LAnglo-normand est une race de chevaux de selle originaire de Normandie, en France. Issue de croisements entre des Pur-sangs, des trotteurs du Norfolk et des chevaux normands lourds, elle naît dans les années 1830. Elle évolue jusqu'au début du en absorbant des populations de chevaux locaux, notamment le Merlerault et le carrossier noir du Cotentin. « Cheval à deux fins », utilisé tant comme trotteur que comme carrossier et sous la selle, l'Anglo-normand devient très populaire sous le Second Empire. Il constitue alors la principale monture de la cavalerie française. La loi Bocher, votée en 1873, augmente significativement ses effectifs et son utilisation militaire, bien qu'il soit peu réputé comme cheval de troupe.
Au , la modernisation des transports et des armées entraîne la fin de l'utilisation militaire et carrossière de ces chevaux, ainsi qu'une réorganisation de leur élevage. Le Trotteur français est séparé de l'Anglo-normand. Dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, l'Anglo-normand devient une monture de sport équestre, en particulier de saut d'obstacles. La race s'illustre grâce à des champions comme Lutteur B, médaille d'or aux jeux olympiques d'été de 1964, et plus tard des raceurs comme Condor et Furioso . La fusion de toutes les races de demi-sang françaises en 1958 inclut ce cheval régional au registre national du Selle français. Son influence y est primordiale, les origines normandes restant les plus représentées chez le Selle français. L'Anglo-normand n'existe officiellement plus entre 1958 et 2015, année de réouverture d'un nouveau registre généalogique. Le retour de cette race régionale vise à offrir une alternative au Selle français.
Histoire
L'histoire du cheval Anglo-normand peut être mise en parallèle avec celle de nombreuses autres populations chevalines régionales durant le , époque à laquelle des programmes de zootechnie transforment les chevaux autochtones des provinces françaises en introduisant des étalons étrangers via les Haras nationaux. L'Arabe et le Pur-sang sont considérés comme des améliorateurs. Ce type de croisement, à savoir une jument autochtone, à orientation carrossière ou militaire et un étalon Pur-sang, est reconnu en 1914 sous le nom de « demi-sang ». On trouve des chevaux « demi-sang » dans de nombreuses régions françaises, régions dont ils tirent généralement leur nom.
Des origines normandes vignette|gauche|alt=Gravure d'un anglo-arabe conduit à pied par un homme.|Un étalon normand d'avant 1830, dans lEncyclopédie pratique de l'agriculteur, publiée par Firmin-Didot et Cie, , 1877.
Durant l'Antiquité, la Normandie héberge de petits chevaux de type bidet. Au , la pratique des courses de chevaux est documentée dans la région. Au , la qualité des « » suscite la convoitise dans toute l'Europe. Au , ce sont de petits bidets lourds et résistants, aptes à tracter sur de longues distances et à servir de diligenciers ou chevaux d'artillerie. Des croisements ont lieu avec le Barbe et l'Arabe à l'époque de Louis ....
L'origine de l'Anglo-normand remonte véritablement au . Après les guerres napoléoniennes, il ne reste quasiment plus de chevaux de selle en France, phénomène accentué par l'amélioration des routes, qui entraîne une grosse demande en carrossiers au détriment des chevaux de selle. La crise du cheval de selle dure d'environ 1815 jusqu'aux années 1850, seuls les secteurs du luxe et de l'armée restant demandeurs.. Éphrem Houël signale toutefois à cette époque l'existence d'une race de selle normande à Merlerault, cité par ..
En Basse-Normandie, au début du , il s'élève surtout des carrossiers normands, ancêtres de l'actuel Cob normand et du Trotteur français.. Par croisement avec le Pur-sang, les juments normandes donnent un demi-sang connu sous le nom d'Anglo-normand. Les éleveurs de la région commencent vraisemblablement ces croisements dans les années 1830.. Des juments indigènes sont croisées avec des étalons Pur-sang et Arabe, mais les premiers résultats sont décevants..
Sous le Second Empire
L'Anglo-normand devient réellement une race populaire à l'arrivée du Second Empire, en concurrence avec le Pur-sang. Il est réputé pour être le type même du cheval polyvalent, apte tant à la selle qu'à la traction d'attelages pour les particuliers.. De 1840 à 1860, la race est influencée par des croisements avec des chevaux trotteurs demi-sang provenant d'Angleterre. Les juments locales normandes sont croisées avec des Pur-sangs importés et des trotteurs du Norfolk, trotteurs Orlov importés de Russie et autres demi-sangs, issus eux-mêmes de chevaux du Norfolk et de Mecklembourgeois. En 1855, la qualité des animaux issus de cet élevage assure sa réussite. L'Anglo-normand s'implante dans toute la France (Bretagne, Vendée, Poitou, Aunis, Saintonge, Anjou)...) au détriment notamment d'une race de selle venue du sud, le cheval limousin. L'Anglo-normand est présenté sur des foires d'élevage régionales : à Saint-Lô en 1859, à Caen en 1860 et à Évreux en 1864.
En 1864 est fondée la Société du cheval français de demi-sang, qui deviendra plus tard la société d'encouragement à l'élevage du cheval français.. En 1865, lors du concours d'Alençon, la presse parisienne publie deux articles critiques contre cette race. Une opinion répandue veut en effet que seul l'élevage du Pur-sang vaille la peine d'être encouragé. D'après Denis Bogros, les éleveurs de chevaux carrossiers normands trompent longtemps l'État français en parvenant à lui vendre des « rebuts d'élevage » comme remontes militaires, grâce à un puissant lobbying. C'est pourquoi ces éleveurs répandent la notion de , concernant en particulier l'Anglo-normand. La conquête de l'Algérie entraîne pour eux une concurrence en la présence des chevaux Barbes..
Loi Bocher et conséquences vignette|alt=Gravure par Thomas von Nathusius d'une jument anglo-normande dans un enclos extérieur.|Gravure d'une jument Anglo-normande par Thomas von Nathusius, vers 1890.
La loi dite « Bocher », ou « loi des haras et remontes », est votée en 1873 et instaure des primes pour les éleveurs de chevaux de la métropole, tout en taxant les importations. Ce protectionnisme résulte du désir des éleveurs métropolitains de protéger leurs intérêts face aux importations venues des colonies françaises. Toujours d'après Bogros, le député Bocher, ancien préfet du Calvados, présente un argumentaire en faveur d'un soutien à l'élevage et l'utilisation de l'Anglo-normand, qui est . :
D'après Alfred GallierAlfred Gallier est vétérinaire inspecteur de la ville de Caen et conseiller général du Calvados., cette loi augmente significativement l'effectif des étalons nationaux et développe la production de chevaux de demi-sang, en particulier de l'Anglo-normand, à destination des armées. La mode du cheval carrossier retarde longtemps la production d'un véritable cheval de selle Anglo-normand. Les militaires doivent imposer une « révolution » aux éleveurs, souvent ignorants des emplois de leurs chevaux. Cette situation entraîne des conflits..
Réorientation de l'élevage vers les sports équestres
Avec la modernisation des transports et de l'armée au , les Anglo-normands perdent leurs débouchés militaires et carrossiers. La Seconde Guerre mondiale et l'occupation allemande sont des désastres pour le berceau d'élevage de la race. D'une part, les combats détruisent les fermes et tuent la moitié des chevaux du Haras national de Saint-Lô. D'autre part, le cheval a totalement perdu son statut d'animal de luxe et de loisirs. Les animaux restants sont surtout de type Cob normand. Les éleveurs repensent leur activité en partant d'élevages en ruines. Le plan Marshall les convainc de ne pas s'orienter vers le cheval de labour, amené à disparaître. Ils font figure de pionniers en se réorientant vers les sports équestres et en ouvrant un stud-book pour la race Anglo-normande dès le , à Saint-Lô. Dans les années 1950 et 1960, l'Anglo-normand devient le principal cheval de sport de la scène sportive internationale..
Un observateur anglophone suggère toutefois que les Français obtiendraient de meilleurs résultats en sélectionnant plus rigoureusement leurs juments poulinières. En dépit de ces critiques, les Anglo-normands obtiennent d'excellents résultats en saut d'obstacles, notamment grâce à Lutteur B, médaille d'or aux Jeux olympiques d'été de 1964 à Tokyo.. Ils sont régulièrement croisés au Pur-sang, entre autres sous l'influence d'Ibrahim, un demi-sang particulièrement prolifique.
Fusion avec le Selle français
L'Anglo-normand est fusionné en 1958 dans la race nationale du Selle français. L'État français soutient activement, via un gros investissement financier, l'utilisation des étalons Anglo-normands pour la constitution de cette race de sport nationale. Les étalons issus de la race Anglo-normande, comme Condor, , Almé et Cor de la Bryère, sont à l'origine de lignées de chevaux de sport parmi les plus performantes d'Europe. Parmi les Selle français issus d'Anglo-normands figurent entre autres Jalisco B, Quito de Baussy, , Quidam de Revel, Baloubet du Rouet, Le Tot de Semilly, Diamant de Semilly, Nabab de Rêve, Jus de pomme, Dollar du Mûrier et Papillon Rouge. Durant des décennies, la race Selle français apparaît composite et les chevaux de souches normandes présentent des différences de morphologie bien visibles.
Réouverture du stud-book En , l'éleveur Fernand Leredde du célèbre haras des Rouges (naisseur de Rochet Rouge et Papillon Rouge) dépose la marque « Cheval de Sport Anglo-Normand » (CSAN)., pour préserver le patrimoine génétique du Selle français issu d'Anglo-normands sur quatre générations.. L'idée se concrétise en grâce à l'aide et au soutien actif d'autres professionnels, aboutissant à la création d'un label. Le Selle français est, en effet, de plus en plus croisé avec d'autres races européennes depuis l'arrivée de l'insémination artificielle dans les , et l'ouverture du stud-book aux chevaux de races étrangères dans les . Le droit du sol autorise un cheval d'origine étrangère à porter le nom de « Selle français » s'il est né en France. D'autres éleveurs, entre autres l'élevage du Theil, soutiennent un retour de l'Anglo-normand comme cheval de sport français régional.. Les éleveurs normands appelés à voter dans leur ensemble ont toutefois rejeté l'idée d'une modification du stud-book Selle français.
Le projet d'un nouveau stud-book est auditionné en et par la Commission des livres généalogiques, puis le au ministère de l'Agriculture. Le président de l'Association nationale du selle français Bernard Le Courtois s'est prononcé ouvertement contre le , arguant que la concurrence des autres pays est déjà forte dans le monde de l'élevage du cheval de sport, et qu'il faudrait éviter d'en créer une en France.. Il qualifie ce projet de réouverture de « criminel », affirmant qu'il s'agirait d'un retour en arrière mené par un « groupuscule d'éleveurs fantaisistes et sans scrupules ».. Le Syndicat des Éleveurs et Cavaliers professionnels de chevaux et poneys de sport s'est défendu en répondant que l'éleveur à l’origine du projet du stud-book Anglo-normand figure parmi les plus réputés au monde, tandis que le stud–book SF est « le plus assisté et le plus en déclin d’Europe ».. Selon l'avocat Xavier Bacquet, le long blocage de la réouverture de ce stud-book semble résulter d'une volonté de conserver le monopole du stud-book Selle français, et ce alors que la loi impose d'agréer les demandes de stud-book légitimes..