Gayle S. Rubin, née en 1949, est une anthropologue et une militante féministe américaine.

Elle a notamment élaboré le concept de « système de sexe/genre » dans « Marché aux femmes » (The Traffic in Women), article qu'elle publie en 1975, et pour avoir, dans « Penser le sexe », article publié en 1984, jeté les bases d'une « théorie radicale de la sexualité », ouvrant la voie aux études gaies et lesbiennes et aux études sur la sexualité moderne.

Biographie

Née en Caroline du Sud où elle a grandi, Gayle Rubin s'installe à Ann Arbor en 1966 pour faire ses études à l'université du Michigan. Après ses études de premier cycle (undergraduate), elle y poursuit également ses études doctorales, et commence à écrire une thèse sur les communautés cuir et sadomasochistes gaies masculines de San Francisco. Afin de mener son travail de terrain, elle part s'installer à San Francisco à partir de 1978. Elle soutiendra sa thèse intitulée The Valley of the Kings en 1994.

Ses nombreuses recherches dans les domaines de l'anthropologie, du féminisme, du sadomasochisme, de la prostitution, de la pédophilie, de la pornographie et de la littérature lesbienne en ont fait l'une des théoriciennes majeures du féminisme et de la sexualité. En 1988 elle a reçu le National Leather Association Leather Woman of the Year Award ; en 1992, le Pantheon of Leather Forebearer Award ; et en 2000 le Leather Archives and Museum Centurion et National Leather Association Lifetime Achievement Award.

Œuvre « Le marché aux femmes »

Contexte

Au début des années 1970, alors qu'elle termine son premier cycle universitaire, Gayle Rubin suit un cours de l'anthropologue Marshall Sahlins. C'est dans ce cadre qu'elle coécrit avec deux amis un mémoire de fin de premier cycle universitaire (honor's thesis) sur les femmes dans les sociétés tribales. Au cours de la rédaction du mémoire, Gayle Rubin élabore une analyse de la subordination des femmes qui emprunte aux pensées marxiste, structuraliste, et psychanalytique (elle décrira plus tard cet article comme "néo-marxiste et proto-postmoderne"). Ses amis se trouvant en désaccord avec plusieurs de ses analyses, ils décident tous trois de joindre en appendice au mémoire commun les élaborations de Rubin qu'elle signera sous son nom propre. Au terme de multiples révisions, en 1975, à l'âge de 25 ans, Gayle Rubin publie cet appendice sous le titre Traffic in Women Gayle Rubin, « The Traffic in Women: Notes on the Political Economy of Sex », in Rayna Reiter, Toward an Anthropology of Women, New York, Monthly Review Press, 1975. Traduction française de Nicole-Claude Mathieu : . Reprise sous le titre « Le marché aux femmes : « Économie politique » du sexe et systèmes de sexe/genre » dans Gayle Rubin, Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe, textes rassemblés et édités par Rostom Mesli, traductions françaises de Flora Bolter, Christophe Broqua, Nicole-Claude Mathieu et Rostom Mesli, EPEL, 2010.. Il deviendra un texte essentiel du féminisme anglo-saxon, fera l'objet de dizaines de rééditions, et sera, pendant les vingt années qui suivent, le texte d'anthropologie culturelle américaine le plus cité. Texte d'un génie précoce, « Le Marché aux femmes » annonce nombre des idées qui marqueront la pensée féministe dans les décennies suivantes.

Dans ce texte, qui semble être le premier où une anthropologue américaine utilise le concept et le mot de « gender », Gayle Rubin passe en revue les avantages comparés de la pensée de Karl Marx et de Friedrich Engels, de Claude Lévi-Strauss, et de Sigmund Freud et Jacques Lacan, pour comprendre l'oppression des femmes. Pour analyser , elle élabore la notion de « système de sexe/genre », dont elle donne la définition suivante : .

Le , un colloque est organisé à l'université du Michigan pour célébrer le trentième anniversaire de « Marché au sexe ».

Résumé

Gayle Rubin constate d'entrée de jeu qu'il manque un système théorique satisfaisant pour comprendre l'oppression des femmes. . Tout en reconnaissant ses mérites, elle réfute l'idée alors en vogue que le capitalisme suffise à rendre compte de la subordination des femmes. Elle écrit ainsi :

Rubin poursuit son analyse en utilisant Claude Lévi-Strauss et Les Structures élémentaires de la parenté alors tout récemment traduites en anglais. À la suite de Lévi-Strauss, elle réfute l'idée que le tabou de l'inceste obéisse à des contraintes biologiques (). Elle lui emprunte également le concept d'« échange des femmes » qui Elle se démarque en revanche du père de l'anthropologie structurale en réfutant l'idée que l'échange des femmes soit au fondement de la vie sociale : Elle se démarque très nettement du caractère fataliste de cette perspective : .

Gayle Rubin poursuit par une analyse du rôle de la division du travail sexué, qui aboutit à affirmer le caractère construit du genre lui-même.

De Freud, Gayle Rubin reprend le complexe d'Œdipe qu'elle définit comme un . Elle montre également les concordances entre le modèle lévi-straussien et le modèle freudien. Elle montre que l'expérience œdipienne de la fille, contrainte de renoncer à l'amour de sa mère et à mettre sa libido au service des mâles, est destructrice et, pour sortir de ce piège, Rubin avance l'idée que le mouvement féministe doit réorganiser c'est-à-dire qu'elle appelle à « une révolution de la parenté ». Décrivant ce qu'elle a en vue à ce moment, Gayle Rubin écrit que

Au plan analytique, Gayle Rubin appelle à l'élaboration d'une grille d'analyse qui rende compte de l'intrication de la politique, de l'économie et du genre, sans néanmoins les confondre et en gardant à l'esprit leur autonomie respective. Faisant référence à Engels, elle écrit en conclusion :

Vers une théorie radicale de la sexualité

Dans les années qui suivent, notamment sous l'influence de son ami Michel Foucault qu'elle a rencontré en 1972 à ParisGayle Rubin revient sur cette rencontre dans Sexual Traffic, Differences, Providence, Indiana University Press, 1995 ; Marché au sexe : Entretiens Gayle S. Rubin/Judith Butler, traduction française d'Éliane Sokol, in Gayle Rubin et Judith Butler, Marché au sexe, EPEL, 2001., Gayle Rubin s'intéresse de plus en plus à la question de la sexualité. Elle décide de faire sa thèse d'anthropologie sur la communauté cuir et sadomasochiste gaie masculine de San Francisco. En 1978, elle part donc s'installer dans la Bay Area pour y mener son enquête de terrain. En même temps qu'elle commence ce travail, elle fonde, avec quelques amies — notamment Pat Califia (devenu depuis Patrick Califia) — Samois, le premier groupe de lesbiennes sadomasochistes connuSur l'histoire du mouvement féministe lesbien, voir Pat Califia, « A Personal View of the History of the Lesbian S/M », in Samois : Coming to Power, 1981, .. Après la dissolution de Samois en 1983, Gayle Rubin fondera The Outcasts, un groupe de femmes sadomasochistes, qui continuera ses activités jusqu'en 1997 Gayle Rubin, « The Outcasts: A Social History », in Pat Califia et Robin Sweeney, The Second Coming : A Leatherdyke Reader, 1996. et qui compte parmi ses membres la photographe Catherine Opie.

Ces années sont marquées par des polémiques avec les pans dominants du mouvement féministe, notamment avec Women Against Violence in Pornography and Media, un groupe féministe qui demande l'interdiction de la pornographie et qui, par une confusion entretenue entre le viol et le sadomasochisme, caricature et dénonce ce dernier comme contraire au féminisme. En 1981, dans Coming To Power, un recueil de texte publié par Samois, Gayle Rubin publie « The Leather Menace » Gayle Rubin, « The Leather Menace », in Samois : Coming to Power, 1981, ., « Le Péril cuir »Gayle Rubin, « Le Péril cuir », traduction française fr. de Rostom Mesli, in Gayle Rubin, Surveiller et jouir : Anthropologie politique du sexe, textes rassemblés et édités par Rostom Mesli, traductions de Flora Bolter, Christophe Broqua, Nicole-Claude Mathieu, Rostom Mesli, EPEL, 2010. https://excerpts.numilog.com/books/9782354270537.pdf, article dans lequel elle dénonce le moralisme et le puritanisme sexuel qui se sont emparés des segments dominants du mouvement féministe et en appelle à l'union des féministes sadomasochistes pour se défendre. Elle revient sur la question de la pornographie dans « Misguided, Dangerous, and Wrong » Gayle Rubin, « Misguided, Dangerous, and Wrong : An Analysis of Anti-Pornography Politics », in Alisson Assiter et Carol Avedon, Bad Girls and Dirty Pictures : The Challenge to Reclaim Feminism, Pluto Press, 1993; pour la traduction française, Gayle Rubin, « La Lutte contre la pornographie : Une erreur sur toute la ligne », traduction française de Rostom Mesli in Gayle Rubin, Surveiller et jouir : Anthropologie politique du sexe, textes rassemblés et édités par Rostom Mesli, traductions françaises de Flora Bolter, Christophe Broqua, Nicole-Claude Mathieu et Rostom Mesli, EPEL, 2010.. Par ailleurs, elle prend position pour une distinction radicale entre les violeurs d'enfants, qui doivent être condamnés, et les amateurs de jeunes garçons, qui doivent être défendus Gayle Rubin, « Sexual Politics, the New Right and the Sexual Fring », in Daniel Tsang, The Age Taboo : Gay Male Sexuality, Power, and Consent, 1981..

« Penser le sexe »

Contexte

En 1983, Gayle Rubin participe à la conférence The Scholar & Feminist organisée au Barnard College de New York. Cette conférence, intitulée « Pleasure and Danger », est organisée notamment par Carole Vance. Vance cherche à faire dialoguer les groupes antagonistes du mouvement féministe, en reconnaissant que le sexe est une zone de danger pour les femmes, mais qu'il y a aussi lieu de revendiquer le plaisir qui peut y être associé. La conférence est violemment dénoncée par les féministes antiporno. Certaines d'entre elles contactent les responsables du Barnard College, et la veille de l'ouverture de la conférence, le matériel de présentation du colloque est confisqué. Seuls, selon Carole Vance, auraient été diffusés les documents qui dénoncent la conférence en en donnant une image caricaturale Carole Vance, « Epilogue », in Pleasure and Danger. Exploring Female Sexuality, ; voir aussi Gayle Rubin, Blood Under the Bridge. Reflections on Thinking Sex, GLQ, 17, 1, 2011..

Un an plus tard, en 1984, Carole Vance publie le recueil intitulé Pleasure and Danger qui contient les actes du colloque. C'est dans ce recueil que Rubin publie « Penser le sexe », l'article qui va en faire le nom le plus important de . Cet article est devenu un classique des études sur le sexe. Il a, lui aussi, fait l'objet de dizaines de réimpressions Gayle Rubin, « Thinking Sex : Notes for a Radical Theory of the Politics of Sexuality », in Carole Vance, Pleasure and Danger. Exploring Female Sexuality, 1984. Pour la traduction française : Gayle Rubin, « Penser le sexe : Pour une théorie radicale de la politique de la sexualité », traduction de Flora Bolter, in Gayle Rubin, Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe, textes rassemblés et édités par Rostom Mesli, traductions française de Flora Bolter, Christophe Broqua, Nicole-Claude Mathieu et Rostom Mesli, EPEL, 2010..

Appelant à l'élaboration d'une « théorie radicale du sexe » qui puisse , « Penser le sexe » s'inscrit dans la continuité du constructivisme social de Jeffrey Weeks, Judith Walkowitz ou encore Michel Foucault qui s'oppose à l'essentialisme sexuel, c'est-à dire l'idée que le sexe est une force qui existe indépendamment de toute vie sociale, et qui au contraire postule que la sexualité est constituée dans la société et l'histoire et non organisée (purement) biologiquement.