Arthur-Anne-Marie-Charles de Noailles est un aristocrate français, né le dans le 8 arrondissement de ParisArchives numérisées de l'état civil de Paris, acte de naissance , avec mention marginale du décès (consulté le 24 juillet 2012) et mort le à Grasse. Il fut un important mécène de l’art français, à la fois producteur et collectionneur, ainsi qu'un grand spécialiste des jardins.
Famille Charles de Noailles, vicomte de Noailles, était le fils puîné de François Joseph Eugène Napoléon de Noailles (1866-1900), prince de Poix, et de Madeleine-Marie-Isabelle Dubois de Courval (1870-1944)Julien Nenault, « Les folles nuits des Noailles », Vanity Fair , mars 2014, ..
À Grasse, il épouse en 1923 Marie-Laure Bischoffsheim, de onze ans sa cadette, héritière d'une importante fortune liée à la finance, personnalité connue autant pour ses excentricités légendaires que pour ses très grandes connaissances artistiques.
Le couple eut deux filles : Laure de Noailles (1924-1979) ( Bertrand de La Haye-Jousselin) Nathalie de Noailles (1927-2004) ( Alessandro Perrone).
Avec son épouse, il vit dans l'hôtel particulier commandé par le grand-père de cette dernière, 11 place des États-Unis ( arrondissement de Paris).
Hôtes du monde artistique Issu de la maison de Noailles, Charles de Noailles est connu pour avoir soutenu les artistes surréalistes, collectionné leurs œuvres, imposé en véritable styliste des choix esthétiques radicaux.
À Hyères, le couple se construisit une grande maison, afin de pouvoir y accueillir beaucoup de monde. Conçue par Robert Mallet-Stevens, cette vaste demeure de style moderniste, comptant plus de vingt-cinq chambres d'amis, est alors le rendez-vous incontournable de la société artistique et mondaine parisienne sur la Côte d'Azur. Beaucoup d'artistes du mouvement surréaliste sont invités à y prendre leurs vacances d'hiver (cette résidence est connue pour avoir disposé de la première piscine privée couverte française). Parfois, certains osent persifler : « Les surréalistes mangent dans la main des Noailles. » Dans un entretien radiophonique en 1980 sur France Culture, avec sa sobriété habituelle, le vicomte se contentera de déclarer : « Nous aimions nous amuser avec des gens intelligents et de valeur ».
Parmi ces invités figure le poète René Crevel (1900-1935), sans doute le fidèle le plus proche de Charles et Marie-Laure de Noailles, qui le soutiennent et le protègent et sans qui, pour reprendre les mots d'André Breton, « il eût manqué une des plus belles volutes du surréalisme ». Dans la préface d'une réédition en 1974, de La Mort difficile de Crevel, Salvador Dalíhttp://www.salvador-dali.org/media/upload/arxius/biografia_dali_frances.pdf raconte comment il fut chargé d'apprendre aux Noailles la nouvelle de la mort de leur ami par suicide.
Cinéma Noailles a financé deux chefs-d’œuvre du cinéma d'art et d'essai des débuts du parlant : le film de Jean Cocteau, Le Sang d'un poète, et celui de Luis Buñuel, L'Âge d'or, auxquels on peut ajouter un film plus expérimental, Les Mystères du château de Dé, réalisé par Man Ray.
Le Sang d'un poète À propos de la genèse du Sang d’un poète, Jean Maraisinterview dans Jean Cocteau cinéaste documentaire télévisuel, 2001 rapporte : « Jean Cocteau a été amené au cinéma par un ami, Charles de Noailles, qui voulait qu’il réalise un dessin animé car le mécène aimait ses dessins. Jean, effrayé par la quantité de travail qu’aurait nécessité la réalisation d’un dessin animé a répondu au vicomte : "Écoutez, je vais faire un film en prenant des personnages qui ressembleront à mes dessins" ».
L'Âge d'or L'autre film financé par les Noailles, L'Âge d'or de Buñuel, provoqua lors de sa sortie publique, le au Studio 28, un des plus fameux scandales de l'histoire du cinéma. Le , un groupe de militants des ligues d'extrême droite (jeunes gens de la Ligue des patriotes) investirent la salle de cinéma montmartroise, déchirèrent l'écran et les tableaux surréalistes accrochés dans le hall. Interdit de projection par le préfet de police Jean Chiappe, le film fut saisi le , et interditComoedia, 11 décembre 1930, Ibid., 12 décembre 1930, Le Figaro, 11 décembre 1930, Ibid., 14 décembre 1930. Il ne s'agissait cependant que de la copie de projection amputée des coupes imposées. Le négatif original fut caché et conservé par la famille. En 1937, une copie tronquée circula même sous le titre Dans les eaux glacées du calcul égoïste. L'interdiction de projection ne serait levée qu'en 1981 et le négatif original a fini par être donné en 1989 au musée national d'art moderne..
À la suite du scandale, le vicomte faillit être exclu du cercle du Jockey Club dont il était, par son statut, un des membres les plus éminents depuis 1914 (il devance finalement son éviction et démissionne) ; de même, menacé d'excommunication, sa mère, la princesse de Poix, dut aller plaider sa cause au Vatican..
Les Mystères du château de Dé En 1929, Man Ray, jeune photographe américain proche des surréalistes, réalise un film de commande pour le vicomte : Les Mystères du château de Dé, allusion au poème de Stéphane Mallarmé Un coup de dés jamais n'abolira le hasard.
Noailles s'est adressé à Man Ray, déjà connu pour son film L'Étoile de mer, pour réaliser un film en l'honneur de sa toute nouvelle villa d'Hyères.
À propos de l'origine des Mystères du château de Dé, Man Ray écrit dans ses Mémoires : . Noailles quant à lui exprimera aussi très tôt ses doutes. Au seuil du printemps 1929, à la fin du tournage, il confiera : .
Mécène vignette|droite|La Roue de la Fortune, par Edward Burne-Jones, une acquisition de Charles de Noailles. Mécène, le vicomte le restera tout au long de sa vie; doté d'un œil très vif, souvent précurseur dans ses choix picturaux, il fut, par exemple, le premier collectionneur français à acquérir dès 1924 un tableau du peintre allemand Paul Klee alors peu connu à Paris.
Il achète avec son épouse les manuscrits de René Char, Robert Desnos ou encore Georges Bataille.
Le peintre Piet Mondrian qui vécut à Paris de 1919 à 1939 n'eut jamais aucun collectionneur français disposé à acquérir ses toiles, excepté le vicomte qui acheta la Composition avec gris et noir en à la première exposition internationale d’art non figuratif L'art d'aujourd'huiLes avant-gardes artistiques (1918-1945) .
L'autre grand fondateur du mouvement De Stijl, Theo van Doesburg composera la Chambre des fleurs de la villa d'Hyères : une rythmique de couleurs primaires pour un des rares exemples français de « maisons à compositions chromatiques ».
À l'inverse, le collectionneur se tient à contre-courant du goût général de ces années du modernisme d'avant-guerre lorsqu'il fait l'acquisition, en 1932, de La Roue de la FortuneEdward Burne-Jones, La Roue de la fortune , tableau d'Edward Burne-Jones, à une époque où les artistes du mouvement préraphaélite connaissent une certaine désaffection.
Dans l'effervescence des nouveaux mouvements picturaux de l'après-guerre, Noailles reste un amateur perspicace en achetant dès 1948 un tableau de Nicolas de Staël lors d'une visite dans l'atelier parisien du peintreCatalogue Nicolas de Staël, Centre Pompidou, printemps 2003, page 47..
Il offrit à Jean Cocteau une maison de pêcheurs à Saint-Mandrier (Var), que l'écrivain appelait et où, le , il termina le manuscrit de La Machine infernale, une de ses plus importantes œuvres théâtrales ; un pavement extérieur noir et blanc a dû être dessiné par luiPhotographie en couleurs partielle d'un pavement extérieur noir et blanc parue dans "La Gazette Drouot" du 23 juin 2017, ..
Type même de l’aristocrate éclairé au goût très sûr, son caractère est assez proustienUne lettre de Proust évoquant le fils de la princesse de Poix . : si l'attitude d'esthète absolu relève plutôt d'un Charles Swann, le second fils du prince de Poix aurait été un modèle possible d’un personnage secondaire dÀ la recherche du temps perdu, Le Fils du prince de Foix, un ami proche du cercle de Robert de Saint-Loup et qui apparaît dans le second tome de Le Côté de GuermantesLe Côté de Guermantes, volume II, édition Collection Blanche, Gallimard, pages 86 à 93..
Donations aux musées Dès 1926, il avait tenu à offrir au musée du Louvre Le Laboureur., dessin de Georges Seurat, artiste mort trente-cinq ans plus tôt et alors absent des collections nationales.
Dans les années 1930, Noailles soutient la Mission Dakar-Djibouti de Marcel Griaule avant d'être nommé président de la Société des amis du musée de l'Homme, institution muséale qui ouvrira à l'occasion de l'exposition universelle de 1937 au palais de Chaillot. Au même moment, il accompagne la création du musée national des arts et traditions populaires, singulier projet muséographique mis en place par Georges Henri Rivière.
En 1951, il fait don au musée national d'art moderne de La Table surréaliste, plâtre original de la sculpture créée par Alberto Giacometti et achetée le http://www.moma.org/interactives/exhibitions/2001/giacometti/start/pdfs/Giacometti_Chronology.pdf, lors de l'exposition surréaliste à la galerie Pierre Colle à Paris (MNAM Inv. : AM 960 S).
En 1971, il exerce à nouveau sa libéralité au profit du musée en offrant, en souvenir de son épouse morte en 1970, un dessin du néo-classicisme français : Étude d'homme pour le Rêve du bonheur. de Pierre-Paul Prud'hon (1753-1823), une étude de nu masculin datée de 1819 et traitée avec une dextérité remarquable aux crayons noir et blanc sur papier bleu (musée du Louvre, département des arts graphiques : RF 34544).
Bibliophilie Grand bibliophile, il mandate en 1929 l'éditeur et essayiste Maurice Heine afin qu'il rachète à Berlin le manuscrit original des Cent Vingt Journées de Sodome de Sade. L'éditeur rapporte les rouleaux au mécène et en publiera de 1931 à 1935, une édition limitée aux « bibliophiles souscripteurs » qui, en raison de sa qualité, est toujours considérée comme la seule véritablement originale.
Aristocrate-jardinier Le mécène fut aussi un créateur de jardins et un grand connaisseur en botanique.
En 1977, il copublia avec le journaliste-jardinier Roy Lancaster un ouvrage illustré Plantes de jardins méditerranéensPlantes de jardins méditerranéens Paris, Larousse, 1977 .
Dès les années 1920, à Hyères, il commande à Gabriel Guevrekian un « jardin cubiste »Jardin cubiste à Hyères. ; il conçoit aussi lui-même un jardin de plantes méditerranéennes, agencé en terrasses autour de sa résidence du Clos Saint-Bernard pensée par l'architecte Robert Mallet-StevensLa villa d'architecte Noailles..
Après la guerre, il délaissa au profit de son épouse cette villa hyéroise qui avait été pensée à l'origine comme une maison de vacances d'hiver et dont le terrain, malgré les multiples aménagements, restait très sec.
Charles de Noailles choisit alors d'habiter à l'année une bastide du située à Grasse (Alpes-Maritimes), entourée d'une ancienne oliveraie et connue sous le nom de « l'Ermitage de Saint-François »http://www.grasse.fr/spip.php?rubrique128.
L'aristocrate-jardinier devait reprendre sur la Côte d'Azur les principes esthétiques déjà mis en place à Fontainebleau, où il avait recomposé le parc de l'Ermitage de Pompadour ., ancienne résidence de la favorite de Louis XV.. acquise par ses parents après la Première Guerre mondiale.
Cette demeure « réalisait cet idéal d'une bâtisse parfaitement adaptée à son usage […], obéissant à des règles géométriques simples » (Adrien Goetz) ; il y installa des statues du , des obélisques, des charmilles, y fit transférer le banc et la fontaine sculptés par Henri Laurens pour le jardin de son hôtel parisien, qu'il ferma et dont il fit transférer une partie de ses collections ; il destina cette propriété à sa fille Nathalie, qui y reçut, entre autres, Fulco di Verdura. Un article (cf. bibliographie) montre l'intérieur de cette résidence en 1958.