Le Maître du Champion des dames est un enlumineur et cartonnier pour tapisseries anonyme du . Il doit son nom de convention au manuscrit qui le révéla : le manuscrit 875 (anciennement 352) de la Bibliothèque municipale de Grenoble, où est copié le Champion des dames de Martin Le Franc. Cet artiste, sur lequel on ne possède aucun renseignement biographique ni mention dans des documents d'archives, a un style unique qui le singularise par rapport aux enlumineurs de son époque. Son nom lui est donné par Jacques Bacri en 1937..

Œuvres attribuées Il a réalisé 183 images reparties en 8 manuscrits.. : Champion des dames, ms. 875 (anciennement 352) de la bibliothèque municipale de Grenoble ; ce manuscrit comporte à lui seul plus de miniatures que la totalité des autres manuscrits connus de l'artiste. Il est composé de 444 folios de , et date de 1460 environ. Cas des nobles hommes et femmes, ms. 622 de la bibliothèque municipale de Carpentras (bibliothèque Inguimbertine) ; ce livre de Boccace, dans une traduction de Laurent de Premierfait de 22 folios, contient cinq miniatures à la gouache de couleur. Miroir de la mort, ms. 410 de la bibliothèque municipale de Carpentras (bibliothèque Inguimbertine); Histoire de Jason, ms. 119 de la Pierpont Morgan Library à New York ; ce manuscrit de Raoul Lefèvre est, d'après la notice, enluminé « dans le style du Maître du Champion des dames ». Il comporte 106 folios, écrites sur papier. Il contient douze miniatures en grisailleImage du folio 24 sur la Pierpont Morgan Library.. Histoire de Jason, ms. fr. 12570 de la bibliothèque nationale de France à Paris ; Romuleon, ms. 10173-10174 de la bibliothèque royale de Belgique; les deux manuscrits précédents portent les armes de Jean de Wavrin. Recueil des histoires de Troie ms. 3326 de la bibliothèque de l'Arsenal à Paris ; ce manuscrit, recueil de trois textes sur Troie, fut la propriété et la commande de Jean V de Créquy. Il ne comporte que deux miniatures en grisaille colorée, dont la seconde relate la rencontre de Troïlus et Brisaida, dans le récit de Boccace. Manière de la fondation et augmentation de l'église notre-Dame de Boulogne, ms. 5126 de la bibliothèque de l'Arsenal à Paris ; ce petit recueil de 25 folios contient 6 miniatures représentant la construction de l'église. Les armes de Jeanne de la Viéville, épouse d' Antoine de Bourgogne figurent dans la bordure inférieure de la page frontispice. Sur le dernier feuillet figure l’ex-libris de son époux, le Grand Bâtard de Bourgogne (« Nul.ne.si.frote.ob.de.bourg[og]ne ».).

Le Maître illustre principalement des ouvrages sur papier, dont les aquarelles du Champion des dames et du Miroir de la mort. Quatre de ses manuscrits présentent des grisailles, dont le Recueil des histoires de Troie et la Manière de la fondation.

C'est en 1955 que Jean Porcher identifie les huit manuscrits appartenant à la stylistique du Maître du Champion des dames.

Un continuateur du maître a participé à l'enluminure d'un Roman de Perceforest, destiné à Louis de Gruuthuse, en collaboration avec Philippe de Mazerolles, le Maître de la Chronique d'Angleterre et le Maître aux grisailles fleurdelisées, BNF, fr.345-348

Le cadre de production

Du Maître du Champion des dames on ne sait que peu de choses. D'après Jean Porcher, on peut le localiser dans la région de Lille car c'est le lieu de résidence de l'un de ses principaux commanditaires, Jean de Wavrin.

Sa formation a probablement eu lieu durant les années 1455 – 1465. Cet enlumineur est associé à ceux de la cour de Bourgogne, mais ce qui le différencie de ses prédécesseurs est son usage particulier de l'aquarelle et la création de cycles iconographiques nouveaux. Cependant, il a pu être formé au sein de l'atelier du Maître de Wavrin, à qui sont attribués cinq manuscrits manuscrits principaux et qui, d'après Jean Porcher, est lui aussi localisé à Lille. Son activité a lieu sans doute entre 1455 et 1465. Toutes les enluminures du Maître de Wavrin sont réalisées sur papier selon la technique du dessin colorié. Les images ont un cadre simple composé uniquement de deux baguettes parallèles tracées à l'encre brune. De plus, autour de la miniature, les marges restent blanches et l'ornementation est limitée aux lettrines. On retrouve ces aspects dans l'œuvre du Maître du Champion des dames. Le Maître de Wavrin peint en lavis rapide sans uniformiser les couleurs et sans se soucier du modelé. De plus, le blanc de réserve sert comme indicateur de lumière, ce que nous pouvons également retrouver chez notre artiste. Tous deux représentent des personnages à la mode de la cour de Bourgogne, de ce fait les costumes restent similaires. Également, tous deux tendent à géométriser leur représentations.

Les deux Maîtres ont des techniques similaires en ce qui concerne la maîtrise de l'aquarelle, les couleurs, le banc de réserve et la géométrisation des formes. Cependant, en ce qui concerne les codes picturaux, le Maître de Wavrin a un code plus simple que celui du Maître du Champion des dames, qui est plus vaste et plus détaillé. De ce fait, le Maître du Champion des dames n'est pas considéré comme un suiveur du Maître de Wavrin; même s'ils sont tous les deux issus d'un même courant stylistique, ils l'animent avec indépendance et originalité.

Le style

Le Maître du Champion des dames doit son nom à son œuvre la plus importante, le manuscrit du Champion des dames. Les éléments de style décrits ci-dessous se rapportent principalement à ce manuscrit. Un très net écart s'observe entre les illustrations des quatre-vingt premiers feuillets, au dessin plus fouillé et remplies de personnages animés, et celles du reste du volume, plus dépouillées et aux figures traitées de façon monumentale. L'aquarelle du début s'allège peu à peu pour faire place à un modelé plus économe..

Le Maître du Champion des dames utilise comme support, au cours de sa production identifiée, trois fois du parchemin et cinq fois du papier. Dans la seconde partie du , le parchemin et le papier se côtoient. Le papier est moins cher, mais les techniques de peinture sont différentes.

Il utilise différentes techniques picturales ; ainsi sur les huit manuscrits, deux sont en aquarelle ou « dessin colorié », deux autres historiés à la gouache et enfin quatre en grisaille. Il a une préférence pour le papier car il aime travailler à l'aquarelle, procédé impossible sur le parchemin. Le parchemin absorbe l'eau contenue dans l'aquarelle. Le travail sur papier est plus rapide, donc, il y a moins de frais de réalisation, par conséquent un prix plus abordable et de ce fait une plus large diffusion. C'est pourquoi la pratique de l'aquarelle représente quatre-vingt-quinze images soit 80 % de sa production. Quand le Maître du Champion des dames utilise l'aquarelle il limite le contours des figures par un trait brun tracé à la plume. La couleur indique les zones d'ombre dans sa teinte la plus forte, le blanc désignant la pleine lumière. Entre les deux zones, des teintes diluées font la jonction.

Ces dessins coloriés peuvent être divisés en différents groupes selon l'utilisation ou non du blanc, c'est-à-dire du blanc de réserve. L'enlumineur rehausse uniquement ces parties « vides » à l'aide de hachures en couleur. Ainsi, les plis des vêtements, les motifs des étoffes, les motifs géométriques des sols et murs accentuent la matière du volume.

La palette thumb|Champion des dames, Grenoble, ms 352, folio 49v : Une bataille. La palette du Maître du Champion des dames peut être divisée en deux groupes. D'une part, la grisaille où il emploie uniquement du blanc et des dégradés de noir; d'autre part, une palette colorée. Pour lui, le blanc représente la lumière et la couleur l'ombre. Cette palette colorée est tout de même limitée. Il utilise principalement le rouge, le rose, le bleu, le vert, le noir et le blanc. Il utilise rarement l'orange, le violet, le brun et le jaune. D'après Pascale Charron, le Maître du Champion des dames utilise sa palette comme un « outil de narration ». En effet, pour cet enlumineur la couleur devient un moyen de créer un sens d'une image à l'autre. L'action se répond au fil des miniatures.

Les personnages thumb|Champion des dames, Grenoble, ms 352, folio 52v : Un groupe de personnages. Le Maître du Champion des dames fait preuve d'une sensibilité dans le modelé de ses personnages et surtout en ce qui concerne le visage et le costume.

Cet enlumineur a trois façons de traiter les visages. Dans un premier temps, il fait des traits grossièrement rehaussés de rouge pour signifier les paupières, les pommettes et le menton. Mais cette technique tend à évoluer. Dans un deuxième temps, il utilise une peinture peu diluée qui donne une impression de fort volume. Puis, pour finir, les manuscrits de Carpentras ont tous deux un procédé unique. Dans le ms 410, on s'aperçoit que pour mettre en valeur les visages composés de blanc de réserve, il associe des touches de rose à de fins traits qui soulignent l'œil, le menton et les joues. Ce procédé donne plus de caractère aux visages. Les personnages ont les yeux cernés et ont une bouche esquissant des expressions moins statiques. Les personnages sont mis en valeur grâce à leurs vêtements rehaussés de plis ou avec d'importants contrastes d'ombre et lumière.

Cependant, le changement du « codex » pictural ne signifie pas pour autant que plusieurs artistes aient contribué à ce travail. Ainsi, l'artiste élabore une nouvelle technique et qui construit peu à peu au fil des images. De plus, d'après la technique employée dans le manuscrit de Grenoble on peut déduire qu'il expérimente le travail de l'aquarelle avec un aplat d'une couleur épaisse. Peu à peu il allège son travail avec l'abandon de la peinture blanche au profit du blanc de réserve, où toutes les parties non « coloriées » sont le blanc du papier. Le Maître du Champion des dames affine l'aplat de couleur ce qui produit un effet de souplesse dans les visages et les costumes avec la technique du fondu. Le Maître du Champion des dames a également un goût prononcé pour le fort contraste. Ce goût pour les fortes oppositions doit certainement venir de son travail de la grisaille où le blanc se heurte au noir.

Les femmes Elles sont toutes représentées de trois-quarts et elles ont toutes une silhouette similaire. Elles ont toutes un visage ovale avec un haut front, un petit menton et un long cou gracile. Elles ont de fins sourcils arqués. Les yeux sont noirs avec une paupière tombante. La ligne arrondie de la mâchoire rejoint le tracé de l'oreille placée en dessous de la coiffe. Elles ont une petite bouche figurée par un trait noir, soulignée de rouge et la lèvre inférieure réduite au minimum, à une tache rose. Elles ont un buste droit, une taille fine et des hanches rondes. Cette représentation est en usage à la fin du à la cour de Bourgogne. Les mouvements féminins sont uniquement créés par des torsions de la taille. Mais, le plus souvent, elles sont statiques. Comme les représentations alitées, elles participent à l'action avec réserve. La tête des femmes n'est quasiment jamais nue, elles sont souvent coiffées d'un attribut tel qu'un voile ou encore d'une coiffe, voire un hennin. Les cheveux détachés signifient sans doute la jeunesse.

Les hommes thumb|Champion des dames, Grenoble, ms 352, folio 55r.

Les hommes sont eux aussi représentés le plus souvent de trois-quarts. Le Maître du Champion des dames donne deux types de visages à ses personnages masculins. Ainsi les personnages nobles ou du moins de bonne naissance ont un visage fin, avec un haut menton, un long nez droit, les yeux assez petits avec des paupières tombantes, une bouche avec de fines lèvres. Leurs joues sont figurées par une ligne verticale de couleur rouge-rose. Les rides sont un moyen pour l'enlumineur de marquer la sagesse. Il en va de même pour la barbe.