Les philosophes entendent par sens p. 311 (édition 2007). Le sens, c'est la « signification qu'a une chose pour une personne et constitue sa justification »Trésor de la langue française, "sens", B..
La question du sens est la question par excellence de la philosophie première, c'est-à-dire de la métaphysique. Elle porte sur ses grands thèmes : la vie et la mort, la nature et l'évolution cosmique, l'histoire des hommes et l'existence individuelle, les choses et les événements, les paroles et les gestes ; et, au plus profond, sur l'être. L'existence a-t-elle un sens ou est-elle absurde ? L'histoire a-t-elle un sens (loi, orientation, signification), ou obéit-elle aux circonstances ? Et l'amour ? Et la mort ? Maurice Blondel commençait son livre sur L'action (1893) par cette question : « Oui ou non la vie humaine a-t-elle un sens et l'homme a-t-il une destinée ? ». Et, au deuxième degré, la question que l'on se pose sur le sens, a-t-elle elle-même un sens ? Cela a-t-il un sens de s'interroger sur le sens des êtres et des événements, de l'être en général et de la conscience ?
D'une part, sens, en métaphysique, a pour synonymes fondement, justification, raison d'être, valeur (valeur explicative, valeur morale...) ; d'autre part, la notion de sens laisse voir que la chose considérée entre dans un réseau, fait partie d'une harmonie, anime un projet, met en œuvre une pensée. Ainsi, Saint-Exupéry affirme : « Ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort »Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, 1939, p. 256. : la vie a de la valeur et elle en confère à la mort.
Le mot sens, en métaphysique, regroupe alors diverses acceptions :
Raison — Une chose sensée a un fondement, une justification par son origine, sa source (Dieu, le destin, la nature..., mais pas le hasard, pas une convention, pas une erreur...). Ordre — Une chose sensée entre dans un cadre intelligible, qui est ordonné et compréhensible, qui a de l'ordre, de la sagesse. Par exemple, selon les stoïciens, le monde est logos, ordre, raison. Direction — Une chose sensée va vers une chose sensée, évolue selon une loi intelligible, porte une valeur ou un contenu signifiants. Par exemple, selon Teilhard de Chardin, l'évolution va vers le point oméga, développe la conscience.
La notion de sens couvre par conséquent trois plans :
plan axiologique : quelle valeur (dans l'origine) ? autrement dit, quelle raison, quel fondement ? plan sémantique : quelle signification (dans le présent) ? autrement dit, quel signifié, quelle compréhension ou quelle explication ? plan téléologique : quelle direction (vers le futur) ? autrement dit, pour quelle fin (but, terme), par quelle évolution ?
Théories philosophiques du sens : comparaison historique
Philosophes antiques : vers une définition du concept de sens Le premier philosophe occidental à poser la question du Sens en général est Anaxagore, vers 450 av. J.-C.
Platon admet de la non-raison (alogia) dans l'homme, dans le monde. L'âme humaine est composée de trois éléments, une partie faite de raison (logistikon), mais aussi une partie faite d'agressivité (thumos) et une partie faite d'appétit (epithumia) (La République, 436-441, 611b). Platon, dans le Timée, explique le monde avec cinq principes : les idées, le démiurge, l'âme du monde, le corps du monde, la khora (matière, réceptacle). La khora est le réceptacle du devenir, c'est un lieu étrange (Timée, 49a), difficile à comprendre (51ab), qu'on ne saisit que par « un raisonnement bâtard » (52b).
Dans le stoïcisme, le monde a un sens dans la mesure où il est Dieu-même, et Destin, enchaînement rationnel de causes et d'effets.
Philosophes rationalistes : le sens omniprésent
Kant et Leibniz : causalité et sémantique indissociablement liées Leibniz, en plein rationalisme, voit de toutes parts de la raison, donc des causes, du sens. C'est le principe de raison suffisante (principium reddendae rationis), défendu dès 1668 dans la Confessio naturae. Tout est justifié, du moins idéalement, et sur deux plans, celui de l'existence, de la quoddité (les choses ont leur raison d'être), et celui de l'eccéité, des propriétés individuelles, des essences particulières (les choses ont leur raison d'être telles qu'elles sont). L'ordre universel est entièrement intelligible. L'harmonie couvre tout, et elle s'explique d'une part par des règles de logique, d'autre part par un plan divin, qui obéit aux règles de la logique (non-contradiction, économie, finalité, variété, continuité...). Dans un petit essai intitulé Essai sur la toute-puissance et l'omniscience de Dieu et sur la liberté de l'hommeLeibniz, Von der Allmacht und Allwissenheit Gottes und der Freiheit des Menschen, in Sämtliche Schriften und Briefe, Akademie der Wissenschaften, 1923 ss., t. IV, 1, p. 544. Cité in Confession philosophi. La profession de foi du philosophe, Vrin, 1970, p. 24., Leibniz désigne Dieu comme l'origine ultime de toutes choses, la raison pour laquelle quelque chose existe plutôt que rien (quoddité) et ainsi plutôt qu'autrement (eccéité).
Kant voit la causalité quelque peu comme Leibniz, partout dans le phénomène, mais c'est au sujet à construire le phénomène de façon causale. Schopenhauer simplifie en disant que la causalité est le seul principe de construction du phénomène, où tout événement est lié à une cause. Le noumène, au contraire, n'a pas de sens causale (voir ici bas).
Notion historique centrale chez Hegel Hegel, dans ses Principes de la philosophie du droit (1821) met la raison au centre de tout, en particulier de l'État et de l'histoire universelle. Voici quelques-unes de ses formules célèbres à ce sujet :
Les peuples historiques ne sont pas soumis au règne de la force aveugle, mais à celui de l'Esprit, qui est raison, « droit de Dieu ».
C'est la « raison dans l'histoire », et Hegel parle des « ruses de la raison » : les acteurs de l'histoire (Alexandre le Grand, Jules César, Napoléon) incarnent l'unité de l'universel et du particulier. Mus par leur ambition, ils réalisent à leur insu ce que le temps a rendu nécessaire, et ils accouchent par la violence l'histoire d'un monde nouveau.
Le sens, une valeur « trop humaine » ?
Vers un regard critique sur le sens Schopenhauer, dans Le monde comme volonté et représentation (1813), contre Hegel, insiste sur l'aveuglement, de l'homme comme du monde. La réalité, c'est la volonté ou vouloir-vivre, qui n'est pas une faculté humaine, mais une instance anonyme et aveugle qui travaille contre elle-même, comme en témoignent les déchirements entre les vivants ou les illusions de l'amour (qui masquent aux amants le vouloir-vivre cherchant à reproduire la vie). Les individus sont illusoires et provisoires, car seule compte l'espèce.
Nietzsche est le philosophe qui fut le plus torturé par le sens. Il a focalisé sa réflexion sur le sens des valeurs.
Heidegger lie la question du sens de l'être à la notion de temps, dans Être et Temps (1927). L'être est sans raison (Ab-grund), il est donné, il ne présente pas de raison d'être. D'autre part, Heidegger pense et la question sur l'être et le questionnement sur cette question.
Philosophie de l'absurde : un monde vide de sens ?
Le et la déconstruction du sens La philosophie de l'absurde, propre à l'existentialisme non chrétien (Jean-Paul Sartre, Albert Camus), soutient que l'existence des choses comme des hommes n'a pas de justification rationnelle. Le héros sartrien de La nausée (1936) se découvre « de trop ». Contingence, voilà le mot-clef : non-nécessité, arbitraire.
Controverse chrétienne Le jésuite Pierre Teilhard de Chardin, dans toute son œuvre, mais en particulier dans Le phénomène humain (1938-1940, publié en 1955), estime que l'évolution du monde a un sens : signification et direction. Elle comporte quatre phases : prévie, vie, pensée, ultra-humain et « survie ». L'humanité, par socialisation, converge maintenant vers un point constituant le pôle supérieur de toute l'évolution, oméga ; ce stade dernier de l'évolution est de nature ultra-personnelle.
Appui scientifique contemporain au non-sens Le savant Jacques Monod s'est fait le champion du non-sens. Dans un essai retentissant, Le hasard et la nécessité (1970), il soutient que hasard et nécessité résument l'essentiel et les effets de l'évolution biologique, de la sélection naturelle opérant de façon aveugle, et de ses mécanismes. Son livre se termine par ces mots :
Notes et références
Bibliographie Collectif, La Quête du sens, Albin Michel, 2000, réed. 2004. François Grégoire, Les grands problèmes métaphysiques (1954), PUF, coll. "Que sais-je ?". Armand Cuvillier, Nouveau précis de philosophie, t. 1 : "La connaissance" (1963), chap. XXIII : "L'Histoire et le Devenir historique", 489-509 ; t. 2 : "L'action", chap.XXVI : "L'homme et sa destinée", 429-437. Gilles-Gaston Granger, La raison, PUF, coll. "Que sais-je ?", 1967. Encyclopédie philosophique universelle, PUF, 1998 ss. Volume I : L'univers philosophique. Volume II : Les notions philosophiques. Volume IV : Le discours philosophique.
Voir aussi Articles connexes
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