Thierry Marignac, né en , est un écrivain et traducteur français.

Biographie Dada et Bazooka Sa première nouvelle paraît en 1980 dans Paris Noir, recueil édité par le Dernier Terrain Vague en compagnie de 18 autres auteurs dont Léo Malet, A.D.G., Pierre Siniac, Hervé Prudon… Cette maison d’édition, aujourd’hui disparue, est aussi alors celle du groupe BazookaLe groupe Bazooka qui appartient à la Figuration critique, ou plus largement à la Figuration libre, se forme en 1974 aux ateliers graphiques des beaux-arts, avec comme principaux membres Kiki Picasso, Loulou Picasso, Olivia Clavel, Lulu Larsen, Bernard Vidal, Jean Rouzaud, c.f le livre de Jean Seisser, Benoît Decron, Gilles Forest, Serge July, Bazooka : un regard moderne, éditions du Seuil, 2005 . La liaison n’est pas anodine. Plus qu’un simple lien de génération avec ce collectif d’artistes peintres et dessinateurs, on retrouve dans les romans de Thierry Marignac le même goût pour une esthétique âpre et tranchante, propre à l'univers de la Figuration critique. De même, ses romans sont campés dans des univers rudes, jamais exempts de cruauté rampanteThierry Marignac nous promène loin du whodunit et de ses codes trop usés : crime, enquête, résolution. Sébastien Lapaque, Une ville au bord de l’ébullition, Le Figaro, jeudi 26 mars 2009, , Le Figaro littéraire page 4., où flotte en suspension une oppression totalitaire qu’elle soit fasciste, communiste, ou simplement mafieuse. Sous ce climat de ciel sale, survivent des personnages à la fois insurgés et défaitistes. Cet apparent paradoxe pose un climat dans lequel les intrigues se tendent. Les décors y semblent parfois en noir et blanc. L’esthétique industrielle rappelle alors celle du mouvement Dada des années 1916-1925c.f. Dada : La révolte de l’art, Marc Dachy, coll. « Découvertes Gallimard / Arts » (), 2005 à l’occasion de l’exposition au Centre Pompidou, ..

Plus encore que ses romans précédents, Renegade Boxing Club, publié à la Série Noire en , s’appuie dans ses effets de composition sur cette esthétique déroutante. Le héros évolue dans deux univers totalement diffractés qui entretiennent le malaise comme dans les tableaux de Nikolai Ovchinnikov, né à Moscou en 1958. Télescopage de mondes a priori parallèles, intrigues mettant en tension des mécanismes d’aliénation, héros égaré à la recherche d’une nouvelle intégrité dans la communauté des hommes. Une écrit Le FigaroRenegade Boxing Club n’est pas un roman policier, c’est une odyssée au cœur des ténèbres. Sébastien Lapaque, op. cit.. Dans cet univers de sasses de sous-mariniers soviétiques passent des mafieux russes et des boxeurs noirs du New Jersey. Il s’y déploie : . Après un lent travail de sape, le conflit surgit le plus souvent brusquement, comme le gauche fatal d'un boxeur : .

Thierry Marignac d’en tirer des , utilise là ce sport comme système d’échange, donc comme langage entre un traducteur sous influence et une « tribu » du ghetto noir de . . Néanmoins, au fur et à mesure, l’auteur transcende ses combats de boxe en un acte de réconciliation intérieure. Finalement, la paix des cœurs se gagne à coups de poing dans la fraternité du ringBig Steve, le patron du club de boxe, pourra alors apparaître comme un avatar imprévu du Bon Samaritain : comme la Macha de Fuyards, ce gros Noir est en effet une réponse bouleversante au nihilisme. Michel Marmin, op. cit.. Ce jeu avec les paradoxes dérange, mais reste essentiel dans la tension qu’impose l’aspect formel de ce roman.

Il est difficile de ne pas faire la relation avec Arthur Cravan1887-1919 (?), disparu dans des circonstances mystérieuses dans le golfe du Mexique. Fondateur de la revue Maintenant. c.f. la note 19 extrait de Jérôme Leroy., poète et boxeur, et figure du mouvement Dada, et déserteur de trois armées durant la guerre de 14. Cette notion de désertionComme l’écrit Pierre-François Moreau dans Vertige de l’inaction : « Un militaire qui ne marche plus au pas, c’est déjà un déserteur. » – un auteur dont les itinéraires de « désertion » ont plusieurs fois croisé ceux de Thierry Marignac –, on peut déduire selon une géométrie oppositionnelle que l’insoumission immobile et la désertion fuyante peuvent se rejoindre. est centrale dans les romans de Thierry Marignac, en tant que matrice dramatique. On la trouve dans Renegade Boxing Club, titre que l’on peut traduire par le « club de boxe du renégat », mais aussi dans les autres qu'il s'agisse de Fuyards, À quai, 9"79… En fait, de l'échappée à la fuite en avant, seule la mise en œuvre de cette désertion varie. Toutefois si Thierry Marignac avait eu à trancher dans la rivalité littéraire qui opposa Arthur Cravan à Blaise Cendrars, il est très probable qu’il eût choisi le camp du manchot SuisseBlaise Cendrars né comme Arthur Cravan en 1887, bien que Suisse, s'engage côté français en 1914, il y perdra un bras. c.f. entre autres J'ai saigné, in La Vie dangereuse, Blaise Cendrars, éditions Grasset. ; son livre préféré restant MoravagineMoravagine, l'un des plus célèbres romans de Blaise Cendrars..

Formation et controverse En 1981, Thierry Marignac crée avec l’écrivain Pierre-François Moreau et le photographe Serge Van Poucke Acte Gratuit, un gratuit littéraire parisien. Au cours du début des années 80, on retrouve sa signature dans divers magazines et journaux. Et qu’il s’agisse de portraits ou de reportagesCertains articles de cette époque sont d’ailleurs cosignés Thierry Marignac/Pierre-François Moreau., on perçoit déjà son goût marqué pour les personnages en rupture, entre autres exemples : l’écrivain Edouard LimonovLibération 1981, Actuel, juillet 1981., la chanteuse Nico, le décathlonien anglais Daley ThompsonZoulou , juin 1984, reportage pages 28-31.… Ce goût se retrouve d'ailleurs dans son travail de traducteur, avec là entre autres exemples : Carl Watson, Phillip Baker, Jim Thompson, Sarah Schulman, Kathy Acker, Bruce Benderson… Lui-même se présente d’ailleurs comme un autodidacte ; aujourd’hui traducteur de l’anglais pour l’UNESCO, ou diplômé en russe de l’Institut des Langues orientales, il quitte pourtant le lycée sans passer le baccalauréat. Durant cette décennie 80, il effectue d’ailleurs de longs séjours en Angleterre, aux États-Unis et en URSS, notamment en Ukraine. Il en fera de même au cours des décennies suivantes.

Cet attrait tout littéraire pour ce type de héros en rupture se concrétise en 1988 avec Fasciste, son premier roman. Le livre raconte l’itinéraire d’un jeune homme qui, plus par nihilisme que par conviction, s’engage dans un parti d’extrême droite jusqu’à tenter de le faire exploser. Ce texte est, à sa sortie, remarqué pour son style et controversé pour le malaise qu’il inspire : « Fasciste fit l’effet d’un uppercut d’Hagler au menton d’une France estampillée Touche pas à mon poteL'Opinion indépendante, le 20 juin 2008, repris sur http://braconnages.blogspot.com ». « (…) le titre (est) impossible. Mais comment a-t-on pu le lire autrement qu’un désarroi qui cherche l’exaltation ? La connaissance des milieux fascistes de même que la parfaite construction du livre ne peuvent déranger. Ce qui dérange c’est le style, il colle au propos. On l’aurait sans doute voulu « distancié » alors que la distance est justement dans l’échec et l’obstination », écrit Hervé PrudonHervé Prudon, Sainte Extase, éditions DTV, 1989, ..

Le poète, romancier et critique littéraire Jérôme Leroy décrit quant à lui Thierry Marignac comme faisant « partie d’une très vieille tribu littéraire, celle des écrivains dont Octave Mirbeau disait qu’ils se réveillent en colère et se couchent furieux ». Cette relation avec l’auteur du Journal d’une femme de chambre ne va pas sans faire écho au scandale que suscita le livre de Mirbeau en son temps pour la description sans fard d’une société provinciale française. Même scandale avec l'adaptation qu'en fit en 1964, et en français, l’Espagnol Luis Buñuel, où se croisent fascisme, abjection, perversion et exaltation et où, à l’instar des romans de Marignac, la seule corde à laquelle se pendre semble être un nihilisme désespéré.

« Que Thierry Marignac ait essentiellement œuvré dans le roman noir, où il a introduit une bienheureuse économie du machisme à l’époque de l’indifférenciation sexuelle généralisée, n’a fait que renforcer sa mauvaise réputation : celle d’un styliste bipolaire et paranoïaque qui a pris ses leçons chez Jacques Rigaut et Arthur Cravan plutôt que dans la droite littéraire post-hussarde à laquelle, sous prétexte qu’il a les cheveux courts et qu’il sait boxer, on l’a assimilé un peu facilementJérôme Leroy, La chronique de Jérôme Leroy est disponible http://www.causeur.fr/renegade-boxing-club,1807.. »

Tension et exaltation Style tendu et personnages exaltés traversent donc toute son œuvre : « Avec ce roman traversé par de multiples énergies de sens et quelques lignes de haute tension », écrit Sébastien LapaqueOpus cité. à propos de Renegade Boxing Club.

Tension et exaltation sont bien dans l’esprit d'une certaine littérature russe avec des auteurs, tel Aguéev, par exemple, et ou des œuvres, tels Les Possédés — Thierry Marignac a traduit un passage inédit de ce roman de Dostoïevski, qui reparaît aux éditions Omnibus. Dessaignes, le héros de Renegade Boxing Club, est hanté par la poésie de Sergueï Essenine. Quant à la relation avec Aguéev, auteur de Roman avec cocaïneMaurice Aguéev, Roman avec cocaïne, éditions 10/18, écrit à Moscou, en 1916 première année Dada., c’est bien sûr la drogue. « Coulures » chère à la Figuration Libre déformant la perception, projetant les personnages dans la paranoïa ou la déshumanisation. « Ce qui importe à l'homme ce ne sont pas les événements survenus dans sa vie, mais seulement la répercussion de ces événements dans sa conscience », écrit Aguéev dans Roman avec cocaïne, phrase où l'on pourrait aisément substituer « événements» par « drogues ». La drogue, comme l’alcool, se trouve partout en filigrane, ou directement à l’œuvre dans : Le pays où la mort est moins cherin Pollutions, éditions du Fleuve noir, 1999, réédition aux éditions Moisson Rouge, 2009., ou encore 9”79… Et aussi dans un document dans la lignée de ceux d’Albert Londres, Vint, le roman noir des drogues en Ukraine : « Ce journal de voyage est tout à la fois un reportage extraordinaire et une œuvre littéraire à part entièreMagazine Géo, juillet 2006, geothèque, le livre du mois.». Il y mène une longue enquête au cours de l'hiver 2004-2005, en pleine Révolution orange. . Précisons qu’à la suite de la parution de ce livre sur la toxicomanie en Ukraine, la Croix-Rouge a décidé de s’intéresser au Club NA (Narcotic Anonymous) de Kiev avec qui l’auteur avait opéré au cours de son enquête, et a financé une partie de leur travail.

Se coulant dans la noirceur du ton et l’exaltation du style, les héros de Marignac progressent donc en rupture. Ils sont manifestement piégés entre un état de renégat à l’égard de l’ordre établi et la soumission à des forces obscures aussi indignes que dangereuses. Tel « Dessaignes, (le héros de RBC) qui devra choisir entre les traductions falsifiées et la «grammaire» de la boxeJean-Marc Parisis, Le Figaro, « Carré d’as » 13 février 2009. ».

Tout en haut du podium de la relégation, médaillé d’or pourrait-on dire, son héros le plus fulgurant est sans contexte B.J., coureur malheureux du 9’’79, que l’on connaît sous le nom de Ben « Benzédrine » Johnson, champion olympique de Séoul, déchu sous les huées pour dopage deux heures après sa victoire en 1988.

Contexte et politique