Le Front Deutscher Äpfel (FDÄ, en français : Front des pommes allemandes), souvent abrégé en Apfelfront (« Front des pommes »), est une organisation satirique allemande constituée à Leipzig en 2004. Il parodie des partis d'extrême droite, particulièrement le Parti national-démocrate d'Allemagne (NPD, Nationaldemokratische Partei Deutschlands), dont il reprend l'esthétique, le vocabulaire, les rituels et les structures, tout en appliquant leur discours nationaliste et xénophobe à l'arboriculture fruitière : c'est désormais la pureté du verger allemand qu'il s'agirait de défendre contre les fruits étrangers..
Né comme une intervention ponctuelle en marge d'une manifestation néonazie, le mouvement devient en une décennie une institution de la contre-culture antifasciste allemande, avec des sections locales dans plusieurs Länder, une déclinaison hongroise, des alliances avec le parti satirique Die PARTEI et un ouvrage de synthèse publié pour ses dix ans..
Contexte Le FDÄ naît en réaction directe à la percée électorale du NPD en Saxe. Lors des élections législatives régionales de 2004 en Saxe, le 19 septembre 2004, le NPD conduit par Holger Apfel obtient 9,2 % des voix et douze sièges au Landtag de Saxe, son meilleur résultat électoral. Le parti d'extrême droite dispose dès lors d'un groupe parlementaire régional important et d'une tribune publique durable. C'est dans ce climat, à Leipzig, qu'un petit groupe de jeunes gens décide de répondre non par la contre-manifestation classique, mais par la parodie..
Nom Le nom de l'organisation est un jeu de mots sur le patronyme d'Holger Apfel (Apfel signifiant « pomme » en allemand), homme politique du NPD notamment connu pour ses positions révisionnistes concernant la Seconde Guerre mondiale.. Holger Apfel préside le groupe NPD au Landtag de Saxe de 2004 à 2013, puis le parti au niveau fédéral de novembre 2011 à décembre 2013.
Autour de ce nom s'est développée toute une mythologie parodique. Les membres se saluent par un « Heil Boskop ! », du nom d'une variété de pomme très répandue en Allemagne, et l'idéologie du mouvement est baptisée « boskopisme ». Le site du mouvement évoque ainsi une « communauté populaire boskopiste » (boskopistische Volksgemeinschaft), détournant le concept nazi de Volksgemeinschaft..
Programme et rhétorique
Revendications L'organisation se présente comme une « initiative nationale » dirigée contre l'envahissement étranger (Überfremdung, terme central du vocabulaire d'extrême droite) du patrimoine fruitier allemand, et contre les fruits tombés qui traînent au sol. Le jeu de mots repose sur l'adjectif allemand faul, qui signifie à la fois « paresseux » et « pourri » : les fruits tombés sont donc aussi bien des fainéants que des déchets, parodie transparente du discours sur les « parasites » sociaux..
Ses revendications centrales, calquées sur le programme anti-immigration de l'extrême droite, sont au nombre de trois :
mettre fin à l'« altération » des vergers allemands par la greffe d'espèces étrangères, parodie du discours sur le métissage ; fermer les frontières aux fruits exotiques, mot d'ordre résumé par le slogan (« Frontières fermées aux fruits étrangers ! ») ; éliminer les fruits tombés et pourris, qu'il s'agit de réduire en compote.
Détournement du discours du NPD Les slogans employés par le NPD, et notamment par Holger Apfel, comme (« Fermez les frontières ! »), sont repris par le FDÄ de manière outrancière, mais détournés vers l'arboriculture et la transformation des fruits, afin de rendre ridicules les déclarations politiques d'origine et leurs auteurs. Le procédé est celui de la sur-identification : plutôt que de contredire l'adversaire, le FDÄ pousse sa logique jusqu'à l'absurde.
Le mouvement pousse le mimétisme jusqu'à se présenter comme la seule véritable force nationale. Il refuse d'abandonner la défense de la pomme allemande contre les agrumes à des groupuscules qu'il qualifie de « pseudo-nationaux », comme le NPD ou l'Union populaire allemande (DVU), parodiant ainsi les querelles de légitimité qui divisent l'extrême droite allemande. Selon la taz, le mouvement annonçait aussi que les « traîtres », à savoir le « fruit tombé brun » du NPD, seraient livrés sans délai au pressoir..
Langage Le mouvement imite également les codes linguistiques de l'extrême droite allemande en ligne. À l'instar des sites nationalistes qui s'efforcent de n'employer que des mots d'origine allemande, la page d'accueil (Homepage) devient la Heimseite, le site web la Weltnetzseite (« page du réseau mondial ») et le forum de discussion le Brett (« tableau »). Les termes anglais étant parfaitement intégrés à l'allemand courant, ces équivalents forcés apparaissent xénophobes, ou au moins ridicules, dans un contexte informatique. Le site pousse la logique jusqu'à son bandeau de consentement, qui traduit les cookies par Kekse (« biscuits »).. Son manifeste reprend par ailleurs la rhétorique de certains nationalistes, en annonçant une « crise des nations » et en appelant à un « réveil des peuples »Site du FDÄ : The Front Manifesto , consulté le 21 décembre 2013.Site du FDÄ : Front Manifest , consulté le 21 décembre 2013..
Organisation
Structure En référence à l'organisation des partis d'extrême droite passés et actuels, le FDÄ se divise en sous-groupes :
une organisation de jeunesse, Nationales Frischobst Deutschland (NFD, Fruits frais nationaux d'Allemagne) ; une organisation féminine, Bund weicher Birnen (BWB, Union des poires douces), dont le nom fait écho au Bund Deutscher Mädel du régime nazi ; Birne (« poire ») désigne familièrement la tête, et l'expression eine weiche Birne haben (« avoir une poire douce ») signifie « être tout à fait stupide » ; de nombreuses sections locales appelées Gaue, en référence aux circonscriptions territoriales du parti nazi dirigées par des Gauleiter.
La direction du mouvement reprend elle aussi une terminologie empruntée au Troisième Reich : le fondateur est désigné comme le « Führer » de la Front, et Max Upravitelev y porte le titre de « ministre de la Propagande »..
Effectifs Selon la Sächsische Zeitung, le FDÄ compte 15 membres en juin 2005 et le NFD 25.. Le mouvement revendique lui-même plus de 500 membres, et davantage encore de sympathisants. En 2010, la taz indique qu'il est soutenu par 15 groupes locaux répartis dans toute l'Allemagne. Le site officiel recense notamment des sections à Bamberg, en Franconie, à Halle, à Königs Wusterhausen, dans l'arrondissement du Pays-de-Nuremberg et en Saxe-Anhalt..
Histoire
Fondation (2004) L'organisation est fondée à la suite de la campagne et des élections au Landtag de Saxe du 19 septembre 2004. Son fondateur est Alf Thum. Le groupe réuni autour de lui ne se définit pas comme étant de gauche, mais comme « non-droite » (Nicht-Rechte), et ses membres se considèrent davantage comme des artistes cherchant à rompre avec le rituel convenu manifestation/contre-manifestation. Cette distance revendiquée vis-à-vis de la gauche militante est essentielle à la stratégie du mouvement : il ne s'agit pas d'opposer un camp à un autre, mais de retourner contre l'extrême droite ses propres codes.
Premières actions (2004-2008) vignette|Militants du FDÄ à Gräfenberg, le 18 août 2007. Depuis sa fondation, l'organisation est présente lors de la plupart des grandes marches du NPD et des néonazis, notamment en Allemagne de l'Est. Sa première apparition a lieu le 3 octobre 2004, jour de la fête de l'Unité allemande, lors d'un rassemblement du NPD à Leipzig qui a finalement pu être empêché. Suivent notamment le 13 février à Dresde, la manifestation du mai déclarée par le militant néonazi hambourgeois Christian Worch, le octobre 2005 à Leipzig et le 8 mai 2005 à Berlin. Les dates ne doivent rien au hasard : le 13 février correspond à l'anniversaire du bombardement de Dresde, instrumentalisé chaque année par l'extrême droite, et le 8 mai à la capitulation allemande de 1945.
Lors de la contre-manifestation du mai 2006 à Leipzig, la presse remarque les militants à leur chant de ralliement, qui demande ce qui donne sa force à la jeunesse allemande pour répondre en chœur : (« du jus de pomme ! »). Le slogan donne plus tard son titre à un article du Spiegel..
Le FDÄ participe également aux festivals politiques pour la jeunesse organisés par le gouvernement fédéral, « Berlin 05 » et « Berlin 08 », et figure parmi les contre-manifestants opposés à la marche du NPD du mai 2008 à Hambourg-Barmbek. Le 18 août 2007, le mouvement intervient sur la place du marché de Gräfenberg, en Haute-Franconie (Bavière), dans le cadre de la contre-manifestation « Gräfenberg ist bunt » (« Gräfenberg est multicolore »).
Par provocation, l'organisation invite publiquement les informateurs de l'Office fédéral de protection de la Constitution à infiltrer ses rangs, arguant qu'il s'agit d'une étape indispensable pour tout groupement nationaliste digne de ce nom, et la suite logique du fichage de ses brassards par les services de police. Cette demande parodie les nombreuses affaires d'infiltration du NPD par les services de renseignement, qui avaient notamment fait échouer une première procédure d'interdiction du parti devant la Cour constitutionnelle fédérale en 2003.
Extension géographique Malgré les critiques et les fréquentes confusions avec de véritables militants d'extrême droite, le mouvement gagne en popularité et des sous-groupes locaux se forment. Une section importante apparaît dès août 2006 en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, en réaction à l'entrée du NPD au Landtag de ce Land. D'autres groupes suivent en Bavière, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, dans le Brandebourg et en Hesse. L'expansion suit ainsi la carte électorale de l'extrême droite : chaque nouvelle implantation du NPD suscite une section locale du FDÄ..
Le CD « Rebellion am Obstmarkt » (2010) En 2010, le FDÄ produit un CD destiné à être distribué gratuitement dans les cours d'école, sur le modèle de ce que pratique alors le NPD, intitulé Rebellion am Obstmarkt (« Rébellion au marché aux fruits »). Le NPD distribuait en effet des CD de musique d'extrême droite aux abords des établissements scolaires pour recruter parmi les adolescents ; le FDÄ détourne exactement ce procédé.
Le disque rassemble 19 titres de différents groupes, dont une contribution de Sebastian Krumbiegel, chanteur des Prinzen. Tous les textes dénoncent la violence d'extrême droite. Les organisateurs, âgés de 19 à 21 ans, se sont associés aux associations Exit Deutschland, Kein Bock auf Nazis, Laut gegen Nazis et Gesicht zeigen!, ainsi qu'au musicien Tibor Sturm.
Le CD est volontairement conçu pour être confondu, au premier regard, avec un produit de l'extrême droite : ses couleurs, sa facture et sa typographie imitent un CD comparable du NPD. Le second regard doit inciter les élèves à accueillir avec esprit critique les « cadeaux » qu'on leur distribue. Les organisateurs justifient cette démarche par le fait que les néonazis sont devenus plus difficiles à identifier : ils s'emparent de thèmes sociaux, s'habillent en noir comme les antifascistes et se disent autonomes, ce qui séduit une partie de la jeunesse. La distribution est prévue pour la rentrée scolaire dans les différents Länder.
Alliance avec Die PARTEI et « Operation Bundestagswahl » (2013) Le FDÄ se déclare proche de Die PARTEI, le parti satirique dont le nom complet signifie « Parti pour le travail, l'État de droit, la protection des animaux, la promotion des élites et l'initiative démocratique de base », et appelle à le soutenir.