Hans Ernst Kinck né le in Øksfjord dans le Finnmark et décédé le à Oslo est un écrivain norvégien. L'œuvre de cet analyste de l'âme et de la nature norvégiennes a surtout connu une notoriété dans les pays germaniques notamment en Scandinavie, en Allemagne et en Grande-Bretagne, au moins égale, si ce n'est supérieure, à celle de son aîné contemporain de la bohême littéraire norvégienne naissante, Knut Hamsun sans bénéficier d'une reconnaissance internationale comparableL'ensemble de l'œuvre ne semble pas toutefois avoir été autant traduite, et diffusée avec la même intensité continue que celle de son glorieux aîné, auréolé d'un prix Nobel..
Poète ayant côtoyé enfant les paysans norvégiens "comme autrefois", aimant la vie et l'âme populaire, chantre de la jeunesse, de la santé et de la vitalité nordique, essayiste victime de sa surenchère vitaliste discriminant et inventoriant les races d'hommes, philologue scandinave méticuleux, libéré de son pointillisme par l'ambiance méditerranéenne qu'il appréciait, il a exploré les thèmes marquants de son époque : l'opposition entre monde du passé et monde moderniste, l'homme confronté à la nature, la famille dans son milieu culturel, social et naturel, la faille sociale entre monde urbain et rural, les cultures traditionnelles paysannes et leurs forces cohésives sortant haut la main victorieuses des masses humaines citadines fractionnées en une foule d'individus égoïstes, la détresse de l'individu démuni face à la pression sociale, l'amour vrai et l'être vrai.
Un écrivain de la bohème littéraire vignette|upright|Hans E. Kinck en 1896
Hans Kinck et Knud Pedersen alias Knut Hamsun partagent la même filiation spirituelle. Ce sont de jeunes admirateurs de la franchise de Hans Jæger (1854-1910), philosophe radical engagé contre le mariage bourgeois qui ne laisse qu'un seul écrit célèbre de cette révolte individualiste et libertaire, à savoir un témoignage référence de la vie littéraire et artistique singulière commençant à poindre à Christiana, nom de la capitale de Norvège avant 1925 : "De la bohême à Kristiana" ou Fra Kristiana-Bohemen, paru en 1885.
Aussi il n'est pas facile de classer cet écrivain élégant, fils d'un officier de santé aux postes itinérants de district en district en Norvège, savant érudit, philologue et bibliothécaire de formation, ami des musiciens et des peintres, en particulier le cercle d'artiste que fréquentent les peintres et dessinateurs, Erik Werenskiold, Harald Brun et Edvard Munch. Il apparaît d'abord au lecteur superficiel en romancier naturaliste soucieux de différencier culture individuelle et culture collective alors qu'il ne cesse de dévoiler par petites touches fines les besoins inconscients de l'âme. Il appartient assurément à la veine psychologique du Nord.
Son œuvre rassemble romans et nouvelles courtes, mais aussi des drames, des poésies et des essais érudits sur la Norvège médiévale, les grands ancêtres, le passé national et le monde italien. Homme du Nord typique recherchant le soleil et la mer, il réside surtout en Italie entre 1896 et 1899. L'Italie et la Norvège qui sont les deux pôles d'attraction de sa vie ont constitué un fécond champ d'études. vignette|Une page sur Machiavel Cet homme intelligent et tourmenté apprécie l'art et littérature de la péninsule baroque, le prestigieux foyer de culture radicale à la Renaissance, les denses époques médiévales du Quattrocento et du Trecento avec Boccace et Dante Alighieri. Mais c'est surtout les deux comédiographes si dissemblables Machiavel et L'Arétin qui fascinent l'écrivain de théâtreKinck écrit deux pièces Le dernier hôte en 1910 et Vers le Carnaval en 1915 respectivement sur le journaliste truculent et vil maître-chanteur, Pietro Aretino et l'homme de lettre engagé, artiste reconnu maître penseur politique posthume, Machiaveli. Les deux personnages sont aussi l'objet d'études publiées respectivement un an plus tard : Un valet de plume en 1911, et Figures de la Renaissance en 1916. L'auteur avait rédigé un drame italien Agilulf le Sage en 1906.. Kinck perçoit en l'Aretin, condottiere à succès des Lettres, une caricature emphatique et monstrueuse d'un homme qui n'est que pose et réclame. Cette âme vide ou minable lui rappelle les politiciens et autres faux-poètes ou esthètes pédants aux phrases creuses qui ne cessent de se montrer et de se donner en spectacle. Loin du banal portrait du théoricien de l'immoralité politique, Machiavel, en dépit de ses hésitations bouffonnes et ses ardentes révoltes, de ses émotions et détresses psychologiques, incarne d'une façon géniale l'instinct national et la mystique italienne : une âme vibrante à la recherche de l'âme du peuple dans une patrie tourmentée et divisée. Il va de soi que Hans Kinck s'identifie à cet apôtre qui fait émerger la conscience et la décence respectueuse, la force et la grandeur d'un peuple.
Animé d'une tendresse envers la condition humaine et d'une horreur des masses instrumentalisées par le vulgaire populisme, l'écrivain prit en horreur le fascisme, ce parasitisme de menteur qui rejette sur le faible immolé en innocente victime bouc-émissaire ses coupables méfaits en toute impunité.
Hans Kinck est conscient jugeant à l'aune de la littérature italienne que la frêle renaissance littéraire dano-norvégienne n'a qu'un siècle d'existence. La disparition du royaume norvégien passé sous le joug danois en 1380, époque qu'il dénomme la fin de l'ère de la grandeur, a été suivie de quatre siècles d'oubli et de silence officiel, une vieille époque de grandeur que le savoir populaire devenu folklore et les langues vernaculaires de l'Ouest préservent encore avec humilité.
Un romancier à l'écriture impressionniste En 1892 et 1893, la publication de ses deux premiers romans, remarquables par leur complexité psychologique, lui a apporté une célébrité. Le culte de l'âme populaire saine s'allie à une haine envers le rationalisme culturel. Huldren est l'histoire d'un faible d'esprit dans le cadre grandiose du Vestland. Jeune Peuple Ungt folk semble rédiger par un maître de l'histoire régionaliste des années 1880 : il décrit un paysan enrichi qui prend pouvoir et contrôle sur sa communauté. Sus, la plus jeune jeunesse, paru en 1896 et Vipère, deux années plus tard, sont réédités sous le titre Herman Ek en 1922. Il forme l'histoire d'un Allemand héritier des penseurs des Lumières qui s'établit au Setesdal après 1790. La première partie venue de l'opus Sus décrit la rencontre de deux cultures et peut apparaître au-delà du contexte romanesque comme un livre de confession, au ton très personnel. La seconde partie narre le rêve d'éducation du héros devenu industriel et la réponse à la fois mesquine et égoïste des paysans envers les gestes de libéralité et de générosité.
Entre les trains explore de façon assez maladroite le thème de la déception et de la désillusion des valeurs humaines du monde technologique, au point de causer la déception des critiques. Saetesdalen est écrit à Paris en 1898. Madame Anny Porse décrit la vie d'une localité norvégienne dans les années 1850, mettant en exergue l'opposition entre la classe des fonctionnaires, impuissante, et le peuple têtu.
Doctor Gabriel Jahr entre dans la ligne de la description kinckienne du conflit entre le groupe social impitoyable normateur dans la plus grande banalité et quelque(s) être(s) isolé(s) défendant par sensibilité la liberté de l'art et la vraie morale, où la puissance des impositions, la ténacité des désirs et les forces défaillantes peuvent laisser advenir des scènes burlesques ou cocasses. Le roman reflète le regard pessimiste de l'écrivain sur le monde.
Emigrants est un remarquable exposé sur le problème national norvégien, plein de subtilité psychologiqueEn un siècle, un million de Norvégiens ont immigré, principalement vers le Nouveau Monde. En 1904, le pays compte trois millions d'habitants. Si on compte les allers et retours, les migrations concernent la majorité des familles et ont parfois soustrait au milieu paysan traditionnel et au front pionnier du Nord les meilleurs laboureurs et cultivateurs.. Le pasteur décrit un héros religieux étouffé par le puritanisme et la tyrannie doctrinaire. Des contemporains à la vision acerbe ont salué un bel autoportrait. Il semble pourtant qu'il s'était déjà débarrassé en partie de l'imprégnation des théories racistes apprises lors de son premier séjour en France et de sa méticulosité excessive dans la douce ambiance italienne. Son rejet de l'apport raciste n'est pourtant pas encore total et des échos atténués en subsistent dans ses essais, Vieille terre en 1907, La voix de la race en 1919, ainsi que L'Italie et nous.
L'avalanche, trilogie romanesque parue à la fin de la Grande Guerre est une grande fresque de la société en mutation, étude de psychologie et des faits sociaux norvégiens des années 1870Il va de soi que la littérature ou ses subtilités d'artifices ne sont point science. Les sociétés scandinaves, régulant leurs mortalités à 20 pour mille depuis la fin de l'époque des Lumières sont parmi les plus avancées malgré la pauvreté endémique. Il ne reste qu'une infime pointe d'archaïsme, parfaitement exaltée par l'écrivain.. L'auteur pénètre le monde spirituel paysan, et par effet littéraire laisse apparaître une paysannerie brutale, primitive et archaïque. Elle est confrontée à la classe des bureaucrates qui s'affirme et espère mettre fin à son impuissanceComment ne pas penser à l'époque que vit l'écrivain, et la force accrue durant la guerre du socialisme et du communisme politique, à la source d'un nouveau dirigisme ?.
Le romancier excelle à saisir la rencontre entre deux classes et deux cultures, génératrice d'inévitables conflits bouffons ou tragiques. Il livre ainsi un abrégé de la vie, conforme à la littérature norvégienne, qui valorise à son époque les oppositions binaires encore mieux révélées par la simplicité du plan. Et la structure impressionniste de son écriture engendre des textes touffus alors que sa prose sincère reste classique.
Un maître de la nouvelle du Nord
Cette exploration de l'âme norvégienne, cette quête incessante et familière de l'harmonie avec les forces naturelles alliée à cette étincelle idéale redéfinissent une attitude physique autant qu'un état d'esprit. La vie paysanne a légué cette psychologie bygd que retrouve les marcheurs silencieux quittant l'environnement urbain. La robustesse physique, l'érotique saine, la joie communicative alternent avec un repli farouche, un silence face aux puissances naturelles, une tendance à la rêverie vague ou mélancolique dénommée en dano-norvégien grublein. Elles ne pouvaient qu'attirer une postérité, et ceci dès son premier roman La Houldre traitant de l'enfant face à la méchanceté, par une grande influence littéraireLa Houldre ou Huldren désigne une fée des forêt et des montagnes.. Les représentants de cette filiation sont bien plus connus aujourd'hui dans l'espace francophone que leur premier inspirateur oublié : Tarjei Vesaas, Torborg Nedreaas, Cora Sandel, Herbjørg Wassmo.