L’humour au Québec occupe une place importante dans la culture, si l’on en juge par le nombre d’humoristes que compte le Québec, dans toutes les voies de diffusion possibles (salles, bars, radio, , réseaux sociaux, littérature, cinéma, télévision), soit environ trois cents comiques en .

Si l’industrie du divertissement explique en partie cette importance de l’humour suivant une logique capitaliste et marchande, elle perpétue en même temps une longue tradition.

L’humour québécois plonge en effet ses racines dans la tradition et la culture orale. Il faut attendre les premières publications au cours du pour connaître ses caractéristiques, que ce soit dans les contes, les histoires courtes, les caricatures, les blagues politiques et parfois partisanes publiées dans les pages des journaux humoristiques qui fleurissent, bien que de façon éphémèreRobert Aird, Histoire politique du comique au Québec, Montréal, Vlb éditeur, 2010, p. 32-76.. Si l’humour des contes se veut plus bon enfant avec son langage coloré, pittoresque et inspiré de la morale chrétienne, les journaux satiriques font abondamment dans le commentaire politique et parsèment leurs pages d’illustrations et de caricatures, participant à leur manière à la construction du pays et de l’identité canadienne et québécoise.

L’humour de scène se développe surtout à partir de la Première Guerre mondiale. Les premières troupes de théâtre burlesque prennent forme en même temps que les premières grandes vedettes comiques apparaissent dans la province. Le monologuiste a tout de même sa place parmi elles, le théâtre burlesque étant un spectacle de variétés présentant du mélodrame, de la chanson et toutes de sortes de « spécialités », allant du prestidigitateur au dresseur de chien. Le théâtre burlesque, aussi appelé vaudeville après la suppression de la ligne des danseuses au moment de la crise économique des années 1930Juliette Pétrie, Quand on revoit tout ça : le burlesque au Québec 1914-1960, Montréal, Édition Productions Vieux Rêves, 1977, p. 105-106., domine nettement le genre comique jusqu’au début des années 1950. La revue d’actualité occupe également une place importante pendant la première moitié du , culminant avec les Fridolinades de Gratien Gélinas au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le monologue y occupe une place importante, Fridolin étant parfois seul sur scène pour s’adresser à son public.

Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux artistes comiques se produisent dans les cabarets qui constituent le fer de lance d’une industrie du divertissement proprement québécoise. : burlesque, monologue social, blagues de cabaret, duo comique de fantaisistes, humour d’actualité et même la caricature, Normand Hudon animant un numéro de caricatures improvisé sur scène. De nombreux comiques y font leurs débuts et plusieurs d’entre eux connaissent une longue carrière comme comédien, notamment Dominique Michel, Denise Filiatreault, Clémence Desrochers, Gilles Latulippe et Paul Berval.

Il reste que l’humour au Québec, dominé par l’autoritarisme du régime de Maurice Duplessis et l’Église catholique, demeure conservateurRobert Aird, L’histoire de l’humour au Québec, de 1945 à nos jours, Montréal, Vlb éditeur, 2004, p. 44.. Il faut attendre la mort de Duplessis et l’arrivée des Libéraux au pouvoir en 1960 pour que l’humour se libère de ses chaînes. Il suit alors l’évolution de la société québécoise fortement transformée par la Révolution tranquille. L’humour des années 1960-1970 s’intéresse particulièrement aux enjeux politiques et sociaux.

Dans les années 1980, le Québec voit apparaître un humour axé sur l’absurde avec sa galerie de personnages loufoques et décalés comme Ding et Dong et ceux du groupe d’humoristes Rock et Belles Oreilles qui deviennent probablement les plus grands parodistes dans l’histoire de l’humour québécois. Cette période voit aussi naître les premières institutions proprement québécoises qui permettent au spectacle d’humour d’occuper une place prépondérante dans l’univers culturel, soit l’entreprise Juste pour rire et l’École nationale de l’humour, alors que les humoristes des années 1990 se mettent au diapason de l’humour des stand up américains.

Les origines de l'humour québécois ()

Tradition de la culture orale : contes, légendes et histoires drôles L’humour prend sa source dans une longue tradition de culture orale, la population étant majoritairement illettrée, ayant peu accès à une éducationVoir Yvan Lamonde, Histoire sociale des idées au Québec, 1760-1896, Montréal, Fides, 2000, p. 67.. Le savoir et les histoires se transmettent largement par l’oralité depuis les débuts de la Nouvelle-France. Les habitants se racontaient des récits comiques, réels ou fictifs, sur les marches du perron de l’église afin d’agrémenter la monotonie quotidienneVoir Robert-Lionel Séguin, « Les divertissements en Nouvelle-France », Musée national du Canada, bulletin 227, no 6, série des Bulletins de folklore, 1968, p. 54.. Les longues soirées d’hiver sont animées par un conteur qui permet, l’espace d’un instant, à ceux qui l’écoutent de s’évader dans les contes et légendes du paysVoir Aurélien Boivin, Les meilleurs contes fantastiques québécois du , , Montréal, Fides, 2001.. Au printemps, le conteur parcourt les villages qui organisent des veillées de contes. L’écrivain Louis Fréchette publie les contes de Jos Violon, tirés de ses propres souvenirs lors du passage du conteur dans son village de Pointe-Lévis, entre 1843 et 1850. Le public étant principalement composé de familles, l’humour est bon enfant, jouant sur les mots, moralisateur, particulièrement pour dénoncer l’abus d’alcool. Pour déclencher les rires, le conteur recourt notamment à l’exagération, à la répétition, à la rime et à une langue pittoresque et imagée :

« Je croyais d’abord qu’y prenait une chique ; mais y a des limites pour chiquer. On a beau venir de la Beauce, un homme peut toujours pas virer trois ou quatre torquettes en sirop dans son après-midi. Enfin, je m’aperçus qu’au lieu de prendre une chique, c’était d’autre chose qu’y prenait. – L’enfant de potence ! que je dis, il va être mort-ivre avant d’arriver à Batiscan. Mais, bougez pas ! c’est pas pour rien dire de trop, mais j’cré que si le vlimeux avait besoin de s’exercer le bras, c’était toujours pas pour apprendre à lever le coude »Louis Fréchette, Les contes de Joe Violon.

En 1892, Louis Fréchette publie également des récits humoristiques décrivant des excentriques qui ont marqué son enfance dans Originaux et détraqués . C’est l’apparition de l’image du fou, une figure récurrente par la suite dans la littérature québécoiseNormand Leroux, « Humour québécois et identité nationale », dans L’humour d’expression française, T. II, Actes du colloque international, 27-30 juin 1988, Paris, Éditions CORHUM, p. 136..

Le journal humoristique et satirique vignette|Napoléon Aubin Les journaux foisonnent au cours du , principalement à Québec et à Montréal. Parmi ceux-ci, plusieurs dizaines de feuilles humoristiques et satiriques, pour la plupart éphémèresRobert Aird, Histoire politique du comique au Québec, Montréal, Vlb éditeur, 2010, p. 50-76.. Le Fantasque, du Suisse d’origine, Napoléon Aubin (1812-1890), créé à Québec en 1837 à la veille des Rébellions, marque les esprits avec le personnage du flâneur qui commente les événements et se permet des observations à la fois drôle et décapante sur l’oligarchie britanniqueVoir Lucie Villeneuve, « Le “Journal-fiction”. Le fantasque de Napoléon Aubin (1837-1845) : formes théâtrales et romanesques dans le discours journalistique », thèse de doctorat en études littéraires, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2008.. Si Aubin ne cache pas son opposition à la prise des armes, il exprime ses idées républicaines, allant jusqu’à prôner le rattachement du Bas-Canada aux États-Unis. Ses publications et ses idées lui valent un court séjour en prison. Plusieurs journaux satiriques sont par la suite farouchement opposés à la Confédération, notamment La Scie illustrée (1866), qui publie les caricatures du sculpteur Jean-Baptiste Côté (1832-1907). Ce dernier fera même de la prison après avoir publié son personnage de fonctionnaire fainéant, Pâcot, en train de roupiller, la tête sur son bureau. Ce dessin semblait surtout un prétexte des autorités pour faire taire cet opposant au projet de ConfédérationRobert Aird et Mira Falardeau, Histoire de la caricature au Québec, Montréal, Vlb éditeur, 2009, p. 39.. vignette|Illustration extraite du livre d'Hector Berthelot - Les mystères de Montréal, 1898 Le journaliste bohème Hector Berthelot (1842-1895) demeure sans aucun doute la figure humoristique la plus populaire au Henriette Tassé, La vie humoristique d’Hector Berthelot, Montréal, Éditions Albert Lévesque, 1934.  . En 1877, il fonde Le Canard à Montréal. Le contenu est moins partisan, plus varié, plus amusant, moins sérieux que ses prédécesseurs, les pages plus aérées et le dessin satirique occupe une place importanteNicole Allard, Hector Berthelot (1842-1895) et la caricature dans la petite presse satirique au Québec entre 1860 et 1895, mémoire de maîtrise, Québec, Université Laval, 1997.. En 1878, il crée le personnage de Baptiste Ladébauche, sorte d’alter ego en même temps qu’archétype du Canadien français. Ce campagnard exilé en ville commente l’actualité avec un franc-parler rempli de gros bon sens populaire. Il porte la tuque, la ceinture fléchée, ainsi qu’une barbichette blanche, la pipe au bec. Il mène des entrevues fictives, rencontre des personnalités, dont la reine Victoria avec qui il adopte un ton familier et se permet de prodiguer des conseils. Il devient tant populaire qu’il sera récupéré par d’autres auteurs et journaux, dont Le Farceur d’Honoré Beaugrand (1848-1906). Berthelot fonde d’autres journaux au cours de sa carrière, notamment Le Violon. Il aura ses têtes de turcs favorites comme le député Jocelyn Thibault, qu’il affuble de grands pieds fétides, et surtout le sénateur ultramontain François-Anselme Trudel, Berthelot ne supportant pas les idéologues de son acabit. Vivant de ses journaux humoristiques et de sa plume pendant plus de trente ans, il est le premier humoriste de profession de l’histoire canadienne et québécoiseRobert Aird, Histoire politique du comique au Québec, Montréal, Vlb éditeur, 2010, p. 65..

Les journaux humoristiques persistent au début du , mais ils ne survivent pas à la concurrence des quotidiens comme La Presse et La Patrie. Ces derniers publient des pages de bandes dessinées, des chroniques humoristiques ainsi que des caricaturesVoir Mira Falardeau, Une histoire de la bande-dessinée au Québec, Montréal, Vlb Éditeur, 2008.. Les quotidiens canadiens-français employaient plusieurs artistes locaux pour créer des bandes dessinées. Seulement, au début des années 1910, les Syndicates apparaissent. Il s’agit d’organisations américaines qui « vendent des œuvres d’une grande qualité à une multitude de journaux, pour des prix dérisoires »Mira Falardeau, La bande dessinée au Québec, Montréal, Boréal, 1994, p. 32.. Ainsi, les dessinateurs locaux ne peuvent plus concurrencer ces tarifs extrêmement réduits, ce qui aura des conséquences sur la place de la bande dessinée canadienne-française dans les journaux locaux.

La caricature éditoriale