Émile Bernard, né le à Lille et mort le à Paris, est un peintre, graveur et écrivain français.
Artiste postimpressionniste, il est associé à l'école de Pont-Aven. Il a fréquenté Vincent van Gogh, Paul Gauguin, Eugène Boch et plus tard Paul Cézanne.
Ses œuvres les plus radicales ont été réalisées durant sa jeunesse, dans les années 1887-1892 où il participe aux innovations stylistiques de la fin du : il inaugure le cloisonnisme avec Louis Anquetin et Paul Gauguin. Ses recherches de simplification de la forme le conduisent vers le synthétisme, puis le symbolisme. Il part habiter en Égypte en 1893 où il vit jusqu'en 1904. À partir de 1893, il évolue progressivement vers un retour au classicisme inspiré par les maîtres anciens, comme les primitifs italiens ou plus tard les peintres vénitiens, mais aussi Raphaël, Nicolas Poussin ou Diego Vélasquez.
Son travail littéraire est moins connu, il a écrit de la poésie sous le pseudonyme de Jean Dorsal, plusieurs romans, une pièce de théâtre et également de la critique d'art.
Biographie Enfance Émile Henri Bernard naît à Lille le Archives du Nord, commune de Lille, acte de naissance , année 1868 (page 238/1064).. Il est le fils d'Émile Ernest Bernard, marchand d'étoffes, et d'Héloïse, née Bodin. Sa grand-mère maternelle, Sophie Bodin-Lallement, dirige une blanchisserie. En 1870, la famille fuit à cause de la guerre et s'installe près de Rouen. Sa sœur Madeleine Sophie Héloïse Bernard naît le . La famille déménage à Paris en 1878, où son père dirige la branche parisienne d'une compagnie textile. Le jeune Émile prend des cours de dessin à l’école des Arts décoratifs. En 1881, il entre au collège de Sainte-Barbe à Fontenay-aux-Roses, où il étudie durant trois ans.
En 1884, par l'intermédiaire du peintre russe, Michail de Wylie (1838-1910), un ami de la famille, il entre à dans l'atelier de peinture de Fernand Cormon, où il se lie notamment avec Louis Anquetin et Henri de Toulouse-Lautrec. Les deux peintres l'emmènent au musée du Louvre mais aussi dans les cabarets de Montmartre. Henri de Toulouse-Lautrec réalise son portrait en 1886 : Portrait d'Émile Bernard, 1886 (Londres, National Gallery).
L'École de Pont-Aven
Exclu de l'atelier Cormon en 1886 pour manque de discipline, il quitte Paris pour un voyage à pied en Normandie et en Bretagne. À Concarneau, il rencontre le peintre Émile Schuffenecker qui lui donne une lettre d’introduction à l’attention de Paul Gauguin. Bernard se rend à Pont-Aven, mais il a peu de contacts avec Gauguin.
De retour à Paris, il se cherche et souhaite faire une peinture où l’idée domine la forme.. Pendant l’hiver 1886-1887, il rencontre Vincent van Gogh à Paris et traverse une période pointilliste. Au printemps 1887, il visite à nouveau la Normandie et la Bretagne, et décore sa chambre à l'auberge de à Saint-Briac, où il passe deux mois avant de se rendre à Pont-Aven. Gauguin et Charles Laval sont alors en Martinique. Il abandonne le pointillisme pour le cloisonnisme, élaboré avec Louis Anquetin.
vignette|gauche|Pot de grès aux pommes, 1887musée d'Orsay. À la recherche d'une peinture pure, en réaction contre le naturalisme, mais aussi à l'impressionnisme et la dissolution des formes, il expérimente de nouvelles façons d'exprimer l'espace et les contours. Cette simplification des formes, et la suppression de la perspective trouvent leurs sources dans les estampes japonaises.. En 1887, il note à l'arrière de sa toile Pot de grès aux pommes : « Premier essai de synthétisme et de simplification ». Il manifeste dans cette toile son admiration pour Cézanne dont il voit des œuvres dans la boutique du père Tanguy. C'est sans doute ce tableau peint à Asnières et diverses études que Van Gogh voit avant son départ pour Arles. Tandis qu'il entreprend lui-même une nature morte, en août 1888, Van Gogh écrit à Bernard qu'il reste impressionné par "je ne sais quoi de volontaire, de très sage, je ne sais quoi de fixe et de ferme et sûr de soi". Il ajoute même "Mon cher, tu n'as jamais été aussi près de Rembrandt"Nature morte au pot de grès, Musée d'Orsay.
vignette|Paul GauguinAutoportrait avec portrait de Bernard, 1888Amsterdam, musée Van-Gogh. C'est quelques mois après, en qu'a lieu la véritable rencontre avec Gauguin. Bernard est à Pont-Aven avec sa sœur Madeleine (dont Gauguin signera un portrait en 1888), de trois ans sa cadette. Gauguin et Bernard sont alors à un moment charnière de leurs évolutions artistiques respectives, ils se dirigent tous deux vers la synthèse conceptuelle et la synthèse formelle d'où naît le symbolisme de Pont-Aven : le synthétisme se traduit par une suppression de tout ce qui n'est pas mémorisé après la visualisation, les formes sont simples et la gamme de couleur est restreinte. En , a lieu une exposition des peintres du groupe de Pont-Aven, chez Volpini en marge de l'Exposition universelle de 1889 à Paris, où Émile Bernard présente , dont deux sous le pseudonyme de « Ludovic Nemo »André Mellerio, Le Mouvement idéaliste en peinture, Floury, 1896, (lire en ligne)..
Fin 1889, il perd le soutien financier de sa famille et s'installe chez sa grand-mère, à Lille, où il trouve un emploi de dessinateur chez un fabricant de textile de Roubaix.
De retour à Paris en , il assiste aux obsèques de Vincent van Gogh, avec Théo van Gogh, Paul Gachet, le père Tanguy, Charles Laval, Lucien Pissarro, Marie Auguste Lauzet et d'autres proches. Ce deuil l’attriste tellement qu’il organise une exposition de ses œuvres dans une galerie parisienne dont il grave lui-même l’affiche. Une première..
En , Émile Bernard âgé de 23 ans, se brouille avec Gauguin qui a le double de son âge.. La rupture sera définitive, il accuse Gauguin de s'attribuer tous les mérites des inventions du groupe de Pont-Aven.
Il peint son autoportrait comme presque chaque année, et l'Autoportrait symbolique de 1891 (Musée d'Orsay) est à ce titre particulièrement révélateur de la situation dans laquelle il se trouve, et de l'inflexion nouvelle qu'il donne à son art. Il traverse une période de solitude et de remise en cause. Il vient de perdre son ami Van Gogh et a rompu avec Paul Gauguin, sans que l'importance de son rôle au sein de l'école de Pont-Aven n'ait été reconnue. Sa vie sentimentale n'est pas plus heureuse et il est en proie à de nombreux doutes. Il se tourne vers une expression mystique et religieuse, très sensible dans cette surprenante composition à double registreAutoportrait symbolique, Musée d'Orsay.
Il participe alors aux salons de la Rose-Croix qu'Antoine de La Rochefoucauld, son mécène, organise et finance. Il participe également à la et des Peintres impressionnistes et symbolistes chez Le Barc de Boutteville (1891-1892).
Après le départ en 1891 pour Tahiti de Gauguin, il poursuit en Bretagne ses recherches sur le synthétismehttps://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/les-bretonnes-aux-ombrelles-7984. En 1892, il présente La Mer sauvage, Saint-Briac au Salon des indépendants. Ce paysage relève du synthétisme. L’horizon est relevé à la manière des estampes japonaises et les plans successifs du paysage sont matérialisés par des bandes colorées disposées les unes au-dessus des autres. Intenses et arbitraires, les couleurs sont appliquées en aplats, sans dégradés ni ombres. Entre les formes, on repère de légers cernes, rappelant le cloisonnisme..
Les autoportraits La maîtrise du portrait de Bernard s’exprime et se concentre dans les autoportraits. On en connaît une quarantaine déclinés durant plus de cinquante ans, qui témoignent d’abord bien sûr de la perception qu’avait le peintre de sa propre personne, ensuite de son évolution stylistique puisqu’ils couvrent ses trois principales périodes. vignette|gauche|Autoportrait, 1890musée des Beaux-Arts de Brest. De 1886 à 1941, Bernard peint son autoportrait au moins une fois par an. Le premier autoportrait de Bernard connu est l’Autoportrait avec le portrait de Gauguin, daté de 1888. C’est Vincent van Gogh qui avait demandé à ses amis Gauguin et Bernard de se peindre mutuellement, ce qui leur a posé un problème. Ils ont trouvé le compromis de réaliser chacun un autoportrait devant un portrait de l’autre, ce qui illustre bien une certaine rivalité.
En pleine expérimentation du cloisonnisme, Bernard s’est représenté avec un chapeau, le regard intense, le visage fermé devant un portrait de Gauguin accroché à un mur bleu. Cet autoportrait pourrait s’inscrire dans la période bleue de Picasso, sur lequel l'influence de Bernard est manifeste, en particulier sur la période bleue. Signé Émile Bernard et dédicacé , il est aujourd’hui conservé au musée Van-Gogh d’Amsterdam, où il est exposé avec son pendant, l’Autoportrait avec le portrait de Bernard, par Gauguin. L’expression de Gauguin n’est pas très différente de celle de Bernard, son visage est peut-être encore plus fermé. Ils portent tous les deux bouc et moustache. Un portrait de Bernard de profil et tenant une palette à la main est accroché sur un mur jaune. Une couleur complémentaire du bleu utilisé par Bernard. La toile est légendée Les misérables et dédicacée . Dans une lettre à Van Gogh, Gauguin explique qu’il s’est peint en bandit, en Jean Valjean. Bernard a offert les deux toiles à Vincent van Gogh qui les aimait beaucoup.
Le plus connu des autoportraits de Bernard est probablement lAutoportrait de 1890 conservé au musée des Beaux-Arts de Brest. Le peintre est alors âgé de et en pleine période synthétiste. Le visage est déterminé, le regard intense et pénétrant. Il s’est peint dans son atelier, devant Baigneuses à la vache rouge. Il existe un autre autoportrait devant ce même tableau, l’Autoportrait au tableau « Baigneuses à la vache rouge », qui est passé en vente chez Christie's en 2019. Il a été préempté par l’État français pour et a depuis rejoint les cimaises du musée d'Orsay. Ces deux toiles ont été réalisées à Pont-Aven.
L’Autoportrait symbolique, dit aussi Vision, daté de 1891 est conservé au musée d’Orsay. La toile est brutale, l’esthétisme n’y prime pas sur l’idée. Le peintre s’y représente soucieux au premier plan tandis qu’au fond il a représenté ce qui occupe ses pensées : un couple nu enlacé entouré d’une dizaine de femmes nues traitées dans une tonalité de roses. Les corps sont très stylisés et annoncent déjà plus que la période rose de Picasso, le traitement fait déjà penser aux fameuses demoiselles d’Avignon. Au-dessus de cette masse de corps flotte une grosse tête, un peu comme flotterait un ballon gonflé d’hélium dans une fête foraine. Des cheveux longs flottent autour de cette tête couronnée d’épines, qui ne ressemble en rien aux représentations convenues du christ chrétien.
Le Portrait de l'artiste au turban jaune est quant à lui conservé au musée des Beaux-Arts de Quimper. Le peintre a troqué son chapeau pour un turban de calife sur cette toile de la première période égyptienne datée de 1894. Le bouc est devenu une vraie barbe et il s’est représenté en compagnie de sa jeune épouse Hanenah, égyptienne de famille chrétienne qui semble être en prière sur cette composition, les yeux clos. En 1894, Bernard n’en a pas encore terminé avec les couleurs vives.
En 1897, Bernard est à Séville, il y réalise au moins trois autoportraits très semblables : le célèbre Autoportrait au vase de fleurs, dédicacé et conservé au Rijksmuseum d’Amsterdam, où il se représente de trois quarts dans un intérieur à dominante bleue. L’œil est perçant, les sourcils hauts, le visage presque sculpté.
Il reprend cette pose à l’identique dans une toile où il porte une robe de dure et peint debout devant un crucifix. Enfin un troisième autoportrait daté 1897 représente le peintre de face, toujours dans ce ton bleu qui va si fortement marquer le jeune Picasso lorsqu’il découvrira ces toiles de la période espagnole en 1901 à l’exposition chez Ambroise Vollard. Cet Autoportrait est conservé à Roubaix au musée de La Piscine, où est désormais regroupé un ensemble de travaux du peintre, dont le catalogue a été publié en 2014.