La « Bleuite », appelée parfois le « complot bleu », est une opération d'infiltration et d'intoxication à grande échelle montée par le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) du gouvernement français pendant la guerre d'Algérie à partir de 1957, en riposte à l'affaire « Oiseau bleu ».
Cette opération, restée longtemps méconnue du grand public, tant algérien que français, consistait à dresser des listes de prétendus collaborateurs algériens de l'Armée française et à les faire parvenir jusqu’aux chefs de l’Armée de libération nationale (ALN), le bras armé du Front de libération nationale (FLN), pour y susciter des purges internes.
Mécanisme Ces listes étaient acheminées par différents biais, notamment : envois d’Algériens « retournés » ; diffusions de rumeurs dans les villages et les maquis des wilayas ; documents compromettants laissés sur des combattants abattus.
Pour comprendre comment le virus de la suspicion (que l’on baptise plus tard la « bleuite ») a pu pénétrer la Révolution algérienne, il faut revenir à la bataille d'Alger.
D'anciens membres des réseaux de Yacef Saâdi avaient décidé de travailler avec les parachutistes français. C'était une idée du capitaine Paul-Alain Léger, parachutiste, agent du SDECE et chef du Groupe de renseignements et d'exploitation (GRE). Il avait proposé à son supérieur hiérarchique le colonel Godard de retourner d’anciens compagnons de Saâdi :
Quand un élément du FLN est identifié et arrêté, il est interrogé, compromis et piégé. On lui offre de changer de camp. Les capacités de psychologue de Léger constituent l'essentiel du processus de retournementGuerre d'Algérie : le poison de la "bleuite", Jean-Paul Mari, nouvelobs.com, 5 juillet 2012. Les anciens du FLN rejoignent ainsi le groupe habillés de bleus de chauffe, d’où le nom de « bleuite » ou le « complot bleu ». À l’origine, ce groupe est composé de 70 hommes et leur rôle était de dénoncer leurs anciens camarades des réseaux clandestins, mais aussi de tenter de retourner la population en faveur des Français. Ils circulaient ainsi dans la Casbah bavardant avec tous ceux qui voulaient bien leur adresser la parole, essayant de reconnaître dans la foule les hommes avec qui ils avaient été en contact. Mais leur rôle principal restait, bien sûr, l’infiltration des réseaux FLN encore existants. Ils permettent l’arrestation de Yacef Saâdi, Zohra Drif et la localisation de la cache d’Ali la Pointe. En , ce groupe compte plus de trois cents hommes et femmes avec pour la plupart un statut de harki.
Cette opération d’intoxication fut aussi à l'origine d'une campagne de purges dévastatrices dans toutes les wilayas, qui causa plus de pertes à l'ALN et au FLN que les combats eux-mêmes, et provoqua le ralliement de nombreux combattants affolés à l'armée française, seul moyen de sauver leur vie face aux soupçons de trahison, en particulier dans la wilaya III dirigée par le colonel Amirouche. Le principe du cloisonnement dans l'ALN et le devoir de réserve des principaux concernés aggravaient la situation.
Infiltrations des réseaux FLN de la Zone autonome d'Alger Arrestation de Yacef Saadi et le plastiquage de la cache d’Ali la Pointe vignette|Les renseignements recueillis par le GRE grâce aux techniques de la Bleuite ont conduit le parachutiste capitaine Paul-Alain Léger a localiser la fameuse cache d’Ali la Pointe au 5, rue des Abderames dans la Casbah d’Alger.Ali la Pointe et ses compagnons refusent de se rendre, cernés par les commandos parachutistes de la D.P. du général Massu, qui ordonne à ses paras de dynamiter la cache, le 9 octobre 1957. Ce fait d’armes marqua la fin de la bataille d’Alger.(photo prise le 20 décembre 2011).
En , Houria, une militante du FLN, est dénoncée par son mari qui souhaitait s’en débarrasser. Arrêtée, elle accepte de collaborer avec les services du capitaine Léger. Houria est mise en contact avec un militant capturé, Hacène Ghendriche, alias Zerrouk, chef de la région 3 de la zone d’Alger, retourné et secrètement passé au GRE du capitaine Léger. Zerrouk envoie Houria se cacher chez sa femme, où elle observe un homme toujours accompagné d’une petite fille de 5 ans ; suivi, cet homme guide les Français vers son domicile, 4 rue Caton dans la Casbah.
Le , les gendarmes d'Alger arrêtent un homme nommé Djamel qui, interrogé, prétend avoir rencontré le chef de la Zone autonome d’Alger (ZAA) Yacef Saâdi à la rue Caton. Le recoupement conduit le capitaine Léger à penser que Yacef Saadi loge dans cette rue. Dès le lendemain, la rue est bouclée par les paras du sous le commandement du colonel Jeanpierre et les « bleus de chauffe » du capitaine Léger. L’immeuble est fouillé, et Yacef Saadi y est arrêté en compagnie de Zohra Drif. Les deux prisonniers sont étroitement gardés par le , sans aucun contact avec l'extérieur, car Yacef et Zohra n'ignorent plus rien du double jeu de Zerrouk, et ce double jeu doit se poursuive pour mettre le GRE sur la piste d'Ali la Pointe. Très vite, Zerrouk prend contact avec Ali par une boîte aux lettres de secours. Léger apprend ainsi qu'Ali la Pointe a rejoint une autre cache, avec Hassiba Ben Bouali, Petit Omar (douze ans, agent de liaison et neveu de Yacef) et Mahmoud, autre agent de liaison. Ali la Pointe a sur lui quatre bombes complètes et il désire que Zerrouk - qui pour lui est toujours le responsable militaire de la zone autonome - relance une vague d’attentats. Lentement, Léger reprend la filature du courrier. Il lui faudra trois semaines, pour qu'il arrive à localiser la planque d’Ali la Pointe au 5, rue des Abderrames en haute Casbah. Ali cerné avec ses complices ; son refuge est plastiqué par le . L'énorme explosion tue également 17 civils du voisinage dont 4 fillettes de quatre et cinq ans. Cette opération marque l'élimination des principaux dirigeants du FLN de la Zone autonome d’Alger et dès lors, la victoire de l'Armée française dans la bataille d'Alger.
Quand les « Bleus » sont obligés d’organiser des attentats dans Alger L'infiltration des « Bleus » dans les réseaux FLN permet au capitaine Léger de contrôler le courrier échangé entre Alger et les wilayas. C'est ainsi qu'il apprend qu'une nouvelle équipe de combattants algériens va être désignée afin de remplacer celle qui vient d'être démantelée en automne 1957 et montrer ainsi à ses partisans que la rébellion n'est pas morte.
Certains de ses hommes, qui se font passer pour des membres du FLN, vont jusqu'en Kabylie pour témoigner de la réalité des contacts et de la « sincérité révolutionnaire » des courriers. Un des agents du GRE jouera le rôle de chef du réseau et, à ce titre, recevra pour ses hommes les armes et les explosifs destinés aux actions à venir.
Le lieutenant Kamel, responsable de la zone 1 de la wilaya III (Kabylie ouest) prend contact avec Safi et Hani, qui restent la seule autorité FLN à Alger ayant échappé à l'anéantissement des réseaux puisque, retournés par le capitaine Léger.
Amirouche l'informe donc qu'il veut lui envoyer un lot d'armes d’origine tchèque pour préparer des attentats qui devraient être perpétrés au moment des fêtes de Noël. Le , Kamel signe à Hani un ordre de mission l'habilitant, au nom de la wilaya III, à représenter le FLN et l’ALN au sein de la zone autonome d'Alger. Dans la réalité, par ce document, le capitaine Léger devenait le véritable patron du FLN à Alger. La manipulation devient chaque jour de plus en plus délicate. Léger récupère dans un premier temps la petite cargaison d'armes composée de 10 pistolets mitrailleurs tchèques, de 20 pistolets automatiques et d'un lot de grenades. Le , Hani monte au maquis afin d'assister en personne au conseil de la wilaya III présidé par Amirouche. De retour à Alger, il rend aussitôt compte de sa mission au capitaine Léger.
Les évènements se précipitent. Les chefs de la wilaya III s'impatientent. Ils ne comprennent pas l'inaction d'Alger. Les messages envoyés à la ZAA sont de plus en plus impératifs, il faut que des attentats aient lieu. Kamel écrit « Les Algérois veulent entendre les explosions de vos grenades qui sont pour eux le signe incontestable que le cœur de la capitale bat encore. »
L'état-major de guerre a communiqué l'ordre suivant : « À Alger, ordonnons recrudescences des attentats avant l'ONU. C'est formel. Vous commencerez avant le 30. » Léger essaye toujours de temporiser. En attendant, il expédie en retour une lettre qu'il veut pleine d’anxiété : « Le maquis ne se rend pas compte des énormes difficultés auxquelles l'organisation doit faire face à Alger. L'enthousiasme des débuts n'existe plus. Le danger d'infiltration par les « Bleus » est trop important pour être négligé ! Les enquêtes demandent beaucoup de temps pour déterminer la bonne foi des militants trop souvent apeurés. »
Hani est à nouveau convoqué fin au PC de la wilaya III. Kamel lui ordonne de passer à l'action et lui annonce qu'il va bientôt pouvoir disposer d'une cargaison de bombes particulièrement meurtrières, confectionnées avec des corps d’obus de mortiers de et de , et que celles-ci l'attendent à Tizi Ouzou. Le capitaine Léger lance un commando sur Tizi-Ouzou. Les hommes récupèrent rapidement les bombes préparées et font prisonniers le lieutenant Houcine, responsable politique de la zone 1 et le lieutenant Sabri, officier de renseignements.
Léger redoute que la wilaya III ne mette sur pied à Alger une organisation parallèle qui lui échapperait. Mieux vaut donc organiser quelques attentats mineurs plutôt que de revenir aux jours dramatiques où des bombes explosaient au milieu de la foule. Il sait bien que la presse va sauter sur l’événement et en fera ses gros titres et assurera une propagande efficace qui comblera d'aise les hommes de la wilaya III.
Le , comme pour montrer la précarité de la situation, une grenade explose au début de la soirée dans l'escalier du 21 rue Émile-Maupas. Cet attentat rappelle les Algérois à la réalité. Dans la Casbah, le téléphone arabe colporte la nouvelle à la vitesse de l'éclair. Tout le monde ignore que le lanceur de grenade n'est autre que le capitaine Léger. Celui-ci, en accord avec le colonel Godard, organise quelques actions ponctuelles destinées à faire du bruit sans qu'il y ait de victimes. Godard avait donné ce conseil à son adjoint, avant de le quitter : « Tâchez de ne pas faire trop de dégâts. N’y allez pas plus fort que les « fels » eux-mêmes! ».
Intoxication de la wilaya III du colonel Amirouche À partir de , le GRE du capitaine Paul-Alain Léger prépare une nouvelle opération baptisée « KJ-27 », qui se révèle particulièrement efficace qui aura des conséquences dramatiques dans les rangs des combattants de la wilaya III en Kabylie et pour l’ensemble de l’Algérie par l’élimination d’une génération de cadres.