient les gains de productivité liés à un système de décision centralisé.
Speer raconte avoir perdu en 1945 toutes ses illusions sur la guerre, le parti nazi et Hitler lui-même et avoir pris la décision de saboter la politique de la terre brûlée décidée par Hitler. Il dit avoir rendu visite à Hitler lors des derniers jours d'. Après le suicide de Hitler, il rejoint le gouvernement de Flensburg dirigé par l'amiral Karl Dönitz avec lequel il avait déjà beaucoup collaboré en tant que ministre de l'armement.
Le livre se termine avec son arrestation et sa condamnation à vingt ans de prison lors du procès de Nuremberg.
Portraits des hauts responsables nazis
Au cœur du Reich prétend apporter un éclairage inédit sur le fonctionnement interne du nazisme en montrant que le système était dès le départ vicié par l'enchevêtrement des responsabilités, les intrigues de cour et l'incompétence des dirigeants. Dans le cadre de ses fonctions, Speer a rencontré les hommes les plus importants du Reich.
Speer décrit des anecdotes sur la vie privée des personnalités du nazisme comme par exemple comment la femme de Goebbels, Magda, se plaignait auprès de lui des infidélités nombreuses de son mari, et comment elle se consola en ayant une liaison avec l'un de ses meilleurs amis Karl Hanke ou comment Göring dans son château passait ses journées à chasser, à bâfrer et à jouer avec des bijoux volés.
Il dépeint Hitler comme un être brouillon, paresseux et travaillant par à-coups, incapable de s'astreindre à des horaires de travail réguliers, ne se couchant jamais avant cinq ou six heures du matin et se levant vers midi. Speer livre de nombreux détails comme les heures passées à manger et à prendre le thé, regarder des films ou improviser de longs et confus monologues et décrit Hitler comme un amateur, un autodidacte incapable de s'atteler à une tâche complexe. Il conclut que Hitler pouvait charmer les gens, mais qu’il était incapable de maturité, émotionnelle ou intellectuelle.
Speer traite Hitler de mégalomane et de sociopathe car incapable de reconnaître la défaite de l’Allemagne, en particulier après le siège de Stalingrad et la deuxième bataille d'El Alamein. Il spécule sur le rôle de rétention d'informations qu'aurait joué le secrétaire particulier du Führer, Martin Bormann.
La description que fait Speer du gouvernement du Reich est celle d'une satrapie se nourrissant du dogme que la rivalité de tous contre tous aboutirait à ce que les meilleurs gagnent. Différents ministères se voyaient fréquemment attribuer la même tâche, chaque ministre ou chef d'administration était donc contraint d'en passer par des manœuvres politiques et des intrigues de cour pour obtenir un résultat. C'est ainsi que Speer justifie ses nécessaires alliances avec Goebbels, soi-disant pour contrer les prétentions de Göring à intervenir dans les domaines économiques.
Controverses sur les responsabilités de Speer : Shoah et travail forcé
Dans ses mémoires, Speer conteste formellement avoir eu connaissance de la Shoah. Il reconnaît avoir su que les usines d'armement qui relevaient de son ministère avaient recours au travail forcé, mais il prétend que l'utilisation de cette main d'œuvre était une nécessité et qu'il aurait essayé d'améliorer le sort des ouvriers. Il ne dit rien par contre de ses propres ordres d'expulsion de 75'000 juifs au moment des premiers travaux de Germania, ni de ses propres ordres de destruction donnés à son associé Wolters des preuves y relatives.
Dans Au cœur du Troisième Reich, il écrit qu'au milieu de l'année 1944, Hanke (alors gauleiter de Basse-Silésie) lui aurait dit de ne jamais accepter une invitation à visiter un camp de concentration dans le Gau voisin de Haute-Silésie, car il « y avait vu un spectacle qu'il n'avait pas le droit de décrire et qu'il n'était pas non plus capable de décrire ». Speer en conclut que Hanke devait parler d'Auschwitz et il se reproche de ne pas avoir enquêté auprès de Hanke ou demandé des informations à Himmler ou Hitler :
« Ces secondes [quand Hanke en parla à Speer et ce dernier ne s'interrogea pas] étaient au premier plan de mes pensées lorsque j'ai affirmé devant le tribunal de Nuremberg que, en tant que membre important de la direction du Reich, je devais partager la responsabilité complète de tout ce qui s'était passé. À partir de ce moment, j'étais irrémédiablement moralement contaminé ; de peur de découvrir quelque chose qui aurait pu me détourner de mon chemin, j'ai fermé les yeux… Parce que j'ai échoué à ce moment, je continue de me sentir, encore à ce jour, responsable au plus profond de moi d'Auschwitz. »
Conférence de Posen
L'essentiel de la controverse autour de la connaissance de Speer de la Shoah est centré sur sa présence à la conférence de Posen le au cours de laquelle Himmler prononça un discours détaillant la Shoah en cours aux dirigeants nazis. Himmler déclara : « Il a fallu prendre la grave décision de faire disparaître ce peuple de la terre… Dans les territoires que nous occupons, la question juive sera réglée à la fin de l'année ». Speer est mentionné plusieurs fois dans le discours et Himmler semble s'adresser à lui directement. Dans Au cœur du Troisième Reich, Speer évoque son propre discours aux dirigeants nazis (qui eut lieu plus tôt dans la journée), mais ne mentionne pas le discours d'Himmler.
Réception du livre L'ouvrage est un succès commercial et fait de Speer un "bon nazi". Toutefois, des voix critiques s'élèvent en particulier celles des historiens Adam Tooze de l'université Yale et de Johann Chapoutot. Gisselbrecht dans un article paru en 1971 montre les partis pris de l'auteur, en particulier ses choix de passer sous silence ses liens avec les grands entrepreneurs allemands comme Freddy Porsche par exemple :
Adaptation à la télévision Inside the Third Reich, un téléfilm américain de Marvin Chomsky (1982) inspiré du livre.
Notes et références
Voir aussi Bibliographie Albert Speer, Erinnerungen, Ullstein, Frankfurt/Main, 1969, Au cœur du Troisième Reich, traduit de l'allemand par Michel Brottier, Fayard, 1971
Liens web Épisode du 12 janvier 2026, émission affaires sensibles, Fabrice Drouelle, récit documentaire de Bastien Gens, Radio France, https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/affaires-sensibles/affaires-sensibles-du-lundi-12-janvier-2026-6564505
Articles connexes Prison de Spandau Albert Speer
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