thumb|upright=1.28|Manuscrit Einsiedeln 121, folio 30 (entre 964 et 971) introït Puer natus est nobis ; il s'agit d'un chant très raffiné grâce à la Renaissance carolingienne. thumb|upright=1.29|Graduel dit de Gisela von Kerssenbrock (vers 1300) ; en notation du style de Guido d'Arezzo ; déjà dégradation, en raison d'une difficulté pour adapter à quatre lignes. thumb|upright=1.29 |Graduel dit du couvent Sainte-Marie-des-Anges (Florence), folio 38 (entre 1392 et 1399) ; en dépit d'une beauté exceptionnelle du manuscrit, la mélodie perdait sa caractéristique grégorienne. thumb|upright=1.28|Plain-chant en notes égales, peu musical : « Ce mot n'est pas tout-à-fait synonyme de Chant grégorien » (Dom Robert Le Gall, Dictionnaire de liturgie, ).
Le chant grégorien est le chant liturgique officiel et ordinaire de l'Église catholique. Issu du chant vieux-romain et du chant gallican, il reste pratiqué de nos jours dans un certain nombre d'églises paroissiales, de monastères ainsi que par des musiciens professionnels.
C’est un chant sacré anonyme. Il est destiné à soutenir le texte liturgique en latin. Sa composition variait afin de s'adapter aux niveaux de connaissance musicale du soliste, de la schola cantorum, des célébrants et des fidèles.
Il doit se chanter a cappella et à l'unisson, sans accompagnement harmonisé, car, surtout selon l'étude de Franz Liszt, toute harmonisation modifie la structure de cette musique..
Du point de vue du système mélodique, le chant grégorien est de type modal et diatonique. Les chromatismes en sont généralement exclus, ainsi que les modulations et l'emploi de la sensible. Les différentes échelles utilisées, avec leurs degrés et leurs modes particuliers, sont appelées modes ecclésiastiques, ou échelles modales, ou modes anciens par opposition aux échelles utilisées postérieurement en musique classique tonale.
C'est une musique déployée d'après le rythme verbal, qui prend son origine dans le texte sacré latin, et qui favorise l'intériorisation et la conscience des paroles chantées. C'est pourquoi la traduction reste impossible. Ses formes musicales sont très variées et en prose., par opposition à la cadence régulière de la musique issue de la Renaissance. Tout comme ceux que le pape Pie X qualifiaInter pastoralis officii sollicitudes (1903)., le texte est premier. La musique, secondaire, l'orne, l'interprète et en facilite l'assimilation.
Il s'agit d'une synthèse des anciennes traditions européennes, par exemple les poésies très fleuries en vieux-latin ainsi que les chants romano-franc, synagogal, byzantin. Il est également à l'origine de toute la musique occidentale, tant religieuse que profaneAinsi, l'origine de la première chanson populaire française Le Roy Renaud était l'hymne Ave Maris Stella ; , et ..
En résumé, les caractéristiques principales du chant grégorien sont ː
Chant a cappella et en monodie ; Texte singulièrement en latin ; Genre liturgique et catholique ; Modal et diatonique ; Mouvement mélodique continué avec intervalle limité, surtout en seconde ; Ambitus restreint en octave ; Rythme verbal ; Variété entre mélismatique et syllabiqueDans l'optique d'adapter aux niveaux de connaissance musicale, parmi les solistes, schola, célébrants et fidèles..
Premier sommet de la musique occidentale Ce chant est généralement considéré, depuis le cérémonial de Clément VIII publié en 1600, comme « chant liturgique par excellence de l'Église »., parfois en raison de son origine attribuée à saint Grégoire. Il s'agit du premier sommet de la musique occidentale, composé sous l'influence de la Renaissance carolingienne. En 1895 à Venise, le cardinal Giuseppe Sarto, futur pape Pie X, affirma à ses disciples sur ce sujet :
Cent ans plus tard, la thèse du cardinal Sarto fut scientifiquement confirmée, à la suite d'études approfondies : . Cette qualité était issue d'une autre invention de la Renaissance carolingienne, la notation à la base des textes, laquelle assurait sa transmission avec précision.
Notation
Alors que depuis le l'écriture de la musique occidentale utilise une notation discontinue, plaçant les notes importantes au début des groupes, les notations anciennes usent de graphismes continus dont la première note, moins importante, commence l'élan vers le sommet, avec une bonne continuitép. 18-19..
Selon les études sémiologiques, les mélodies les plus correctes du chant grégorien se trouvent dans les notations du . Toutefois, ces dernières manquent de précision de la hauteur, car les premiers notateurs carolingiens auraient pour but de raffiner l'expression, en profitant de la variété des graphies neumatiques-34..
Esthétique Modalité Huit modes ecclésiastiques
Alors que la musique savante occidentale a évolué progressivement, de la Renaissance au , vers le système tonal permettant des modulations, mais qui n'utilise que deux modes (majeur et mineur-22.), le plain-chant grégorien, antérieur à cette évolution, s'est maintenu dans la modalité grégorienne riche de quatre modes qui avec leurs déclinaisons aboutissent théoriquement à un total de huit modes. Mais en dépit de l'échelle diatonique, le chant fut tellement développé que les modes grégoriens sont en réalité « en nombre indéfini ».. Il en résulte que les huit modes traditionnels (octoéchos) sont trop simples pour classifier ces compositions variées. Or, les octoéchos avaient pour but d'éviter une classification trop compliquée, à la base du critère facile avec la note finale. Il s'agit des intervalles concernant les deux au-dessus ainsi que celui immédiatement au-dessous.. Chant composé sans notation, l'intervalle demeure la clef principale pour apprendre le système des modes ; . : do - Ré - mi ½ fa ; ré - Mi ½ fa - sol ; mi ½ Fa - sol - la ; fa - Sol - la - si ː (sol - la - si ½ do) = Ré, (la - si ½ do - ré) = Mi, (si ½ do - ré - mi) = Fa.
modecatégoriefinteneurambitus.caractère. chant célèbreIProtus authenteréLAré mi ½ fa sol LA ½ si do régraveDies iræ.IIProtus plagalréFAla si ½ do ré mi ½ FA sol latristeStabat mater.IIIDeuterus authentemiDOmi ½ fa sol la si ½ DO ré mimystiquePange lingua.IVDeuterus plagalmiLAsi ½ do ré mi ½ fa sol LA siharmonieuxSalve festa dies.VTritus authentefaDOfa sol la si ½ DO ré mi ½ fajoyeuxSalve Regina.VITritus plagalfaLAdo ré mi ½ fa sol LA si ½ dodévotRegina cœli.VIITetrardus authentesolRÉsol la si ½ do RÉ mi ½ fa solangéliquePuer natus est nobis.VIIITetrardus plagalsolDOré mi ½ fa sol la si ½ DO réparfaitVeni Creator Spiritus. thumb|Le chiffre IV indique le mode IV (Quartus). La teneur la (la troisième ligne de bas en haut) est évidente tandis que l'ambitus est presque respecté. De plus, le chant grégorien n'a pas besoin de sa cinquième ligne, en raison de cet ambitus (Graduale triplex, 1979).|220x220px
Origine Finalement, Dom Jean Claire retrouva le mode archaïque, note n° 176 et 177 qui ne compte que trois cordes-mères. et qui manque de demi-ton, à savoir l'anhémitonique : sol la 3½ do ré mi 3½ sol la (3½ : trihémiton = 3 × ½) do ré 3½ fa sol la 3½ do ré ré mi 3½ sol la si 3½ ré mi Ainsi, un chant grégorien de la communion In splendoribus ; dans le Graduale triplex (1979), () ne se compose que des cinq degrés : ré 3½ fa sol la 3½ do. De plus, ce moine y trouva encore la cellule-mère qui se caractérise des intervalles reliant les degrés voisins - 31 : sol 2½ la 3½ DO la 3½ do 2½ RÉ do 2½ ré 2½ MI
Ces modes archaïques se retrouvent plus souvent dans les cantillations anciennes, à savoir la lecture chantée des paroles de Dieu, et plus connues comme psalmodie. En général, l'échelle du mode était très limitée tandis qu'un seul de ces degrés assurait l'unité architecturale. Tous les autres jouaient le rôle d'ornements. Dans les manuscrits les plus anciens, la corde principale et celle de la finale étaient identiques. Cette caractéristique ancienne se conserve toujours, dans les chants évolués, en tant que teneur.
Le découvert des cordes-mères contribua, par exemple, à analyser la composition de l'hymne Te Deum. Le Te Deum est une longue hymne de louange, en prose, traditionnellement située vers la fin de la liturgie nocturne. Mais son usage s'est étendu aux occasions solennelles d'action de grâce.
Son origine a été longuement discutée depuis un siècle. Une légende avait longtemps affirmé que le Te Deum avait été composé par saint Ambroise et saint Augustin, le jour du baptême de ce dernier (à Milan en 386). En réalité, l'analyse du texte et de la musique montre qu'il s'agit d'une œuvre composite, élaborée de façon progressive, par additions successives. Les spécialistes attribuent aujourd'hui la rédaction finale de cette hymne à Nicétas, évêque de Rémésiana (Roumanie méditerranéenne actuelle), à la fin du ou au début du .
La première partie (jusqu'à Paraclitum Spiritum) est très semblable à une anaphore eucharistique : c'est une louange trinitaire adressée au Père. Elle contient d'ailleurs le triple Sanctus. La mélodie est visiblement construite sur la corde la (= corde-mère RÉ), avec une légère montée de la teneur à si, des accents à do, et des ponctuations à sol. On est tout proche d'une modalité archaïque.
La deuxième partie (de Tu rex gloriæ à sanguine redemisti) est une louange au Christ rédempteur. Le changement littéraire s'accompagne d'une modification musicale. La corde reste la, simplement accentuée au degré supérieur (si), avec des ponctuations à la quarte grave mi. Le verset Æterna fac... servait de conclusion.
La troisième partie (Salvum fac (sic, Æterna fac cum sanctis)... jusqu'à la fin) marque un nouveau changement littéraire et musical. C'est une suite de supplications, composée pour l'essentiel de versets de psaumes. La mélodie utilise principalement la corde-mère MI, reconnaissable à la cellule-mère do-ré-MI et aux développements récitatifs sur sol ; elle revient par moments à la mélodie de la deuxième partie. C'est la section la moins homogène de l'œuvre, probablement la dernière entrée dans la composition.
Rythme Rythme verbal Au contraire des modes, il n'existe aucune continuité du rythme entre le chant grégorien et la musique moderne, à l'exception de l'hymne issue du chant ambrosien.
Dans la notation de la musique contemporaine, la valeur de note est si rigoureuse, comme 1, ½, ¼, ⅛ ou bien ⅓, que le système de notation adapte à la polyphonie. Au regard du chant grégorien, il n'y a aucune symétrie stricte. Certes, on distingue les neumes légers et rapides des neumes longs et importants. Mais, il est difficile de fixer exactement la durée de chaque neume. Ce sont le texte latin ainsi que son accentuation qui déterminent la valeur de note. On parle donc de rythme verbal. Or, s'il faut suivre rigoureusement les neumes anciens, il reste encore assez de marge d'interprétation sur la durée et les nuances.
thumb|upright=1.3|Le rythme verbal grégorien se caractérise principalement par le groupement des neumes, avec les lettres significatives. Contrairement à la musique moderne, la pause entre les neumes indique la durée longue de notes (dite coupure neumatique).D'ailleurs, Dom Eugène Cardine remarquait que ce rythme verbal avait besoin de groupement libre des neumes, sans mesurep. 22 : « Lorsque la syllabe ne porte qu'une note — un punctum — ce punctum est un neume ; lorsqu'elle porte deux — podatus ou clivis — ce podatus ou cette clivis sont un neume ; lorsque, bien souvent, elle en porte quatre, cinq, dix, vingt ou davantage, l'ensemble de ces notes ne forme encore qu'un seule neume dont le rythme est précisé par la façon dont les notes sont groupées ou séparées. [...] On peut donc, désormais, affirmer que le neume est essentiellement rythmique. ». Jubilus et hymne, deux exceptions