thumb|Le théâtre de Dionysos, berceau de la tragédie.
La tragédie grecque est une manifestation théâtrale caractéristique de l'Athènes antique du La date de naissance précise de la tragédie grecque est inconnue : le premier concours tragique des Dionysies se situe vers -534, sous Pisistrate, et la première tragédie conservée, Les Perses d'Eschyle, date de -472 (1970).. Mais Eschyle avait été précédé de tragiques illustres dont l'œuvre nous est perdue, comme Thespis, Pratinas et Phrynichos. ??.
Représentation théâtrale aux origines religieuses indéniables, la tragédie grecque nous est principalement connue à travers trois grands auteurs aux vies successives et rapprochées : Eschyle (né en -525), Sophocle (né en -495) et Euripide (né vers -485) et grâce aux trente-deux tragédies de ces auteurs qui nous sont parvenuesSept d'Eschyle, sept de Sophocle et dix-huit d'Euripide. (voir la liste des tragédies grecques connues). L'âge d'or de la tragédie grecque s'achève dès la fin du : aucune pièce complète n'a été conservée après -404Si l'on met à part le Rhésos, probablement apocryphe., et le programme des Dionysies présente la reprise de tragédies anciennes probablement dès -386 : comme l'expose Jacqueline de Romilly, (1970).. Caractérisée par des spécificités de jeu, de structure, la tragédie occupe une place particulière au sein de la société athénienne. Les tragédies grecques ont inspiré de nombreux auteurs dans les siècles suivants, et constituent une référence incontournable, qui se traduit par la fréquence de la reprise de sujets et de personnages propres aux tragiques grecs.
Origine religieuse et place dans la société athénienne thumb|left|Dionysos et satyres. Vers 480. L'origine religieuse de la tragédie grecque est une certitude souvent soulignée par les spécialistes. (1970).Vernant & Vidal-Naquet II, et suiv.. Les tragédies sont en effet jouées à Athènes à l'occasion des fêtes de Dionysos ou dionysies, notamment des Grandes Dionysies célébrées annuellement au début du printemps (mais aussi des Lénéennes de décembreBaldry, .). Elles s'inscrivent dans ce culte à travers des concours, comme les concours de récitations homériques s'inscrivent dans le cadre du culte d'Athéna.
Cette origine religieuse a laissé des traces, comme le nom même du théâtre d'Athènes, dédié à Dionysos, ou encore le mot tragédie, qui semble refléter une signification religieuse. On fait habituellement dériver le grec ancien de , , et de , . Le mot signifierait donc (1970).Jean Hatzfeld, Histoire de la Grèce ancienne, rééd. Petite Bibliothèque Payot, 2002, .La signification du mot a ensuite évolué et l'adjectif ne signifie, à l’ère classique, que . En grec moderne, le terme , désigne une chanson populaire et le verbe signifie . La notion principale initiale désignant un ensemble de règles de mise en scène a complètement disparu. En revanche, les thèmes développés dans ces trouvant habituellement le dénouement par la mort sont directement à l'origine de la famille de mots français , , etc.. Le terme tragédie pourrait donc désigner une forme de dithyrambe joué par des acteurs déguisés en satyres et vêtus de peaux de boucs, hypothèse reprise par AristotePoétique (1449a) [lire en ligne].. D'autres hypothèses, elles-mêmes défendues par certains auteurs antiquesEusèbe de Césarée, Chronique, Olympiade 47, 2Horace, Art poétique, 220, [lire en ligne]., voient en cette évocation du bouc la récompense offerte au gagnant du concours, ou la victime d'un sacrifice effectué à cette occasion (1970)..
Jane Ellen Harrison est à l'origine d'une autre hypothèse.. Dionysos, dieu du vin (boisson des couches aisées), s'est substitué tardivement à Dionysos dieu de la bière (boisson des couches populaires) ou Sabazios, dont l'animal emblématique chez les Crétois était le cheval (ou le centaure). Il se trouve que la bière athénienne était une bière d'épeautre, trágos en grec. Aussi les tragédies auraient-elles été des , considérées tardivement, par homonymie et par confusion, comme des .
Quoi qu'il en soit, il peut paraître déroutant que les tragédies qui nous sont parvenues ne soient elles-mêmes jamais consacrées à Dionysos, sauf Les Bacchantes, et semblent même fort éloignées de son culte. Mais il n'est pas impossible que le fait même de mettre en scène des pièces d'imagination en soit le principal héritage, comme a tenté de le montrer Jean-Pierre Vernant :
Le concours tragique se déroule sur trois jours (un quatrième étant dévolu aux comédies) : chacun des trois poètes concurrents dispose d'une journée au cours de laquelle il présente une tétralogie, c'est-à-dire trois tragédies et un drame satyrique conclusif., sans doute plus proche du culte de DionysosLes hypothèses à ce sujet sont risquées, un seul exemple complet ayant été conservé : Le Cyclope, d'Euripide..
Comme le souligne H. C. Baldry, Cette place prépondérante dans la société athénienne se traduit par le rôle de l'archonte, auquel est dévolu le choix des trois concurrents annuels du concours tragique parmi les candidats, ou encore par le financement du concours, chaque concurrent étant soutenu par un chorège assumant le coût très lourd des représentations.. Le nombre de spectateurs présents au théâtre de Dionysos est un autre indice de l'importance de la tragédie : on peut l'estimer à au moins dix-sept mille personnes., et Platon évoque dans Le BanquetLe Banquet, 175e [lire en ligne] acclamant Agathon en 416, chiffre probablement exagéré.. La composition de ce public est large : les droits d'entrée des plus pauvres sont en effet pris en charge, l'accès des métèques et étrangers de passage est autorisé, ainsi que celui des esclaves accompagnant leurs maîtres, et peut-être celui des femmesPour plus de détails, voir les articles Théâtre grec antique et Dionysies.
Outre l'origine religieuse de la tragédie, certains auteurs ont souligné que la naissance de l'idée de raison et la constitution de la cité-État d'Athènes sont deux autres phénomènes qui auraient contribué à son émergenceVoir par exemple J.-P. Vernant et P. Vidal-Naquet, Mythe et tragédie en Grèce ancienne, Maspèro, Paris, 1972, notamment p. 13, et Jean-Ernest Joos, « La catharsis et le moment historique de la tragédie grecque », Études françaises, volume 15, numéro 3-4, octobre 1979, p. 21 (lire en ligne)..
thumb|Reconstitution hypothétique du théâtre de Dionysos au .
Aspects formels Chœur et acteurs La principale caractéristique formelle de la tragédie est la distinction, reprise du dithyrambe, entre le chœur et les personnages interprétés par des acteurs (1970).. Cette division est d'abord spatiale : dans le théâtre grec, face aux gradins, la scène surélevée (proskénion) accueille les acteurs tandis que le chœur est placé devant, en contrebas, dans l’orchestra circulaire au centre duquel est situé l'autel rond dédié à Dionysos (cet autel est appelé le thymélée).
Le chœur Composé de quatorze choristes et d'un chef de chœur appelé coryphéeDans la seconde moitié du du moins. Ils auraient été douze auparavant. On en trouve théoriquement cinquante dans les Suppliantes d'Eschyle (autant que les cinquante Danaïdes dont est composé le chœur), ce qui a longtemps conduit à considérer que cette pièce était la plus ancienne connue du répertoire tragique. Cette hypothèse est aujourd'hui considérée comme erronée. Cf. ; Romilly 1970, ., le chœur chante et danse en relation avec l'action, entre les scènes parlées, et participe bien que son rôle se soit progressivement dévalué. : selon Aristote, il Poétique (1456a) [lire en ligne]. Le chœur s'exprime en vers lyriques, selon des séries de stances en général jumelées ou alternées de manière à supporter des mouvements chorégraphiques : à la strophe (, ) répond l'antistrophe symétrique, une épode pouvant conclure. Le rythme de ces vers constitue l'essentiel du chant, à l'unisson, et accompagné par un aulos. Il n'existe guère d'indices effectifs quant à la musique des tragédies, dont on sait seulement qu'elle était composée par l'auteur lui-même.. Enfin, un chef de chœur, ou coryphée, peut intervenir seul afin de dialoguer avec un personnage.
Au fil de l'évolution du genre tragique, le rôle du chœur évolue. Au fur et à mesure du développement de l'action dans les pièces, le lien entre le héros et le chœur se relâche : les Thébaines terrifiées des Sept contre Thèbes d'Eschyle disparaissent chez Euripide, remplacées par des jeunes filles de passage, Les Phéniciennes. L'ampleur de sa participation se réduit aussi progressivement : de plus de quatre cents vers dans Les Choéphores d'Eschyle (soit plus du tiers d'un ensemble de ), elle passe à deux cents environ sur dans l’Électre de Sophocle, soit moins d'un sixième, et à une proportion comparable dans l’Électre d'Euripide (un peu plus de deux cents sur ) (1970)..
Les acteurs vignette|Masque tragique grec attribué à Silanion (milieu du ) Tous les rôles sans exception sont joués par des hommes adultes, et par un nombre très réduit d'acteurs qui interprètent plusieurs rôles tour à tour. Selon Aristote, c'est Eschyle qui porte le premier le nombre d'acteurs à deux pour une tragédie, et Sophocle qui leur adjoint un troisième acteur. Jacqueline de Romilly relève cependant qu'il est difficile d'imaginer que certaines tragédies d'Eschyle aient pu n'être interprétées que par deux acteurs : on peut donc supposer, soit qu'il ait été le premier à innover en ce sens, soit, si Aristote ne se trompe pas, qu'Eschyle ait adopté l'innovation du jeune SophocleRomilly 1970, .. Ce dernier serait également le premier à ne pas jouer lui-même ses pièces : dès lors l'acteur est cité nommément lors des représentations, il est reconnu pour son travail (le prix pour le meilleur acteur est institué en 449), et l'activité se professionnaliseBaldry, .. Malgré le passage de un à deux, puis trois acteurs, l'acteur principal (le protagoniste) domine la pièce, par opposition au « deutéragoniste » et au « tritagoniste » qui doivent rester au second planIl existe une « question » du quatrième acteur ou tétragoniste, qu'on trouve disputée depuis le .. Par ailleurs, le nombre d'acteurs ne dépasse jamais trois dans l'histoire de la tragédie grecque : chacun se charge en règle générale de deux ou trois rôles, et des figurants muets peuvent s'y ajouter. Il est toutefois aujourd'hui très difficile de reconstituer la répartition des rôles entre les acteurs..
Ces règles nécessitent l'usage d'accessoires principalement connus par les peintures de vases. Un masque, d'abord (de tissu, parfois d'écorce ou de boisLes masques conservés en marbre ou en terre cuite sont des copies destinées non pas à des représentations, mais par exemple à des offrandes. Cf. Baldry, .) : ce dernier couvre le visage et une grande partie de la tête, et comporte des cheveux. Il ménage des ouvertures pour les yeux et la bouche. L'origine rituelle de l'usage de masques n'est pas attestée: la première raison d'être de cet accessoire est son utilité, que ce soit pour l'interprétation de plusieurs rôles par un acteur, ou pour la perception des émotions exprimées, dans des gradins parfois très éloignés de la scène. L'équipement est complété par un costume souvent richement orné fait pour attirer l'œil, et les attributs propres au personnage (le sceptre du roi, l'épée du guerrier, la couronne du héraut, l'arc d'Apollon)..
Mais la principale caractéristique de l'acteur est sans conteste sa voix, qui doit porter jusqu'aux gradins les plus éloignés, ce qui suppose à la fois puissance, clarté, bonne diction, mais aussi capacité à refléter dans la voix le changement de personnage ou d'émotion. Les caractéristiques musicales étaient également sans aucun doute essentielles..
Structure et langue La division spatiale entre chœur et acteurs, et l'alternance entre parties parlées, récitées et chantées se reflète dans sa structure, rappelée par Aristote dans sa PoétiquePoétique (1452b) [lire en ligne]. et vérifiée dans de nombreux casAntigone de Sophocle, Médée d'Euripide, entre autres.: