vignette|redresse|Traduction d'une caricature anonymement postée sur le site moldave "Flux". illustrant la concurrence des mémoires. thumb|Tag anti-totalitaire sur un mur à Bucarest (2013).

La concurrence des mémoires, concurrence mémorielle, compétition des victimes ou compétition victimaire est le fait que des groupes de personnes revendiquent, par compétition, des attentions particulières en invoquant les drames humains ayant touché par le passé leurs communautés d'origine.

Ancienneté du débat En 1976, le chanteur français d'origine arménienne Charles Aznavour, confronté au problème, commenta sa chanson Ils sont tombés dédiée au groupe Manouchian en estimant que Cité par Gilles J. Guglielmi, art. « Mémoire et transmission » in Humanisme n° 326, an 2020, pages 25 à 32, et ; voir aussi Jérôme Jamin et Geoffrey Grandjean, La concurrence mémorielle, Département de science politique de l’Université de Liège, Armand Colin/Recherches 2011, cité dans Madinin'Art du 9 février 2015 et .. Le , dans son discours « Mémoire et oubli du bolchevisme » prononcé à l’Institut de France lors de la séance publique annuelle des cinq académies, Alain Besançon qualifiait d'« amnésie et hypermnésie historiques » le volume d'études historiques et le statut juridique des crimes respectivement dus aux États « communistes » et aux États fascistes ou naziAlain Besançon reprend l'expression d'« amnésie et hypermnésie historiques » dans son livre .. Cette même année, l'expression « concurrence des victimes » apparaît sous la plume de Jean-Michel Chaumont, professeur de sociologie à l'université catholique de Louvain, pour dénoncer les dangers de la « compétition de reconnaissance » des déportations et des génocides historiques, qu'ils soient juridiquement reconnus comme tels ou non.. En 2008, l'historien Nicolas Trifon a appelé ce même phénomène « engrenage de la concurrence mémorielle »., tandis que Régis Debray a fait de la « concurrence des mémoires » une expression politique, en réaction à l'idée lancée par Nicolas Sarkozy de l'adoption par chaque élève du primaire en France d'un enfant victime de la Shoah.

Critique de Régis Debray et rapport Kaspi en France Analysant en 2008 l'initiative du président Nicolas Sarkozy de faire « parrainer » chaque enfant victime de la Shoah par un écolier français, Régis Debray a notamment déclaré :

D'autre part l'historien André Kaspi a été chargé par le gouvernement français d'étudier la question des commémorations en France, et a préconisé la remise en question de journées commémoratives nationales annuelles..

« Il n'est pas sain qu'en l'espace d'un demi-siècle, le nombre de commémorations ait doublé. Il n'est pas admissible que la Nation cède aux intérêts communautaristes et que l'on multiplie les journées de repentance pour satisfaire un groupe de victimes ».https://www.pedagogie.ac-nantes.fr/medias/fichier/rapport_kaspi_1404162466157.pdf.

Instrumentalisations politiques La « concurrence mémorielle » est un terreau fertile pour les instrumentalisations politiques et, parmi elles, pour de nouvelles formes de nationalisme, de racisme et d’antisémitisme. C’est ainsi que l’humoriste français Dieudonné fit scandale, dans les années 2000 et 2010, en passant de la mouvance multiculturaliste incarnée par le mouvement « Touche pas à mon pote » à l’antisionisme et à la dénonciation d’un prétendu « lobby juif ». Dans une conférence de presse à Alger, le , Dieudonné déclarait que les seraient responsables du fait qu'il n'a pu obtenir des subventions : . Dieudonné prétend qu'il y a un « monopole de la souffrance » et que la mémoire de l'extermination des Juifs par le nazisme l'empêche de dénoncer l'esclavage sous toutes ses formes. Évoquant la population antillaise sous l’esclavage, il déclare que : .

Même évolution pour l’ancien dissident roumain Paul Goma installé à Paris, qui, face au peu d’écho suscité en Occident par les crimes des régimes communistes est-européens, en regard de la Shoah, passe d’un combat contre le totalitarisme au nom des valeurs de la démocratie, à des positions de plus en plus nationalistes et anti-occidentales au motif que Interview de Goma par Radu Negrescu-Suţu sur . En 2002, Goma publie son témoignage La semaine rouge - ou la Bessarabie et les Juifs, qui relate l’action d’une partie de la population non roumanophone de Moldavie (son pays natal) lors de l’occupation soviétique de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord selon le pacte Hitler-Staline. Or si ce récit est globalement conforme au déroulement des pillages, atrocités et massacres alors commis contre la majorité moldave roumanophoneArchives militaires roumaines, fonds 948, section 3, dossiers , 527, 1836, 1891…, on constate que Goma les attribue spécifiquement et globalement , pour ensuite qualifier de , les crimes contre l’humanité du régime fasciste roumain contre les Juifs après le (attaque de l'Axe contre l’URSS)..

Une violente polémique s’ensuit, au cours de laquelle les anciens dissidents tels Doina Cornea, Romulus Rusan, Ana Blandiana, Gabriel Liiceanu, Andrei Pleșu ou Mihai Stănescu, se désolidarisent publiquement de lui, qualifiant la Semaine rouge de « manifeste politique qui réinterprète l’histoire, utilise des sources tendancieuses, et n’en choisit que celles qui peuvent servir son propos, rendant une population tout entière » ( juifs moldaves) . Selon eux, .. Ils lui reprochent d’être devenu antisémite et de ternir leur mouvementMihai Dinu Gheorghiu, L'honneur perdu d'un dissident roumain, Le Monde du 29 mai 2007.. Goma, dont l’épouse Anna (décédée en 2017) était la fille d’un communiste juif roumain, Peter Fischer/Petru Năvodaru, récuse l’accusation d’antisémitisme et accuse à son tour , et exige qu’ils Source : ; un trait d’humour noir (Dana Maria Niculescu, Bancuri politice (« Blagues politiques »), éditeur Fundaţia Culturală Română, Bucarest 1999) circule à ce sujet parmi les historiens concernés : .

En 2005 et 2007, des auteurs comme Michel Wieviorka, Bernard-Henri Lévy, Pierre-André Taguieff, ou Pierre Birnbaum relèvent qu’une nouvelle forme d’antisémitisme s’alimente ainsi de la concurrence des mémoires. Pour Michel Wieviorka, dès les années 1950 en Alsace, lorsque certains Alsaciens mobilisés dans l’armée allemande et détenus ensuite au Goulag soviétique, affirmèrent que leur souffrance , selon eux, , et que ce sont des dédommagements dus par l'Allemagne aux Alsaciens. Bernard-Henri Lévy, en 2007, dans Ce grand cadavre à la renverse, remarque que la concurrence victimaire constitue, avec l’antisionisme et le négationnisme, l’un des trois axes du nouvel antisémitisme. Les Juifs, dans cette optique, . Une analyse reprise en 2016, dans L'Esprit du judaïsme : les Juifs commettraient un crime .

Cette analyse est corroborée par Pierre-André Taguieff dans La Nouvelle Propagande antijuive, ouvrage paru en 2010, ou encore par Pierre Birnbaum dans Sur un nouveau moment antisémite, en 2015.

Journée européenne de commémoration

À l'encontre de la « concurrence mémorielle », le parlement de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe adopte le un texte (dit ) condamnant tous les régimes totalitaires de l’histoire européenne et leur éventuelle glorification. Par une décision du 3 juin 2008, le même parlement décide que la journée du deviendra la Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme (International Black Ribbon Day). Cette commémoration inaugurée en 2009 correspond au du pacte germano-soviétique, signé le .

Notes et références

Annexes Bibliographie

« La concurrence des victimes » par Esther Benbassa, in , . Jean-Michel Chaumont, La Concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance, Paris, La Découverte, 1997, rééd. 2002 Emmanuel Droit, Le Goulag contre la Shoah, mémoires officielles et cultures mémorielles dans l’Europe élargie in: "Vingtième Siècle", revue d'histoire , févr. 2007, à 120, Presses de Sc. Po., .

Conférences universitaires La concurrence des mémoires et la crise de l’histoire nationale, sous la direction scientifique de Jacques Beauchemin, Université du Québec, Montréal. Mémoires, histoire, identités : l’histoire nationale face à la concurrence des mémoires, Institut national de recherche pédagogique, Lyon

Articles connexes Mémoire (sciences humaines) Devoir de mémoire Loi mémorielle Dé-commémoration Reconnaissance du génocide arménien - Loi Gayssot - Loi Taubira Attentats pendant la guerre d'Algérie

Liens externes

Les termes du débat sur les « lois mémorielles », sur le site de la Documentation française La judiciarisation du passé et la crise mémorielle - La France malade de son passé, CRDP de Reims

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