thumb|right|upright=1.1|Navire, intérieur d'un kylix attique du Groupe de Léagros, vers 520 av. J.-C. (Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France). Un prêt à la grosse aventure, également appelé nautika ou simplement prêt maritime (en grec ancien / ou / ) est, en Grèce antique à l'époque classique, un prêt consenti à un taux très élevé par un particulier pour financer le voyage d'un négociant au long cours (emporos) ou d'un nauclère, sans établir entre eux d'association à long terme. Dispensant l'emprunteur (le négociant) de tout remboursement en cas de sinistre, il a essentiellement une fonction d’assurance.

Principe

Un prêt à fonction d'assurance

Ce type de prêt, connu essentiellement à partir du . Un prêt maritime datant de -421, avec un taux d'intérêt de 20 % est déjà connu... Permettant à l'emprunteur de compenser la faiblesse de son capital propre (en général, la somme empruntée se limite à une part des marchandises embarquées), il est avant tout envisagé comme une assurance contre le risque de naufrage.. Dans ce cas en effet, un marchand qui aurait financé par ses propres deniers l'ensemble du voyage perdrait à la fois le navire et sa cargaison. Le prêt à la grosse aventure permet de faire supporter à un tiers, le prêteur, l'exposition au risque équivalente à la valeur de la marchandise. En cas de naufrage, le prêteur perd sa mise, y compris l'intérêt. Le commerçant ou le navigateur est remboursé de sa perte. Cette condition aléatoire de remboursement confère à cette forme de prêt sa forte dimension d'assurance.

Un taux d'intérêt élevé

Si le voyage se déroule bien, le prêteur recouvre le principal, augmenté d'un intérêt considérableDu fait de ces taux d'intérêt élevés, les historiens considèrent que les profits du commerce au long cours étaient au moins équivalents, sauf si le voyage se soldait par un naufrage bien sûr. compte tenu du caractère souvent risqué de l'entreprise : les taux s'élèvent généralement à 10-12 % pour un aller simple(heteroplous) et 20-30 % pour un aller-retour (amphoteroplous), cas le plus fréquent car il offre aux bailleurs de fonds de meilleures garanties de se voir restituer le capital prêté.. Dans un cas, évoqué dans le Contre Diogiton de Lysias, l'intérêt atteint même 100 % : l'investisseur voit son capital doubléLysias 32 = Contre Diogiton (25), même si cette interprétation, généralement admise, a pu être contestéeJulie Velissaropoulos, professeur d'histoire du Droit Grec et Romain à l'Université d'Athènes, considère que dans ce passage « il n'est guère évident qu'il se réfère à un prêt maritime. Il paraît plutôt que Diogiton, sans être nauclère ou négociant maritime, a monté une affaire qui consistait à charger sur le navire d'un nauclère des marchandises d'une valeur de drachmes. Ces marchandises étant vendues au double de leur valeur et le navire étant rentré sauf, Diogiton se trouve en possession d'un capital double par rapport à celui qu'il avait investi dans cette affaire. » . En comparaison, les taux terrestres affichent un taux plus réduit de 1 % par mois.. Quand le pseudo-Xénophon propose aux Athéniens de se cotiser pour acheter des vaisseaux, il leur fait ainsi miroiter un taux exceptionnel de « près de vingt pour cent, autant que pour un prêt à la grosse aventure, III, 9. ». Le philosophe Théophraste montre dans ses CaractèresCaractère XXIII, Le Vantard (2) un homme expliquant dans le détail les gains et pertes obtenus par son prêt maritime comme s'il avait toujours pu prêter à tout qui le lui a demandé...

Une rémunération du prêt indépendante de sa durée

L'intérêt d'un prêt maritime ne correspond pas à la définition moderne du terme, au sens où il n'est pas proportionnel à la durée du prêt : son montant est fixé dans le contrat indépendamment du temps que prendra la navigation. Il ne peut être affecté que par l'infortune de mer (jet de la cargaison en cas de tempête pour sauver le navire, paiement d'une rançon à l'ennemi ou à des pirates, naufrage) ou par une aggravation du risque couru, par exemple si le navire effectue le voyage de retour pendant la mauvaise saison.. En comparaison, l'intérêt d'un prêt terrestre est exprimé sur une base journalière ou mensuelle. Ainsi, dans le passage précédemment cité, le pseudo-Xénophon indique que le souscripteur de dix mines touchera trois oboles par jour. Cette absence de référence au temps peut s'expliquer parce que les voyages commerciaux sont relativement brefs, de l'ordre de quelques semaines. Dans ces conditions, imposer un intérêt additionnel au taux terrestre habituel, 1 % par mois, ne rapporte guère que 13 drachmes pour un retard de 15 jours sur un capital de drachmes, qui correspond à la moyenne des prêts.. Ensuite, le débiteur a lui-même plutôt intérêt à effectuer le voyage au plus vite, afin de pouvoir réinvestir dans une autre opération..Le débiteur n'est souvent que l'un des marchands à bord d'un bateau qui en transporte plusieurs ; il ne maîtrise donc pas nécessairement le trajet ni le calendrier prévu par le capitaine du navire.

Un placement risqué mais rémunérateur

Un moyen d'accroître leur patrimoine pour de riches particuliers

Le capital prêté s'élève en moyenne à drachmesRaymond Bogaert, Banques et banquiers dans les cités grecques, Leyde, 1968, 373.. Le père de Démosthène disposait de créances liées à « des prêts maritimes pour une valeur de 70 mines »Démosthène, 27 = Contre Aphobos, 11., soit quasiment l'équivalent de la valeur de sa maison et de son contenu (80 mines). Les créances importantes dont disposent d'après les sources un certain nombre de riches personnages, à Athènes ou ailleurs, en matière de prêt maritime correspondent au regroupement de plusieurs prêts accordés souvent à des commerçants différents., conformément à « cette règle fondamentale du commerce maritime (et des pratiques économiques en général) [en Grèce antique] : chacun multiplie les opérations moyennes, en divisant le capital pour diviser les risques et éviter de tout perdre dans un naufrage ; pour les mêmes raisons, on s'associe avec d'autres »Olivier Picard, Économies et sociétés en Grèce ancienne (478-88 av. J.-C.), Sedes 2008, 129..

Sans constituer le cœur de leur activité (placer tous ses capitaux dans ce type de prêt aurait été trop risqué), les prêts sont accordés en général par de riches particuliers qui cherchent à diversifier leurs placements et accroître leur patrimoine.. Pour limiter les risques liés aux infortunes de la mer, ils sont souvent plusieurs à s'associer sur un même prêtC'est également le cas à Rome, sous la République, comme l'indique l'exemple de Caton l'Ancien dans la première moitié du Plutarque, Vie de Caton, XXXIII (en ligne).. Il peut s'agir de métèques ou de citoyens athéniens, de propriétaires fonciers ou de commerçants actifs ou retirés, comme le plaideur du Contre Apatourios de Démosthène, qui dit : « il n'y a pas sept ans que j'ai renoncé à la navigation, et j'essaye depuis de faire travailler, en les plaçant dans des entreprises maritimes, les petits capitaux que je possède ».

En partant de l'hypothèse d'un taux de 3 à 5 % de naufragesCes chiffres sont considérés comme arbitraires et trop faibles par Olivier Picard. Olivier Picard, Économies et sociétés en Grèce ancienne (478-88 av. J.-C.), Sedes 2008, 131., Alain BressonAlain et François Bresson, « Max Weber, la comptabilité rationnelle et l'économie du monde gréco-romain », Cahiers du Centre recherches historiques, 34, octobre 2004. . a cherché à démontrer que les prêteurs faisaient preuve d'une grande rationalité dans la définition des risques courus lors d'un prêt de ce type et s'appuyaient sur un calcul précis prenant en compte les probabilités de naufrage pour définir au plus juste le taux d'intérêt du prêt consenti, mais le modernisme du raisonnement a été contesté par Olivier PicardOlivier Picard, Économies et sociétés en Grèce ancienne (478-88 av. J.-C.), Sedes 2008, 131..

Banquiers, courtiers et prêt maritime

Certains historiens s'appuient sur le fait que le banquier Pasion dispose de liens privilégiés avec des habitants de Lampsaque et TénédosDémosthène 50 = Contre Polyclès, 18, 56. et que son successeur Phormion possède lui-même des navires marchandsDémosthène 45 = Contre Stéphanos I, 64. pour avancer qu'« il n'est pas concevable qu'il soit resté en dehors des prêts maritimes ». Le fait que le commerce se fait quasi exclusivement par mer et que le rendement de ces prêts est très attractif. a également été mis en avant pour démontrer que le financement maritime constitue un débouché naturel pour l'activité bancaire. Les banques, qui sont souvent installées dans les portsAu Pirée, pour les Athéniens : Polyen, VI, 2, 1-2 ; Livre V, 1, 21-22. et possèdent des comptoirs dans d'autres cités commerçantes, ont une organisation adaptée aux besoins des prêteurs et leur rendent d'ailleurs des services fiduciairesDémosthène 34 = Contre Phormion, 6 ; 56, Contre Dionysodoros, 15..

Cependant, on ne dispose en la matière d'aucune certitude. L'hypothèse a d'ailleurs au contraire été émise selon laquelle les banquiers ne s'engagent pas en général dans ce type de prêts du fait de leur manque d'expérience en matière maritime et des risques importants qu'ils comportaient : parmi les bailleurs de fonds des 28 prêts connus à Athènes, aucun trapézite ne figureRaymond Bogaert, « La banque à Athènes au : état de la question », in Pierre Brulé, Jacques Oulhen, Francis Prost, Économie et société en Grèce antique (478-88 av. J.-C.), Presses universitaires de Rennes, 2007, 413.. Les banquiers n'auraient accepté d'accorder des prêts qu'à des commerçants « en mesure de fournir des gages, mobiliers ou immobiliers, non soumis aux risques maritimes ».. Il a toutefois été objecté que, selon une définition de Démosthène, la prise de risque est caractéristique de la banque athénienneDémosthène 36 = Pour Phormion, 11..

En fait, les intermédiaires auxquels peuvent avoir recours certains particuliers et que certains ont assimilés à des banquiers, comme le dénommé Xouthos évoqué dans le passage du Contre Aphobos (11) qui détaille le patrimoine du père de Démosthène, semblent bien davantage des courtiers auxquels avaient recours les riches personnages qui souhaitaient diversifier leur patrimoine en investissant dans le prêt maritime. Ces intermédiaires étaient choisis pour leur connaissance en matière de commerce au loin. En effet, pour évaluer les risques et fixer les clauses du contrat, le débiteur « devait pouvoir juger des qualités nautiques du navire, des qualités professionnelles et morales des emprunteurs et du capitaine, des dangers de la route à suivre, de la fréquence des tempêtes selon la saison ; il devait connaître les lois commerciales, les zones infestées de pirates, les ports où un droit de représailles contre le navire était à craindre, etc. ».. Dès lors, il était logique de laisser ce soin à des individus compétents, souvent commerçants eux-mêmesVoir par exemple Démosthène, 35 = Contre Lacritos, 49 ; 52 = Contre Callippos, 20 ou retirés des affaires, qui établissaient le contrat, se chargeaient de récupérer intérêts et principal à l'issue du voyage pour les remettre au créancier, soulagés probablement de leur commission..

Contrats

Un contrat écrit