Grani (ou Greyfell) est, selon les textes qui composent lEdda poétique et la Völsunga saga, dans la mythologie nordique, un cheval gris fils de la monture à huit jambes d'Odin, Sleipnir. Il est capturé puis chevauché par le héros Sigurðr grâce aux conseils d'un vieil homme qui n'est autre que le dieu Odin déguisé. Ce cheval est mentionné dans plusieurs textes et sagas médiévales, où il accompagne Sigurðr dans ses aventures. Grani possède des pouvoirs merveilleux, une grande force ainsi qu'une remarquable intelligence. Il le prouve notamment en franchissant le cercle de flammes qui entoure la valkyrie Brunehilde, en refusant de se laisser chevaucher par un autre que son maître (dans la Völsunga saga), puis en pleurant la mort de Sigurðr auprès de Guðrún, la femme de celui-ci (dans le Guðrúnarkviða II).
Plusieurs théories ont été proposées pour décrypter sa symbolique, notamment par Carl Gustav Jung. Il voit dans Grani un animal lié au feu. Signe d'Odin, Grani pourrait renvoyer à un totémisme ancien de par sa relation de complicité avec Sigurd.
L'histoire de Grani, étroitement liée à celle de Sigurðr (ou Siegfried) a été reconstituée de diverses façons et avec plus ou moins de succès à partir de sources fragmentaires anciennes, notamment au dans de nombreuses adaptations de la légende des Nibelungen. Dans l'opéra de Richard Wagner, Der Ring des Nibelungen, Grane est le nom du cheval de Brunehilde. Plus récemment Grani réapparaît dans La Légende de Sigurd et Gudrún, retranscrite par Tolkien.
Étymologie Le substantif grani désigne originellement un cheval dont la lèvre supérieure est couverte de poils formant une « moustache » (grǫn en vieux norrois), et prend le sens de « barbu » ou « moustachu ». Le mot était autrefois utilisé par les scaldes pour désigner les représentations artistiques de l'animal. C'était aussi un prénom courant à l'époque viking, et une épithète pour désigner le dieu Odin.
Le nom de Grani est généralement traduit par ou . Cette couleur est la même que celle de son ancêtre Sleipnir. Dans quelques adaptations de la légende de Sigurd en langue anglaise, Grani est nommé .
Cycle de Sigurdr, meurtrier de Fafnir Grani est le cheval de Sigurðr (le Siegfried de la version germanique) dans le cycle tel qu'il est rapporté par les poèmes héroïques de l'Edda poétique (qui dans les versions du Codex Regius sont datées entre le et le , même si le fond en est plus ancien), et dans les textes en prose de la Völsunga saga () et de l'Edda de Snorri.
Capture ou obtention thumb|Un vieil homme conseille Sigurðr (ou Siegfried) pour choisir son cheval, dessin de J.C. Dollman, 1909.|alt=Dessin au crayon d'un vieil homme parlant à un homme plus jeune, un troupeau de chevaux en arrière-plan.
Dans l'introduction du Dit de Reginn de l'Edda poétique, il est simplement raconté que « Sigurðr alla au troupeau des chevaux de Hlalprekr et se choisit un cheval qui fut ensuite appelé Grani ». La version de la Völsunga saga (13) est plus développée : le héros Sigurðr erre dans les bois quand il rencontre un vieil homme barbu qu'il n'a jamais vu auparavant. Curieux, Sigurðr lui raconte qu'il va choisir un cheval et demande à l'homme de l'accompagner pour l'aider à se décider. Le vieil homme lui répond qu'il devrait . Ils se rendent près de la profonde rivière et poussent tous les chevaux dans l'eau. Un seul parvient à remonter sur la terre ferme, c'est celui que choisit Sigurd : un animal de grande taille, de couleur grise et beau, que nul n'a jamais monté. L'homme barbu précise qu'il s'agit d'un « fils de Sleipnir », ajoute qu', puis il disparaît. Sigurðr nomme le cheval Grani. Le récit ajoute que le vieil homme n'était autre qu'Odin, traduction citée dans .
La Thidrekssaga offre une version différente. Grani y est offert à Sigurd par Brunehilde (présentée comme une magicienne et non une valkyrie) en gage d'hospitalité. Elle envoie douze hommes le capturer, tous échouent. Le lendemain, Siegfried se joint à eux, demande le mors, et Grani se laisse brider puis chevaucher cité dans .
Trésor de Fafnir Dans l'épilogue en prose des Dits de Fafnir, . Ce récit est repris dans l'Edda de Snorri, qui explique pourquoi « charge de Grani » est un kenning (une métaphore poétique) pour désigner l'or. Dans les poèmes, Grani est souvent associé avec l'or. Dans le Chant de Völundr, le roi Nidudr accuse le forgeron Völundr d'avoir volé son or : « Cet or ne se trouvait pas/Sur la piste de Grani, /Je croyais notre pays loin/Des pentes du Rhin ».
Rencontre avec Brunehilde Dans les Dits de Sigrdrífa, la valkyrie Sigrdrífa-Brynhildr (la Brunehilde de la version germanique) révèle à Sigurðr 24 emplacements où sont gravées des runes magiques, et parmi ceux-ci, elle cite : Strophe 17 : Sur le verre et sur l'or, /Sur les signes tutélaires/Dans le vin, le moût de bière/Et les lits de repos, /Sur la pointe de Gungnir/Et sur le poitrail de Grani, /Sur l'ongle de la /Et sur le bec du hibou. .
Traversée du cercle de flammes Dans la Völsunga saga, Gunnarr, le frère de sang de Sigurðr, est tombé amoureux de la valkyrie Brunehilde, prisonnière d'un cercle de flammes. Sigurd a épousé Gudrun. Gunnar se rend avec Sigurðr jusqu'au brasier qui le sépare de la valkyrie Brunehilde, avec son cheval Goti :
Ce récit est là encore repris dans l'Edda en prose, qui précise que « Grani ne voulait pas porter d'autre cavalier que Sigurd ». Lors d'une dispute au sujet de la valeur et la noblesse de leurs maris respectifs, Gudrun dévoile à Brunehilde qu'elle a été trompée. Cette dernière est furieuse et promet de se venger, bien que Brunehilde rétorque que « c'est Grani qui n'a pas osé traverser le feu alors que le roi Gunnar le montait, mais Gunnar, lui avait osé chevaucher et ce n'est pas la peine de mettre en doute son courage ».
Mort de Sigurðr Dans les deux premières stances du Guðrúnarkviða II, Þjóðrekr et Guðrún sont seuls et discutent de leurs peines respectives. Guðrún dit alors à Þjóðrekr qu'elle n'était qu'une jeune vierge quand son père Gjúki la donna à Sigurðr avec une dot en or. Ensuite, ses frères assassinent Sigurðr. Guðrún voit le cheval Grani la rejoindre au trot, et l’interroge :
Guðrúnarkviða II en vieux norrois Traduction françaiseGrani rann at þingi, - gnýr var at heyra, - en þá Sigurðr sjalfr eigi kom; öll váru söðuldýr sveita stokkin ok of vanið vási und vegöndum..Grani revint du thingComparer cette version à celle du Brot af Sigurðarkviðu (Fragment du chant de Sigurd). Vacarme s'entendit, Mais Sigurdr lui-même Ne revint pas ; Toutes les bêtes de selle De sueur ruisselaient, Avaient été trop pressées Par les assassins.
Guðrún attrape les rênes du cheval et se met à pleurer, comprenant ce qui se passeIl existe deux versions de la mort de Sigurðr, dans la seconde, le héros meurt assassiné dans son lit et Grani ne joue aucun rôle. Voir Sigurðarkviða hin skamma, Guðrúnarhvöt, Hamðismál et la Völsunga saga :
Guðrúnarkviða II en vieux norrois Traduction françaiseGekk ek grátandi við Grana ræða, úrughlýra jó frá ek spjalla; hnipnaði Grani þá, drap í gras höfði, jór þat vissi, eigendr né lifðu-t.Je m'en allai, pleurante, À Grani parler, Les joues trempées de larmes Le priai de parler ; Alors s'affaissa Grani, Dans l'herbe courba la tête ; L'étalon le savait : Son maître ne vivait plus.
Représentations thumb|left|Hylestad I thumb|Pierre runique de Ramsund, illustrant la légende de Sigurðr, avec Grani au milieu La pierre runique de Ramsund contient une représentation de Grani chargé du trésor du dragon Fafnir. La partie gauche du portail en bois de l'église d'Hylestad, que l'on appelle Hylestad I, illustre la légende de Sigurðr et montre un cheval qui pourrait être Grani.
Les Nibelungen Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la chanson des Nibelungen originale, dans sa version du , ne mentionne pas Grani. Marc-André Wagner fait remarquer que l'influence de la poésie courtoise y a effacé un certain nombre de données issues du mythe originel, et que Grani pourrait avoir disparu au fil des adaptations. La chanson des Nibelungen sert de base à une foule d'interprétations de la légende, également reconstruites à partir de la Völsunga saga et de l'Edda poétique qui la précèdent chronologiquement, où Grani est bien mentionné.
Symbolique et interprétations
Dans les mythes et légendes germano-scandinaves, les chevaux sont souvent les compagnons de dieux et de personnages héroïques, leurs attributs et leur symbolique étant variables. Les anciens peuples scandinaves forment une civilisation à la fois cavalière et mystique, le chamanisme y revêt une grande importance. C'est tout naturellement qu'ils ont attribué de nombreux pouvoirs au cheval, animal porteur de vie et de fertilité mentionné maintes fois. Ainsi, Grani est décrit comme capable de comprendre le langage humain, bien que les récits le concernant mentionnent peu de faits merveilleux en dehors du franchissement du cercle de flammes.
Selon l'analyse de Marc-André Wagner, historien du cheval, l'aide apportée par Odin à Sigurðr pour conquérir Grani vise à montrer au héros qu'il a la faveur du dieu, Grani étant le propre fils de Sleipnir, la monture d'Odin. Par la suite, la Völsunga saga met en valeur les liens de complicité entre Sigurðr et sa monture, thème classique et courant dans toute la littérature héroïque médiévale. Le franchissement du cercle de flamme illustre le pouvoir de briser les limites entre les mondes, fréquemment attribué au cheval chez les germano-scandinaves, ce qui pourrait signifier que Grani est un animal sacré. La Thidrekssaga met elle aussi ces liens de complicité en avant sous la forme d'un entre le cavalier et sa monture, Grani venant seul prendre le mors des mains de Sigurðr, ce qui s'apparenterait à proche du totémisme. Le récit révèle alors le nom que Sigurðr garde secret, celui des Völsung, c'est-à-dire les . Il en conclut que le cheval Grani est , et que l'étymologie des Völsung pourrait renvoyer à un totémisme ancien.
Carl Gustav Jung pense dans son ouvrage, Métamorphose de l'âme et ses symboles, que ce cheval est lié à la symbolique du feu et de la lumière, et par extension à celle de l'éclair. . A contrario, ce passage a donné lieu à une interprétation selon laquelle Grani est capable de sentir si son cavalier a peur du feu : le succès de la traversée du cercle de flammes ne dépendrait pas des qualités des chevaux, mais de celles de leurs cavaliers respectifs. Ce n'est pas le cheval Goti qui a peur du feu (et donc se dérobe), mais bien son cavalier Gunther.
La couleur de Grani, grise comme celle de son ancêtre Sleipnir, a elle aussi son importance. La romancière Nancy Marie Brown fait remarquer que les chevaux gris étaient généralement considérés comme des animaux-fées, sorciers, ou fantomatiquesTchal-Kouyrouk, qui descend aux enfers dans une épopée kirghize, est également un cheval gris. Une étude visant à déterminer quelle pourrait être parmi les vingt-quatre runes du futhark celle qui est gravée en déduit que ce pourrait être Othala, car ..
Selon Henri Dontenville, la légende du aurait influencé les Otia imperalia de Gervais de Tilbury. Il y est question d'un étrange poulain cabré, vers .
Influences et adaptations modernes À partir des sources mythologiques telles que l'Edda poétique, la Völsunga saga et la chanson des Nibelungen (où Grani n'est à l'origine pas mentionné), diverses adaptations de l'histoire de Sigurd et Grani ont été réalisées, plus ou moins fidèlement, en reconstituant les passages de la légende qui n'existent pas dans les anciens textes.