Le silphium, σίλφιον (sílphion) en grec ancien, était une plante condimentaire et médicinale, très utilisée et très appréciée dans l'Antiquité gréco-romaine. Les Romains appelaient son suc laserpicium, lasarpicium ou laser (les mots Laserpitium et Laser ont été utilisés par des botanistes pour nommer deux genres de plantes aromatiques, mais il n'est pas vraisemblable que le silphium antique ait appartenu à aucun de ces genres). Produit de grande valeur mentionné par de nombreux auteurs antiques, elle constituait une authentique richesse pour la province de Cyrénaïque. Devenu rare dès le , le silphium de Cyrène a disparu au ..

On pense généralement qu'il s'agit d'une ombellifère du genre Ferula. ; plusieurs hypothèses d'identification ont été proposées depuis le .

Histoire Mythologie Selon le géographe Pausanias :

Une autre tradition voudrait que le silphium fût donné aux hommes par Aristée, fils d'Apollon et de Cyrène.

Une richesse antique Le silphium était une espèce végétale connue et appréciée dès la plus haute antiquité puisqu'il existait dans les écritures égyptienne et minoenne un glyphe spécifique pour représenter cette plante.. Les colons de Théra, menés par , qui fondèrent Cyrène en -631, lui donnèrent le nom de . Cette plante locale était connue des autochtones libyens comme remède universel et les médecins grecs l’adoptèrent et la firent bientôt connaître sous le nom de « suc de Cyrénaïque ». Dès lors, le silphium connut un grand succès et son commerce devint si vital pour l'économie de Cyrène que l'image de cette plante figurait sur la plupart des pièces de monnaie comme emblème de la cité dès la dernière décennie du .

Selon Pline l'Ancien, cette plante était vendue . Véritable butin de guerre, sous le consulat de C. Valerius et de M. Hérennius, (93 av. J.-C.) , et lorsque César, au début de la guerre civile, s'empara du trésor public celui-ci contenait , soit environ .

Selon Strabon, la région de production se limitait à une bande côtière de sur (soit environ sur ), le long du golfe de SyrteHérodote, Histoires, Livre IV. Pline rapporte que la plante ne pouvait se cultiver, . Toutes les tentatives de le faire pousser en dehors de son aire d'origine avaient échoué : . C'est à Théophraste, au , dans son ouvrage Histoire des plantes, aux Livres I, III et surtout VI que l'on en doit la description la plus précise. Il la compare avec la grande férule de Grèce (appelée ) :

thumb|right|Le roi Arcésilas de CyrèneArcésilas, assis à gauche et identifié par l'inscription, surveille la pesée du silphium. Cette coupe provenant de Vulci (Étrurie) peut être datée d'environ -560 ; le personnage est donc vraisemblablement le roi de Cyrénaïque Arcésilas II. et la pesée du silphium sur une coupe laconienne à figures noires. Cabinet des médailles (BNF), Paris.

Plante condimentaire et médicinale La partie la plus précieuse du silphium était son suc, fortement aromatique, qui s'écoulait après incision de la racine ou de la tige et se coagulait sous la forme d'une résine. En raison de leurs propriétés similaires, le géographe Strabon et les Romains utilisaient le même mot pour désigner indistinctement le silphium et lAse fétide. Les incisions de la racine produisaient une résine translucide, plus pure et plus concentrée, et par conséquent plus estimée. On stabilisait la résine en lui ajoutant de la farine de blé .

La tige séchée était utilisée comme condiment de luxe dans la cuisine gréco-romaine. Le silphium est ainsi cité dans le traité culinaire d'Apicius pour assaisonner viandes, poissons et sauces. Apicius le considère comme une épice indispensable. Selon Pline, données aux animaux, les feuilles avaient la propriété d'engraisser le bétail et de donner .

Longtemps après sa disparition, le silphium resta d'ailleurs mentionné dans des listes de plantes aromatiques copiées les unes sur les autres. Il fit sa dernière apparition dans Brevis pimentorum que in domo esse debeant, une liste des épices que les cuisiniers carolingiens devaient avoir sous la main, selon Histoire naturelle et morale de la nourriture, Maguelonne Toussaint-Samat, 1987, Bordas, .

Cependant, le principal usage du silphium était médicinalPline l'Ancien, Histoire naturelle, Livre XIX, 15, véritable panacée utilisée comme remède contre la toux, les maux de gorge, la fièvre, l'indigestion, les douleurs, les verrues et toutes sortes de maladies. Localement, il était aussi utilisé contre les morsures de serpent et les blessures par traits empoisonnés. Il servait aussi de diurétique, d'abortif et de contraceptifPline l'Ancien, Histoire naturelle, Livre XXII, Ch. 49. Des médecins antiques comme Hippocrate, Dioscoride et Galien l'ont prescrit.

Extinction Ce succès entraîna une raréfaction progressive de la plante et les rois de Cyrène durent en réglementer la récolte. Strabon constate ainsi que le vint à manquer et bientôt, selon Pline, il disparut totalement, le dernier pied de silphium ayant été offert à l'empereur Néron à titre de curiosité.

Strabon et Pline avancent chacun leur hypothèse pour expliquer cette extinction du silphium : selon Strabon, les Numides : cette théorie paraît assez peu plausible car une telle entreprise délibérée aurait été particulièrement fastidieuse en raison, d'une part, de l'étendue de la zone à couvrir (près de ) et d'autre part, parce que la racine de la plante était grosse et d'une longueur d'une coudée (soit environ ). selon Pline, le surpâturage aurait entraîné la destruction des plants, les éleveurs , ce qui paraît peu probable alors que le même auteur nous mentionne en même temps l'extrême richesse d'un produit vendu pour son poids d'argent, d'autant qu'Arrien, qui avait déjà noté l'attrait des moutons pour le silphium, mentionne explicitement que , au besoin en construisant des palissades. Il est bien plus vraisemblable d'envisager que l'appât du gain entraîna concomitamment la surexploitation des racines et la destruction des parties aériennes par les herbivores. Le produit d'origine devint donc une rareté et selon Pline, on lui substitua un autre silphium . Dans une lettre écrite en 402 (lettre 106), Synésios de Cyrène mentionne avoir reçu de son frère un beau plant de silphium et dans une autre lettre, en 405 (lettre 134), il informe son destinataire de l'envoi de cadeaux luxueux parmi lesquels beaucoup de suc de silphium.

Symbolique Le silphium, dont l'intense commerce assurait la richesse de la Cyrénaïque, était un signe proverbial de prospérité. Aristophane, dans sa pièce Ploutos, donnée en 388 av. J.-C., utilise l'expression que Michel Host dans sa version de 2012 traduit par .

La graine du silphium ressemblait au symbole traditionnel du cœur (♥) et le silphium était très largement utilisé comme contraceptif. Pour ces deux raisons, le silphium était souvent associé à l'amour et à la sexualité. Dans le septième poème de Catulle, qui est une déclaration d'amour à Lesbia, l'expression au quatrième vers signifie « Cyrène où pousse le silphium » Septième poème de Catulle.

Essais d'identification vignette|redresse|Graine de silphium sur une pièce de Cyrène.

La représentation du silphium nous est connue par le monnayage de Cyrène, et dans une moindre mesure, par des sculptures stylisées (chapiteaux de péristyle de la maison de Jason Magnus à Cyrène, sanctuaire d'Asclépios à Balagrai) et des figurines de terre cuite. À chaque fois, il s'agit de représentations symboliques qui ne permettent pas d'identifier les caractéristiques de la plante avec certitude : disposition des feuilles sur la tige, proportion entre la hauteur et le diamètre de la tige, représentation des fleurs et des fruits. A contrario, Théophraste nous donne du silphium antique . Plusieurs des caractéristiques mentionnées sont propices à une identification : il s'agit d'une férule, avec une forte tige annuelle, les fleurs sont jaune d'or et le fruit foliacé, les racines sont noires et longues d'une coudée, elles libèrent par incision un suc laiteux.

Depuis le début du , plusieurs hypothèses d'identification ont été avancées mais aucune n'est totalement satisfaisante, soit parce que la plante candidate est morphologiquement trop différente de la description de Théophraste, soit parce qu'elle est présente en Grèce (et dès lors on ne voit pas pourquoi les Athéniens l'auraient importée à prix d'or), soit enfin parce qu'elle est dangereusement toxique pour l'homme ou pour les animaux.

Hypothèse Thapsia gummifera vignette|redresse|Thapsia gummifera.

C'est à Heinrich Link que l'on doit d'avoir remarqué les caractéristiques concordantes entre Thapsia gummifera (ou ) qu'il avait étudiée au Portugal et le silphium antique. René Desfontaines avait d'ailleurs découvert la même plante en Afrique du Nord et l'avait décrite sous le nom de Laserpitium gummiferum. Ces propositions ont reçu peu d'échos dans la communauté scientifique. Or Thapsia gummifera présente effectivement plusieurs caractéristiques très intéressantes pour l'identification du silphium : la tige de Thapsia gummifera peut atteindre une hauteur moyenne de , mais les variations de taille sont fréquentes ; elle renferme une moelle blanche odorante qui se coagule naturellement après incision ou piqûre, les feuilles basales sont très grandes, elles apparaissent au début d'un nouveau cycle végétatif à l'extrémité d'une gaine foliaire, les fruits sont fortement foliacés et de couleur or, la racine principale peut atteindre , elle est couverte d'une écorce de couleur noire ; la chair est blanche et sécrète un suc incolore fortement aromatique se coagulant en cristaux, Thapsia gummifera se développe dans les sols incultes, arides et chauds, des tests de toxicité ont révélé son innocuité totale et l'examen de l'huile essentielle extraite de la plante a mis en évidence une forte teneur en pinènes et une présence de camphre dont l'action antiseptique sur les voies respiratoires est notoire. Les nombreuses similitudes entre Thapsia gummifera et le silphium des textes classiques conduisent Suzanne Amigues à considérer que . Toutefois, elle constate que l'aire de répartition actuelle de Thapsia gummifera est plus vaste que celle mentionnée dans les textes antiques, puisqu'on peut l'observer dans le sud du Portugal et de l'Espagne et qu'elle est attestée au Maroc, en Algérie et en Tunisie. À tout le moins, Thapsia gummifera pourrait correspondre au silphion carthaginois cité par Eubule au comme succédané du silphion cyrénéen désormais disparu.

Hypothèse Ferula drudeana vignette|gauche|redresse|Ferula drudeana.

Fin 2021, Mahmut Miski, professeur de pharmacognosie à Istanbul, pense avoir retrouvé, sur les pentes du mont Hasan, le silphium qu'il identifie avec Ferula drudeana, espèce découverte par le botaniste russe Evgueni Korovine dans les montagnes du Taurus en 1909. Selon Miski, Ferula drudeana présente plusieurs similitudes avec le silphium : les moutons et les chèvres aiment brouter ses feuilles, la plante présente des qualités olfactives et gustatives indéniables quand elle est utilisée dans des recettes de cuisine antiques bien connues, la plante possède des racines épaisses et ramifiées, un pédoncule rainuré, des fleurs regroupées en grappes circulaires, des feuilles basales similaires à des céleris, et des méricarpes en forme de cœurs inversés, les spécimens observés ont atteint de hauteur en à peine plus d’un mois après une période de pluie très favorable, des analyses chimiques de sa racine ont permis d’identifier trente métabolites secondaires, dont beaucoup ont des propriétés anticancéreuses, contraceptives et anti-inflammatoires.