Ibn al-Rawandī ou Ibn al-Rīwandī (827–911)Al-Zandaqa Wal Zanadiqa, by Mohammad Abd-El Hamid Al-Hamad, First edition 1999, Dar Al-Taliaa Al-Jadida, Syria (arabe) en arabe ابن الراوندي est un sceptique médiéval arabe d'origine persane. Il visait l'islam et les religions révélées en général.
Biographie Sa date de naissance, de décès ainsi que le lieu de sa naissance sont pour le moins discutés (naissance entre 815 et 830, décès entre 864 et 912, naissance à Rāwand, près d'Ispahan ou à Rīwand, dans le KhorassanLa Gloire des athées, Anthologie de 100 textes rationalistes et antireligieux, de l'Antiquité à nos jours, Édition 2006, Les Nuits Rouges, France, page 87Dominique Urvoy, Les Penseurs libres dans l'Islam classique. Paris, Albin Michel, 1996, p. 119.). Abū al-Husayn Aḥmad ibn Yaḥyâ ibn Isḥâq al-Rawandī serait né à Merv-rudh dans le Grand Khorasan, actuellement situé dans le Nord-Ouest en Afghanistan, en 815Medieval Islamic Civilization By Josef W. Meri, Jere L. Bacharach, (anglais). Mais selon l'Égyptien Abd al-Rahman Badawi, Ibn al-Rawandī est né à Bassorah du temps du calife Al-Ma’mūnMin Tārīkh Al-Ilhād fi al-Islām, De l'histoire de l'athéisme en Islam par Abd al-Rahman Badawi pages: 87-206, Deuxième édition 1991, Sinaa Lil Nasher Égypte (arabe). De même le lieu de sa mort est incertain, bien qu'on le situe en général à Bagdad, sur la foi d'al-Khayyat. Ces divergences peuvent sembler des détails, mais elles ont une importance considérable pour comprendre le parcours d'Ibn al-Rawandi et la réception de son œuvre.
Ce qui est sûr, c'est qu'il rejoint l'école muʿtazilite dont il devient un membre importantSarah Stroumsa 1999 p. 37-38.. Puis il s'en éloigne pour se rapprocher des chiites et de courants non-musulmans. Il devient en effet un disciple d'Abū ʿIsā al-Warrāq et critique les religions révéléesSarah Stroumsa 1999 p. 44.. Il est sévèrement critiqué par le mutazilite al-Khayyat qui l'accuse d'être athée. Il est pourtant l'auteur d'un Kitab al-tawhid (« Livre sur l'Unique »). Selon al-Khayyat, il meurt en 860. Al-Jubba'i avance la même chronologieSarah Stroumsa 1999 p. 198-199.. Mais selon d'autres sources, il quitte Bagdad pour échapper à la persécution et meurt plus tard, vers 912 Medieval Islamic Civilization, Josef W. Meri, Jere L Bacharach.
Un libre-penseur ou un penseur libre ?
Le mutazilisme Ibn al-Rawandī était l'ami et l'élève d'Abū ʿIsā al-Warrāq, réputé zindīqLa zandaqa, qui caractérise un zindiq, désigne d'abord l'adhésion au manichéisme. Puis le mot désigne toute forme de dualisme pour prendre peu à peu le sens d'hérésie en général (Dominique Urvoy, Les penseurs libres dans l'islam classique, p. 14). manichéenC'est la réputation qui lui est faite par les mutazilites devenus ses adversaires. Mais elle est discutée par David Thomas, notamment dans Anti-christian polemic in early islam : Abu Isa al-Warraq's "Against the Trinity", 1992 (lire en ligne) et par Dominique Urvoy dans Les penseurs libres dans l'islam classique.. Ils auraient été chassés ensemble de l'école muʿtazilite. Celle-ci refusait la croyance en la prédestination et prônait que le libre arbitre et la raison humaine passaient avant la croyance dans le Décret de Dieu. L'école muʿtazilite interprétait d'ailleurs tout texte sacré dont le sens littéral s'opposait à leur doctrine rationaliste. Ibn al-Rawandī en aurait été chassé, ou s'en est éloigné. Il compose un livre contre ses anciens confrères, « Fadîḥat al-Muʿtazila » (Ignominie des muʿtazilites) en réponse au livre apologétique « Fadīlat al Muʿtazila » (L'Honneur des muʿtazilites) d'al-Jahiz. La doctrine muʿtazilite était protégée par l'autorité du calife abbassyde Al-Ma’mūn, lui-même muʿtazilite, aimant les arts et les sciences, et favorisant la traduction des textes antiques grecs. Pendant toute cette période et celle du calife al-Muʿtasim, frère et successeur d'al-Maʾmûn, Ibn al-Rawandī était un membre éminent de l'école muʿtazilite à Bagdad. Quand Ibn al-Rawandī a écrit son livre, le calife al-Mutawakkil a tranché en faveur de l'orthodoxie sunnite en persécutant le muʿtazilisme en 851-852.
Œuvre et réception Aucun des 45 livres que lui attribue Ibn al-Nadim dans le Fihrist ne lui a survécu, les seules traces de ceux-ci se trouvent dans les livres critiques lui répondant. Son ouvrage le plus célèbre est « Kitāb al-zoummourroud » (Livre de l'émeraude), dont de nombreux extraits se trouvent dans « Kitāb al-intiṣār », écrit par al-Khayyāt, pour le réfuter, vers 882Dominique Urvoy 1996 p. 118. ou 892. Ibn al-Rawandī a de nombreux adversaires parmi les musulmans, notamment des muʿtazilites. Considéré comme un hérétique, dont les écrits originaux ont été perdus, plusieurs interprétations de sa pensée existent. Le mutazilite al-Khayyat l'accuse d'être athée (mulḥid). Un autre mutazilite, Abu Ali al-Jubba'i, lui prête une inclination vers le chiisme. Il prétend aussi que, menacé d'être arrêté, il aurait trouvé refuge chez un ami juifDominique Urvoy 1996 p. 133.. Mais l'intention d'al-Jubba'i est clairement malveillanteDavid Thomas 1992 p. 15.. Son adhésion au chiisme n'est pas établie. Il est vrai qu'il a défendu l'imamat. Sa réponse à al-Jahiz, Fadîḥat al-Muʿtazila, a aussi pour but de prendre la défense du chiite . Mais on ne peut conclure de cela qu'il a embrassé la théologie chiite : son adhésion pouvait se limiter au champ politique. Al-Jubba'i lui reproche d'avoir défendu, dans le Kitab al-Taj, la thèse de l'éternité passée du monde, attribuée aux philosophes aristotéliciens, en contradiction avec le dogme de la création ex nihilo. Il le qualifie de dahri (« matérialiste »)Sarah Stroumsa 1999 p. 126-127. Mais la similitude avec Aristote s'arrête à cette thèseDominique Urvoy 1996 p. 123-124.. S'il cherche à prouver la vanité des démonstrations de l'existence de Dieu avancées par les théologiens, rien ne laisse penser qu'il ait voulu nier la création.
Hypothèse de Joseph van Ess Les chercheurs modernes sont eux-mêmes divisés : certains le jugent hérétique ; tandis que J. van Ess et Ulrich Rudolph le tiennent pour un musulman non conventionnel, mais pas hérétiqueSarah Stroumsa 1999 p. 45-46.. Car Josef van Ess et N. S. Nyberg remarquent que, suivant les sources irakiennes (plutôt muʿtazilites), il était un véritable hérétique ; suivant les sources iraniennes (plutôt chiites), il ne l'était peut-être pasPréface de N.S. Nyberg au « Kitāb al-intisār » (Livre du triomphe et de la réfutation d'Ibn al-Rawandī, l'hérétique), traduction d'Albert Nasri Nader, Beyrouth, 1997. Cette différence suggère à Joseph van Ess l'idée qu'il faut distinguer deux périodes dans la vie d'al-Rawandi, mais surtout deux milieux culturels différents où il a été diversement accueilli. Originaire du Khorasan, il migre à Bagdad, où il s'attire l'hostilité des mutazilites, au point qu'il finit par quitter la ville. La date avancée par al-Khayyat comme celle de sa mort serait en fait celle de son départ. Il aurait alors poursuivi sa carrière dans les régions orientales de la Perse, où il laisse un souvenir moins défavorable. Le portrait que donne de lui Al-Maturidi, originaire de Samarcande, est moins à chargeSarah Stroumsa 1999 p. 46. ; il a plutôt bonne réputation aux yeux d'al-Ka'bi al-Balkhi, originaire du Khorasan. Ses critiques auraient eu pour but de prouver que l'on ne peut pas établir les vérités de foi par le raisonnement. C'est pour cette raison qu'il aurait produit des livres contradictoires, qui se réfutent les uns les autres : il voulait établir que toute démonstration en matière de religion est vaine, mais non réfuter les dogmes. Après son départ, ses adversaires en auraient profité pour noircir son portrait. Ainsi s'expliqueraient les contradictions que l'on rencontre, selon les sources, dont certaines lui sont favorables et le présentent comme un théologien respectable, alors que la réputation qui lui est restée est celle d'un impieDominique Urvoy 1996 p. 118-120..
Selon le poète sceptique al-Maʿarrī, Ibn al-Rawandī se serait adressé ainsi à Dieu :
Kitāb al-Zummurrud / Livre de l'émeraude
Le titre Son ouvrage passé à la postérité reste « Kitāb al-zoummourroud », (anglais), critique des prophéties en général et du pouvoir verbal du Coran. Le livre serait ainsi nommé à cause du prétendu pouvoir aveuglant qu'aurait le minéral sur les serpents. D'après une interprétation née avec , le titre vise les preuves données par les prophètes, que le livre, qui les tient pour des charlatans, aurait le pouvoir de neutraliser. Mais il ne s'agit que d'une hypothèse, puisque l'explication par l'auteur, s'il en a donné une, ne nous est pas parvenueSarah Stroumsa 1999 p. 76-78..
Critique de la révélation Ibn al-Rawandī juge que le Coran, possédant des contradictions,
À la suite de son maître al-Warrāq, il critique systématiquement les rites qu'il juge irrationnels, entre autres la Qibla (direction vers la Mecque) pour les prières, le pèlerinage et son cérémonial, la Kaʿba (le temple cubique et sa Pierre noire), les interdits alimentaires. Il met aussi en doute les miracles attribués à Mahomet, souvent basés sur un seul témoignage.
Paternité et signification Les sources sont quasiment unanimes pour attribuer le livre à Ibn al-Rawandi, à l'exception d'Abd al-Jabbar qui, en une occasion, fait d'al-Warraq son auteurSarah Stroumsa 1999 p. 47.. Ibn al-Jawzi prétend que les deux amis se seraient disputés à ce sujetSarah Stroumsa 1999 p. 47-48.. évoque en effet une brouille entre les deux hommesDavid Thomas 1992 p. 13.. Le livre a la forme d'un dialogue, où l'un des interlocuteurs critique la prophétie, tandis que l'autre la défendSarah Stroumsa 1999 p. 48-49 et 65.. Selon Sarah Stroumsa, il est probable que les deux interlocuteurs étaient Ibn al-Rawandi et al-Warraq. Selon elle, c'est al-Warraq qui formule les critiques, alors qu'Ibn al-Rawandi se fait l'avocat de la révélationSarah Stroumsa 1999 p. 49-50.Dominique Urvoy 1996 p. 127..
Il se pourrait donc que l'on prête à tort des opinions sceptiques à Ibn al-Rawandi qui aurait refusé de suivre son ancien maître sur la voie du manichéismeDavid Thomas 1992 p. 19.. C'est pourquoi J. van Ess ne considère pas Rawandi comme un hérétiqueSarah Stroumsa 1999 p. 65.. Le Kitab al-Zumurrud pourrait être au contraire une réfutation des idées d'al-WarraqDavid Thomas 1992 p. 25.. Pourtant, al-Rawandi est l'auteur de critiques acerbes du Coran dans son Kitab al-Damigh (« Le livre irréfutable »ou « accablant ») et de la Révélation dans Abath al-Hikma (« Futilité du savoir (divin) »)Sarah Stroumsa 1999 p. 73.. Comment peut-il alors défendre la Révélation dans le Zumurrud ?
Il se peut que l'on doive considérer le dialogue comme un tout, dont les deux collègues, restés amisSarah Stroumsa 1999 p. 71-72., sont les co-auteursSarah Stroumsa 1999 p. 75-76 et 149., et dont l'ensemble exprime leurs idées. De même, les écrits d'al-Rawandi devraient être pris dans leur ensemble comme une œuvre « à deux voix »Sarah Stroumsa 1999 p. 74.. À l'évidence il refuse l'autorité des Écritures et des prophètes et ne peut donc pas être tenu pour un musulman orthodoxe, ce qui ne témoigne cependant pas de toute absence de foi. En effet, note Sarah Stroumsa, on cherche en vain de véritables athées dans l'islam médiéval et, si les textes fragmentaires qui nous sont parvenus prouvent qu'Ibn al-Rawandi rejetait les religions révélées, ils ne prouvent pas qu'il rejetait toute notion de DieuSarah Stroumsa 1999 chap. IV, 1 : « In search of atheists », p. 121-128..
Une différence apparaît entre al-Warraq et al-Rawandi : alors que le premier parle toujours des croyances qu'il décrit avec respectDominique Urvoy p. 106-107., même quand il les critique, le style du second est plus agressifDominique Urvoy 1996 p. 120., voire insolent et sarcastiqueSarah Stroumsa 1999 p. 185 et 187.. En outre, al-Warraq est un peu plus systématique, al-Rawandi moins ordonné dans ses critiquesDominique Urvoy 1996 p. 129..
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