Le bouton du mandarin est une expérience de pensée consistant à se demander comment on agirait si on pouvait par un simple acte de volonté, sans quitter Paris et sans jamais être suspecté, tuer un vieux mandarin habitant Pékin et dont la mort nous apporterait un bénéfice. Elle est souvent attribuée à tort à Jean-Jacques Rousseau.
La faute à Rousseau vignette|gauche|redresse|Les infortunes d'un vieillard malade. Gravure de François-Bernard Lépicié sur des vers de Jean-Jacques Rousseau, 1745. Cette expérience de pensée est attribuée à Rousseau par Honoré de Balzac dans Le Père Goriot. En effet il fait dire à son personnage Eugène de Rastignac :
Son ami Bianchon, étudiant en médecine, tourne d'abord la chose à la plaisanterie : . Mais quand il voit que Rastignac est sérieux et envisage un crime qui ferait sa fortune et celle de sa famille, il tranche :
En fait, ce meurtre hypothétique ne se trouve nulle part dans les œuvres de Rousseau, bien que plusieurs auteurs dont Alexandre Dumas, influencés par ce texte de Balzac, prétendent l'y avoir lue. Par contre, la même réflexion sur le relativisme de la conscience morale apparaît sous d'autres formes dans les œuvres de Diderot. Dans sa Lettre sur les aveugles, publiée en 1749, il souligne le fait que nous sommes beaucoup moins sensibles à un crime commis loin de nous et hors de notre vue :
Dans un autre texte de Diderot, Entretien d’un père avec ses enfants, publié en 1773, un groupe d'amis doit répondre à un homme, honnête artisan, qui leur demande s'il peut garder pour lui l'héritage de sa femme : tourmenté par sa conscience et par la crainte d'être découvert, l'homme veut émigrer à Genève. Les amis, surpris par cette réponse, la comprennent comme le désir d'échapper au jugement d'autrui :
Balzac a pu connaître cette réflexion à travers Chateaubriand qui écrit dans Génie du christianismeChateaubriand, Génie du christianisme, partie, livre VI, chapitre II : « Du remords et de la conscience » :
Place dans l'œuvre de Balzac vignette|redresse|gauche|Rastignac et Vautrin, gravure de l'édition américaine, George Barrie & Son, 1897. Rastignac, dans le roman, est un jeune homme ambitieux et sans fortune. Il n'est pas insensible à une jeune fille, Victorine Taillefer, sa colocataire dans une médiocre pension de famille, qui est amoureuse de lui. Le bandit Vautrin, locataire de la même pension, propose à Rastignac de le rendre riche en faisant tuer le frère de Victorine, ce qui ferait de celle-ci une riche héritière. Mais Rastignac, en apprenant le meurtre du frère, s'éloigne avec horreur. Ce n'est qu'après la mort du vieux Goriot, abandonné par ses filles ingrates, qu'il se décidera à balayer tout scrupule éthique pour s'aligner sur l'immoralité de la haute société parisienne.
Balzac avait déjà traité du « crime parfait » dans une nouvelle publiée en 1831, L'Auberge rouge. Pendant les guerres de la Révolution, deux jeunes chirurgiens militaires français séjournent dans une auberge en compagnie d'un riche industriel allemand qui porte sur lui une somme d'argent considérable. L'un des chirurgiens, Prosper Magnan, est tourmenté toute la nuit par l'idée d'assassiner l'Allemand pour s'approprier l'argent mais sa conscience l'y fait renoncer. Or, l'Allemand est effectivement égorgé et dérobé dans son sommeil et les indices accusent Prosper Magnan qui est arrêté et exécuté. Ce n'est que des années plus tard qu'un autre homme, le vrai coupable, entend raconter cette histoire et en meurt d'une crise cardiaque. Celui-ci, le second chirurgien, se nomme Jean Frédéric Taillefer. Ainsi, le meurtre du fils Taillefer dans Le Père Goriot apparaît comme une punition de la providence pour le crime qui avait enrichi son père.
Autres usages de l'idée vignette|redresse=0.5|Femme chinoise, sculpture de Charles Cordier, 1853. Alexandre Dumas, dans Le Comte de Monte-Cristo paru en 1844, évoque . D'autres auteurs français, portugais, britanniques et espagnols reprennent l'idée au point que « Tuer le mandarin » devient une locution courante. Émile Littré la définit comme .
Le journaliste Paul d'Ivoi, dans un article du Figaro en 1860, raconte que le voyageur chinois Chung Ataï, de passage à Paris, avait entendu dans une conversation de salon qu'un Français pouvait faire mourir à distance un Chinois par la seule pensée : terrifié, le voyageur avait aussitôt quitté ce pays cruel. Chung Ataï, riche marchand de thé, avait séjourné en Europe avec ses deux épouses entre 1851 et 1854 à une époque où de telles visites étaient exceptionnelles ; son buste et celui de son épouse ont été réalisés par le sculpteur français Charles Cordier en 1853.
Le journaliste et lexicographe Alfred Delvau, dans son Dictionnaire de la langue verte paru en 1866, l'emploie à l'entrée « Espérances » : Le dictionnaire Larousse, en 1873, la cite à l'entrée « Mandarin » en l'attribuant faussement à Jean-Jacques Rousseau.
Le philosophe Alain (Émile Chartier) emploie dans le même sens le terme de « mandarin ». Dans son Propos sur le bonheur daté du , il écrit :
Sigmund Freud la cite à son tour dans Considérations actuelles sur la guerre et sur la mortSigmund Freud, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, 1915, traduction de Samuel Jankélévitch, 26 pour analyser les motivations inconscientes pouvant pousser l'individu à accepter, voire à participer, aux horreurs de la guerre :
L'écrivain américain Richard Matheson s'en inspire sans doute pour écrire en 1970 sa nouvelle Button, button. Une version adaptée en 1986 sous la forme d'un épisode de La Cinquième Dimension évoque la possibilité de tuer « un paysan chinois ou n'importe quoi » (« chinese peasant or something »). C'est aussi une des sources du film The Box de Richard Kelly, sorti en 2009, avec un scénario beaucoup plus complexe où un personnage parle de faire mourir dans son cachot un assassin condamné à mort en Chine.
L'historien italien Carlo Ginzburg, dans un article de 1994, reprend la réflexion sur ce meurtre imaginaire sous le titre « Tuer un mandarin chinois »GINZBURG, Carlo. 2001. « Tuer un mandarin chinois » (1994). In Carlo Ginzburg, À distance. Neuf essais sur le point de vue en histoire, Paris: Gallimard, 248 p..
Le mandarin et le bombardier Le paradoxe du mandarin est parfois évoqué pour évoquer l'effet asymétrique des moyens de guerre moderne comme le bombardement aérien, les missiles ou les drones qui permettent d'opérer à distance des destructions massives tout en restant hors de la vue ou de la portée de l'adversaire. Le terme de « bouton » est utilisé pour renforcer la facilité apparente d'un tel acteCentre d'études stratégiques aérospatiales, L'éthique de la puissance aérienne et de la maitrise du domaine spatial, La Documentation française, 2022, p. 71-74 .
Georges Bernanos fait remarquer dans La France contre les robots (1947) :
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Notes et références
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