La guerre navale franco-britannique de 1778-1783 est un des aspects de la guerre d'indépendance des États-Unis. Elle voit le royaume de France chercher à récupérer de l'influence et des territoires cédés à la Grande-Bretagne lors du traité de Paris de 1763. Profitant de la guerre d'Amérique commencée depuis 1775, la France entre officiellement en guerre en 1778 et permet la victoire des insurgents (patriotes) américains et la reconnaissance de l'indépendance des États-Unis (par le traité de Paris de 1783).
La Marine française rénovée recouvre sur les océans une position forte qu'elle avait perdue au cours des guerres précédentes. Son alliance avec l'Espagne et les Provinces-Unies permet à la première de récupérer la Floride et Minorque et à la seconde de sauver son empire colonial menacé ; en outre, la France cède aux Espagnols la partie française de la Louisiane, de peu de valeur économique. Le traité de Versailles (1783) permet à la France de récupérer Tobago, ainsi que des comptoirs en Inde et au Sénégal.
Grâce au renouveau naval français, le corps expéditionnaire français de Rochambeau et La Fayette peut être transporté et ravitaillé : il n'engage que des effectifs réduits mais joue un rôle décisif dans la victoire de Yorktown (1781). Le territoire français n'a pas été touché, les Britanniques ayant à peu près renoncé aux « descentes », mais les fortes dépenses d'armement naval et le ralentissement du commerce provoquent un lourd endettement du Trésor royal tandis que la victoire des idées démocratiques aux États-Unis remet en question le modèle de la monarchie absolue, amorçant une crise financière et politique qui compte parmi les causes de la Révolution française.
Origines américaines du conflit
1763 : début de la Révolution américaine
Depuis la fin de la guerre de Sept Ans en 1763, la situation financière de la Grande-Bretagne la pousse à exercer un contrôle de plus en plus étroit sur le commerce et l'économie des colonies : les taxes augmentent, le commerce est exclusif, et il leur est demandé de participer à l'entretien des troupes britanniques des colonies par un impôt particulier, le Stamp Act et bien d'autres taxes. Mais les sujets-colons évoquent une loi prétendant que « Nulle population sujette de la royauté britannique ne peut être imposée sans l'accord de sa représentation ». L'impôt est pourtant imposé, s'ensuit une série de frictions, prémices de la révolution américaine.
L'épisode le plus connu est la Boston Tea Party (1773), où les colons refusent le monopole des compagnies britanniques de thé en le jetant par-dessus bord. La Grande-Bretagne décide de fermer le port de Boston en représailles, et le reste de l'opinion se sent rapidement solidaire des Bostoniens.
À partir de septembre 1774, un congrès de colons organise des milices armées, et de nouvelles institutions. Les agitations dans les 13 colonies contre la Grande-Bretagne, posent la question de l'intervention des États français, autrichien, et espagnol face au Royaume-Uni. Les premières tensions apparues entre Britanniques et colons américains laissent sceptiques l'ensemble des diplomaties européennes : c'est une affaire purement britannique. Mais les tensions entre nations européennes font qu'un œil demeure sur ces 13 colonies, et toutes les potentialités d'actions sont envisagées.
Début de la guerre d'indépendance des États-Unis, le 19 avril 1775
Le , les insurgés attaquent une colonne britannique : la bataille de Lexington et Concord sonne le départ de la guerre d'indépendance des États-Unis.
Dès décembre 1775, deux officiers français, MM. Penet et de Pliarne, sont recommandés par le gouverneur Cooke, de Providence, au général Washington, pour qu'il entendît les propositions qu'ils avaient à faire en faveur de la cause de l'indépendanceD'après les Archives américaines, ces officiers arrivant du Cap Français (Saint-Domingue), furent reçus en décembre 1775 par le Congrès, qui accepta leurs offres relativement à des fournitures de poudre, d'armes et d'autres munitions de guerre.. La convention secrète qui fut alors conclue reçut son exécution.
Déclaration d'Indépendance des États-Unis, le 4 juillet 1776
Le , les 13 colonies proclament leur union et indépendance, mais ils leur reste encore à imposer leur nouvelle patrie, les États-Unis :
Origines françaises du conflit Désir de revanche des Français
En 1763, après sept ans de guerre, la Royal Navy britannique règne sans partage sur les océans et le coût financier est si accablant pour les deux camps que tous demandent l'arrêt rapide de cette guerre. Le traité de Paris, humiliant pour les Français, leur laisse pourtant des possibilités de relèvement : ils cèdent à la Grande-Bretagne des vastes territoires d'Amérique du Nord allant du golfe du Mexique à celui du Saint-Laurent, de faible rendement économique et pratiquement encerclés par un empire britannique en pleine croissance, mais conservent les pêcheries de Saint-Pierre-et-Miquelon et surtout leurs riches possessions des Antilles françaises (Saint-Domingue, Martinique, Guadeloupe), productrices de sucre et de café. Cependant, l'hégémonie maritime britannique suscite un désir de revanche dans les élites françaises : les villes et provinces du royaume contribuent au réarmement naval par le don des vaisseaux.
Accueil en France de l'insurrection américaine Enthousiasme de l'opinion éclairée thumb|redresse=0.7|La science du bonhomme Richard : moyen facile de payer les impôts, opuscule de Benjamin Franklin traduit en français en 1778. Dès la déclaration d'Indépendance de des 13 colonies, l'insurrection américaine est bien accueillie en France par les élites éclairées. Les événements sont lus et commentés dans la presse, en particulier dans la revue franco-britannique, le Courier de l'Europe, et dans la Gazette de Leyde, publiée en Hollande et largement diffusée en France. L’insurrection américaine apparaît pour beaucoup comme le combat de l'« esprit des Lumières » face à la « tyrannie britannique ». Voltaire, d'abord prudent par crainte d'une extension du conflit, finit par soutenir la cause indépendantiste. Quelques jeunes nobles français, par ambition ou par conviction, vont s'enrôler dans l'armée continentale américaine : Pierre Penet et Emmanuel de Pliarne dès 1775, Charles Tronson du Coudray, Pierre Charles L'Enfant, Jean Gaspard de Vence, Fanneau de Lahorie et surtout La Fayette, arrivés l'année suivante. C'est la mission de Benjamin Franklin, envoyé par le Congrès continental en 1776 et déjà célèbre en France par ses expériences scientifiques, qui fait basculer l'opinion des salons intellectuels ou aristocratiques en faveur des insurgés. Selon Bernard Faÿ :
Préparatifs de revanche antibritannique du ministre Vergennes À la suite du traité de Paris de 1763, la Grande-Bretagne, domine les mers, et de facto « le monde », face à l'Europe continentale, dont l'alliance France-Autriche promue par Louis XV en 1756, fut confirmée en 1770, par le mariage de Louis XVI avec Marie-Antoinette d'Autriche, tandis que perdure le pacte de famille entre la France et l'Espagne.thumb|Choiseul, le principal ministre de Louis XV de 1761 à 1770, prépare activement la guerre de revanche en réorganisant la flotte.
Dès la fin de la guerre de Sept Ans en 1763, le ministre Choiseul avait commencé à préparer la revanche sur la Grande-Bretagne et la modernisation de la marine royale française : il prévoit un nouveau type de guerre où la vitesse de frappe, le nombre des navires et l'attaque de la flotte marchande de l'ennemi auraient plus d'importance que les forteresses flottantes. La France a donc « corsairisé » sa marine par de petits navires, rapides et maniables. Elle a également modernisé son matériel, la formation des militaires, et agrandi ses effectifs ().
En , le roi Louis XV meurt, laissant le trône à Louis XVI qui poursuit cette modernisation en y concédant les financements nécessaires. La flotte française, qui était à son minimum en 1762, est remontée à un effectif de 67 vaisseaux et 37 frégates.
En , sur conseil de Choiseul, Louis XVI remplace Henri Bertin par Vergennes aux affaires étrangères (1774-1781) qui partage le même désir de revanche que Choiseul. Celui-ci suit avec attention la montée des tensions en Amérique tout en continuant de doter la France d'une flotte assez puissante pour affronter la Grande-Bretagne. Favorable à la participation ouverte de la France, Vergennes voit dans cette guerre l'occasion d'affaiblir l'Angleterre. Il met en avant le gain commercial et diplomatique possible. Les Français cherchent le soutien de l'Espagne , liée à la France par le pacte de famille, et la neutralité des autres puissances européennes, déjà indisposées par l'hégémonie maritime et commerciale britannique.
Réticences gouvernementales et diplomatiques Cependant, contrairement à ce qu'on pourrait croire, malgré la volonté de revanche qui marque la France depuis les défaites de la guerre de Sept Ans, les responsables militaires, économiques, financiers et diplomatiques sont plutôt réticents. La marine de France qui n'a que cent-trois vaisseaux et frégates en 1776, est décrite comme encore insuffisante et inapte à une telle guerre , l'économie en serait grandement affectée, et le déficit des finances de l'État français est notifié par Turgot, puis Necker.
Les diplomates sont moins enthousiastes que Vergennes et soulignent l'isolement français au milieu d'une Europe décidément désintéressée. L'équilibre pacifique et la prospérité économique du moment sont en opposition avec l'idéal de revanche et l'idéal libéral.
Le roi Louis XVI, élevé dans la tradition de l'absolutisme, ne souhaite pourtant pas la victoire des insurgés américains en révolte contre leur souverain légitime : jusqu'en 1778, il se contente d'embarrasser les Britanniques par une aide matérielle clandestine aux Américains.
1777 : Aide secrète aux insurgés thumb|Beaumarchais reçoit l’autorisation de se livrer à un trafic d’armes avec les Insurgents. La naissance en 1776 des États-Unis pousse la France, à les aider secrètement dans cette guerre anglo-américaine. Le roi Louis XVI se voue dans un premier temps au compromis avec une aide matérielle clandestine par le biais de Beaumarchais. La France, qui n'a aucun intérêt direct, s'engage pourtant dans l'effort de guerre insurgé.
Beaumarchais et le trafic d'armes Dès 1776, malgré les hésitations de Louis XVI, la France s'engage dans une guerre secrète par la vente secrète d'armes, de munitions et par l'octroi de subsides pour deux millions de livresGuy Richard, Européens et espaces maritimes au , éditions du Temps, Paris, 1997, . Les corsaires américains avaient accès dans les ports français et pouvaient acheter des munitions à la Hollande. Silas Deane était à Paris l'agent secret du Congrès et faisait passer sous main pour l'Amérique des munitions et de vieilles armes qui furent peu utiles. Il est vrai que quand l'ambassadeur britannique, lord Stormont, se plaignait à la Cour, celle-ci niait les envois et chassait les corsaires de ses ports. La France accueille par ailleurs des frégates corsaires américaines qui s'en prennent aux navires marchands britanniques. La France fournissait aussi une aide économique soit par don, soit par prêt. Mais également une aide technique, accordant des « congés » à certains de ses militaires et stratèges afin d'aller assister les troupes américaines.