Wilfrid Laurier, né Henry Charles Wilfrid Laurier le à Saint-Lin, au Québec et mort le à Ottawa, en Ontario, est un avocat, journaliste, homme d'État et le septième premier ministre du Canada du au ainsi que le premier Canadien français à accéder à ce poste.

D'abord opposé à la Confédération, il ne conteste pas l'Acte de l'Amérique du Nord britannique de 1867, une fois adopté à Londres le . La création du Dominion du Canada est pour lui un fait accompli et il décide de s'y rallier définitivement.

Député libéral à l'Assemblée législative du Québec de 1871 à 1874, Wilfrid Laurier est élu député fédéral en 1874, poste qu’il occupera pendant 45 ans, à l'exception d'un mois à l'automne 1877. Il devient chef du Parti libéral du Canada en 1887, succédant à Edward Blake. Il est le premier Canadien français à devenir premier ministre du Canada en 1896. Il est anobli avec le grade de chevalier, « Sir » lors du jubilé de diamant de la reine Victoria, le .

Il entretient l’ambigüité lorsqu’il est question du respect des droits du français dans les provinces à majorité anglophone, du maintien d’écoles confessionnelles et du rôle du Canada au sein de l’Empire britannique.

Sa posture d’équilibriste lui vaut de grands succès électoraux au début du , mais également de vives critiques de la part des conservateurs anglophones et des nationalistes canadiens-français, pour qui ses efforts de conciliation sont synonymes d’indécision chronique ou de compromission.

Wilfrid Laurier est un orateur exceptionnel, aussi bien en anglais qu'en français. Son éloquence est remarquée autant par ses partisans que par ses adversaires politiques. Le surnom « silver-tongued Laurier » ou « l’homme à la parole d’argent » lui est attribué en 1886 par le Montreal Star, un journal anglophone conservateur, après un important discours sur la pendaison du chef métis Louis Riel.

Les divisions découlant de la Première Guerre mondiale ternissent la fin de sa carrière politique. Le compromis et la conciliation tant recherchés par Laurier semblent des avenues futiles face aux importantes tensions nationales qui éclatent pendant la crise de la conscription de 1917-1918. Son rêve d’unité nationale reste toutefois vivant.

Biographie De la naissance à la vie adulte (1841-1871) La petite enfance Henry Charles Wilfrid Laurier naît le dans le village Saint-Lin., situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de Montréal. Fils de Charles « Carolus » LaurierGabriel Drouin (Généalogiste compilateur), Institut généalogique Drouin, Registre présenté par Messire Frs Labelle prêtre curé de la Paroisse de St Pierre du Portage contenant soixante feuillets [...] pour servir a l'enregistrement des actes de Baptêmes Mariages & Sépultures, qui se feront dans la dite Paroisse pendant lannée Mil huit cent trente quatre, Montréal, Québec, Canada, 60 feuillets. M[ariage]:8 - Charles Laurier et Marcelle Martineau, p. feuillet, verso et feuillet, recto Signature « Charles Laurier ». et de Marcelle MartineauExtrait du registre paroissial de l'église Saint-Lin-de-Lachenaie (1841) : baptême 128 - Henry Charles Wilfrid Laurier - Ce vingt deux novembre mil huit cent quarante un, nous prêtre soussigné avons baptisé Henry Charles Wilfrid né avant hier du mariage de Sieur Carolus Laurier, clerc arpenteur, et de Dame Marie Marcelle Martineau de cette paroisse. Parrain Louis Charles Beaumont, Marraine Marie Zoë Laurier soussignés ainsi que le père. Signé : L.C. Beaumont ; M. Zoé Laurier Beaumont ; Carolus Laurier ; G. Chabot, prêtre., il est baptisé à l'église catholique du village le lendemain de sa naissance. Son parrain est son oncle Louis-Charles Beaumont, et sa marraine est sa tante Marie-Zoé Laurier.

Son père fait partie de la minorité de la population qui sait compter, lire, écrire et parler en français et en anglais. Arpenteur peu fortuné, Carolus Laurier cultive une terre à Saint-Lin depuis 1834. Il s’intéresse vivement à la politique. Il lit Voltaire ainsi que Jean-Jacques Rousseau et se révèle un ardent démocrate. Ses idées politiques sont arrêtées : Carolus Laurier est un patriote bas-canadien. Il souhaite l’établissement d’un gouvernement électif, répondant du peuple, et la fin du régime colonial britannique autoritaireRéal Bélanger, Wilfrid Laurier, quand la politique devient passion, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1986, p. 13.. Il fustige l'Acte d’Union de 1840, adopté à Westminster après les Rébellions de 1837-1838. Il s’oppose à la politique de conciliation des anciens patriotes Louis-Hippolyte La Fontaine et George-Étienne Cartier. Ceux qui, à leur instar, acceptent de travailler pour le gouvernement imposé du Canada-Uni (Canada-Est et Canada-Ouest), en forgeant de nouvelles alliances avec la majorité anglophone et protestante, sont à combattre.

Wilfrid Laurier n'a que six ans quand sa mère, Marcelle Martineau, meurt de la tuberculose, le . Son père se remarie dès le suivant avec Adéline Éthier, longtemps la servante de la maisonRéal Bélanger, Wilfrid Laurier, quand la politique devient passion, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1986, p. 8.. Ils auront plusieurs enfants. Carolus Laurier s'endette pour que son fils accède à un certain niveau d'instruction.

En 1847, le jeune Wilfrid commence ses études primaires en français à Saint-Lin-de-Lachenaie, qu’il complètera dans une école anglophone de New Glasgow, un village voisin fondé par des immigrants irlandais et écossais. De 1852 à 1854, il y est tour à tour pensionnaire dans deux familles anglophones : chez les Murray, des Écossais presbytériens, et ensuite chez les Kirk, des Irlandais catholiquesJoseph Schull, Laurier. The First Canadian, Toronto, Macmillan, 1966, p. 18-19.. C’est un parcours scolaire atypique pour un Canadien français. Un accent écossais, selon ses biographes, aurait teinté son anglais pendant le reste de ses joursAndré Pratte, Wilfrid Laurier, Montréal, Éditions du Boréal, 2011, p. 17..

Les années de formation De 12 à 19 ans, Wilfrid Laurier fréquente l’un des collèges classiques qui existent alors au Canada-Est : le Collège de l'Assomption, fondé en 1832Claude Galarneau, « Les collèges classiques au Canada Français », dans le Cahier des dix, 42, 1979, p. 75-87.. Laurier est considéré bon élève et doué pour les joutes oratoires. Il complète son cours classique en 1861, malgré une santé fragile, prompte au développement de bronchites.

Le réseau des collèges classiques, mis en place par l’épiscopat du Bas-Canada, entend former une génération de catholiques opposés aux idées des Lumières, au républicanisme français, à l’éducation publique et à toute réforme qui s’avancerait à dissoudre les liens entre l’Église et l’État.

Après l’Acte d’Union de 1840, l’Église ne conteste pas le pouvoir colonial britanniqueMichel Brunet, « L’Église catholique du Bas-Canada et le partage du pouvoir à l’heure d’une nouvelle donne (1837-1854) », dans Jean-Paul Bernard, Les idéologies québécoises au 19e siècle, Montréal, Boréal, 1973, p. 83-97.. Elle influence le développement de la société canadienne-française et se mêle directement de politique. Aux élections, le dicton « le ciel est bleu, mais l’enfer est rouge » est répété en chaire, en référence au soutien affiché par les religieux pour les conservateurs, les « bleus », et au dédain des libéraux, les « rouges »L’expression « Le ciel est bleu, mais l’enfer est rouge » ne date pas de l’époque du règne de Maurice Duplessis, dans les années 1940 et 1950. Elle était déjà utilisée dès les années 1850. Voir https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/parti-rouge, consulté le 21 juillet 2023..

S’il complète son parcours académique avec brio, des signes révèlent une certaine aversion de Wilfrid Laurier pour l’idéologie dominante. Il lui arrive d’enfreindre les règles du collège pour aller entendre les discours de politiciens libéraux, dont ceux de Joseph Papin, député du comté de l’Assomption. Selon l’historien Réal Bélanger, à la toute fin de son cours classique en 1861, Laurier aurait avoué, à la foule réunie pour la distribution des prix de fins d’année : « Je n’ai jamais cru au pouvoir temporel du papeRéal Bélanger, Wilfrid Laurier, quand la politique devient passion, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1986, p. 23..»

Deux décennies plus tard, il écrit, en privé, sa pensée sur l’éducation prodiguée aux jeunes Canadiens français : « Les collèges sont imprégnés du conservatisme. L’éducation qui s’y transmet est entre les mains des prêtres, bons en soi, mais biaisés et très ignorants. Ignorants spécialement de l’histoire moderne parce qu’ils n’ont eu accès qu’aux volumes ultramontains. Tous leurs cours sont marqués de l’horreur du libéralismeRéal Bélanger, Wilfrid Laurier, quand la politique devient passion, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1986, p. 26..»

Il complète sa formation académique par des études en droit au McGill College (renommé Université McGill en 1885) de Montréal. C’est dans la métropole du Canada-Uni, où vivent près de Jean-Claude Robert, « Urbanisation et population : le cas de Montréal en 1861 », dans Revue d’histoire de l’Amérique française, 35, 4, mars 1982, p. 523., que Laurier parfait son éducation, en anglais et en français. Il séjourne dans la maison du docteur Séraphin Gauthier, un rouge, et de son épouse Phoebé qui a déjà habité à Saint-Lin-de-Lachenaie. Il y rencontre sa future épouse, Zoé Lafontaine, qui y loge aussi comme pensionnaire. En 1864, Laurier obtient son diplôme avec plusieurs mentions d'honneur et commence sa carrière d'avocat en ouvrant un bureau à MontréalJoseph Schull, Laurier. The First Canadian, Toronto, Macmillan, 1966, p. 1-2.. Il va d'ailleurs défendre des militants et politiciens ouvertement anti-conservateurs, comme l'échevin montréalais Méderic Lanctôt qui s'oppose vivement à une nouvelle union confédérativePour en connaître davantage sur le journaliste et politicien Médéric Lanctôt, voir https://fondationlionelgroulx.org/sites/default/files/documents/220906-Conference-Figures-marquantes-Mederic-Lanctot.pdf, consulté le 11 juillet 2023..

Le Parti rouge et l'opposition à la Confédération À McGill, Laurier se lie d’amitié avec des membres de l'Institut canadien de Montréal, un groupe littéraire et politique fondé en 1844Fernand Ouellet, « Nationalisme canadien-français et laïcisme au XIXe siècle », dans Jean-Paul Bernard, Les idéologies québécoises au 19e siècle, Montréal, Boréal, 1973, p. 57.. Il s’agit d’un club intellectuel et politique, fermement attaché au libéralisme radical. L’Institut canadien teinte le paysage politique canadien-français du milieu du , même s’il ne recueille pas une grande adhésion populaire. Il marque cependant les idées et les intellectuels du temps. Opposés au conservatisme des élites politiques et religieuses, ses quelque 500 membres fondent une bibliothèque, dont plusieurs des livres sont consignés à l’IndexLa lutte que font le Diocèse de Montréal et Mgr Ignace Bourget à l’Institut canadien, sur la question des livres interdits, est importante dans les années 1850 et 1860. Voir Diocèse de Montréal, Circulaire au clergé, Montréal, le 31 mai 1858..

Son programme d’action contredit la doctrine ultramontaine des évêques : il préconise la séparation complète de l’Église et de l’État, la neutralité religieuse en matière d’éducation, la primauté du droit individuel, l’abolition de la dîme obligatoire et même l’annexion avec la République des États-UnisJean-Baptiste-Éric Dorion, « Manifeste électoral aux électeurs du comté de Champlain, 17 novembre 1851 », dans Claude Corbo et Yvan Lamonde, Le rouge et le bleu. Une anthologie de la pensée politique au Québec de la Conquête à la Révolution tranquille 1760-1960, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 1999, p. 170-183..