La Villeneuve est un grand ensemble situé dans le sud de Grenoble réalisé par l’atelier d'urbanisme et d'architecture (AUA) entre 1970 et 1983. Elle regroupe plusieurs quartiers situés sur la commune de Grenoble et d’Échirolles, parmi lesquels le Village Olympique, conçu par l'architecte Maurice Novarina, l'emblématique quartier de l'Arlequin et le quartier des Baladins distribués autour d'un espace central : Grand'Place. ll procède d’une zone à urbaniser en priorité (ZUP) instituée par arrêté ministériel en décembre 1961 sur 330 hectares, dont le plan initial fut entièrement révisé après le changement de municipalité de 1965.

Imaginée par la coalition municipale d'Hubert Dubedout, les groupes d'action municipale (GAM) dans le sillage du Parti Socialiste Unifié (PSU) et des habitants, cette opération a été très médiatisée dans les années 1970, jusqu'à devenir un symbole de l'architecture post-68. Elle est fréquemment décrite comme une utopie résultat de la participation des habitants qui a permis la mise en place de nombreuses expérimentations sociales.

L’ensemble a reçu le label « Patrimoine du XXe siècle » en 2003.

Historique La plaine sud de Grenoble est longtemps demeurée une étendue cultivée et traversée par les voies reliant la vieille ville au sud dauphinois, en direction d’Eybens et d’Échirolles. Les inondations liées à la fonte des neiges y rendaient toute construction difficile : seule la tour Prémol, édifiée au XIIIe siècle, figure sur les cartographies anciennes. L’endiguement du Drac, entrepris à partir du XVIIe siècle, rendit progressivement l’urbanisation envisageable. Au début du XXe siècle, la ville et la chambre de commerce et d’industrie rachetèrent les terrains pour y aménager l’aérodrome Jean-Mermoz. La forte croissance urbaine de l’après-guerre bouleversa la plaine sans plan d’ensemble, ce qui conduisit les pouvoirs publics à engager une planification.

L’urbanisation de la plaine sud débute par un acte juridique : l’arrêté ministériel instituant une zone à urbaniser en priorité en décembre 1961, sur un périmètre de 330 hectares acquis progressivement par Grenoble et Échirolles. Les études du plan directeur d’urbanisme, prévues par le décret Debré, ne démarrent qu’en mars 1962 et sont confiées à l’architecte Henry Bernard, grand prix de Rome, qui repousse les études de la ZUP au lendemain des élections municipales de 1965. Le « plan Bernard » qui en résulte ne sera jamais édifié, mais il fixe les grands axes routiers qui structurent encore la Villeneuve.thumb|Croquis des Villeneuves de Grenoble et Echirolles reliées par un centre.Les élections de mars 1965 amènent au pouvoir une coalition formée des groupes d’action municipale, du PSU et de la SFIO, conduite par Hubert Dubedout. Avec l’adjoint à l’urbanisme Jean Verlhac, fondateur du PSU installé à Grenoble après le drame du métro Charonne, la municipalité agit dans deux directions : réaliser les aménagements des Jeux olympiques de 1968, et se doter d’une expertise urbanistique locale. Les Jeux imposent en moins de deux ans routes, rocade, déviation ferroviaire et logements ; Maurice Novarina construit le Village olympique en un temps record, et un stade éphémère accueille la cérémonie d’ouverture à l’emplacement exact du futur quartier de l’Arlequin.vignette|Parc Jean Verlhac.

Sur les conseils de l’architecte et élu Maurice Blanc, Hubert Dubedout fait appel à l’atelier d’urbanisme et d’architecture (AUA), coopérative pluridisciplinaire réunissant architectes, urbanistes, économistes, ingénieurs et sociologues. L’urbaniste Michel Steinbach et le sociologue Jacques Allégret obtiennent un premier contrat de renforcement de l’agence d’urbanisme, étendue à l’agglomération en février 1967. Henry Bernard est rapidement remplacé : Jean-François Parent est chargé du programme et du schéma de structure, Georges Loiseau et Jean Tribel deviennent architectes en chef, et une équipe de paysagistes urbains réunit Henri Ciriani, Borja Huidobro et Michel Corajoud.

Associer les usagers à la conception du projet constitue une orientation politique forte de la nouvelle municipalité, mais elle se heurte à une difficulté : les futurs habitants sont inconnus. Les sociologues de l’agence d’urbanisme organisent donc des rencontres au Village olympique, juste après le départ des athlètes et l’arrivée des premiers résidents. L’initiative est quasiment inédite en France et précède de peu les expériences de Lucien Kroll à Louvain (1969) et de Ralph Erskine à Newcastle (1970). Les commissions, réunies à partir de septembre 1968, sont fortement marquées par le climat de Mai 68 et portent principalement sur les institutions scolaires, la pédagogie et les catégories de logement.

Entre ville nouvelle et grand ensemble thumb|alt=Maquette en bois de la Galerie de l'Arlequin, Villeneuve de Grenoble|Maquette en bois de la galerie de l'Arlequin, La Villeneuve de Grenoble.L’AUA propose un schéma d’aménagement en tranches successives, organisé autour d’un centre monumental distribuant plusieurs quartiers d’habitation. Les premières esquisses d’Henri Ciriani donnent à voir une ville à plusieurs niveaux, aux circulations piétonnes séparées des routes, avec des bâtiments centraux de vingt-cinq niveaux mêlant logements, équipements et commerces.

Ce centre monumental sera abandonné : l’espace central accueillera finalement Grand’Place. Le quartier de l’Arlequin, première tranche, est en revanche construit dans ses dimensions initiales, sous la forme d’une construction linéaire continue et sinueuse d’une dizaine de niveaux. Cet inachèvement crée un contraste durable et entretient l’ambiguïté d’un projet situé entre grand ensemble et ville nouvelle.

Les élus visaient un équilibre entre logements sociaux et logements en copropriété, et refusaient la hiérarchisation des immeubles selon les classes sociales. Cet équilibre ne fut jamais atteint à l’Arlequin, les promoteurs privés s’étant retirés du projet, ce qui contraignit la municipalité à revoir la répartition générale ; il ne fut obtenu qu’à l’échelle de la Villeneuve au début des années 1980, avec environ 48 % de logements sociaux pour 52 % de logements privés. Il s’agit de l’un des tout premiers projets français affichant explicitement de tels objectifs, avant même que le terme de « mixité sociale » ne soit en usage.

La galerie de l’Arlequin vignette|Arlequin Le premier quartier est la Galerie de l'Arlequin. On accède aux logements par de longues coursives desservant plusieurs étages et reliées entre elles. Sous les immeubles, la galerie de l’Arlequin traverse l’ensemble des bâtiments : 1 465 mètres linéaires, 15 mètres de largeur et 6 mètres de hauteur. À l’ouest, elle est bordée par les réseaux techniques ( voirie, silos de stationnement, traitement des déchets ) tandis qu’à l’est elle ouvre largement sur le parc. Le principe de la rue-galerie a été formulé par l’équipe de l’AUA , puis enrichi par le programme d’équipements issu des commissions Villeneuve.

Le dépassement des plafonds de financement du logement social imposa de revoir plusieurs procédés de conception dont l'a réduction du nombre d’ascenseurs, la superposition des grands appartements dans les mêmes montées, en particulier au 50 galerie de l’Arlequin. L’office HLM municipal s’opposa par ailleurs aux innovations architecturales susceptibles de renchérir ses procédés de fabrication.

Les équipements intégrés et le projet pédagogique Principale contribution des commissions Villeneuve, les équipements dits « intégrés » sont conçus pour accueillir simultanément plusieurs publics et plusieurs fonctions, afin d’éviter la ségrégation spatiale. Des contacts sont établis avec un groupe de travail national, devenu commission interministérielle en 1971, chargé de réformer la notion d’équipement à partir de l’expérience de Yerres.

Le collège-maison de quartier ouvert sur la ville (aujourd’hui le Patio ) réunit ainsi un forum, une cantine, la salle de spectacle (l'Espace 600), et un centre audiovisuel (la Maison de l'Image). Cette réalisation s'est fortement inspirée des community college britanniques. D'autres équipements existent dont cinq groupes scolaires primaire et maternelle, deux centres de santé communautaires, deux gymnases et une piscine, qui donnent sur le parc. Une zone d’activité de deux hectares borde l’ensemble au sud de l’École nationale supérieure d’architecture, achevée en 1976.

Le volet pédagogique constitue l’aspect le plus documenté de ces expérimentations. Les concepteurs remettent en cause le découpage maternelle-primaire et intègrent les activités extrascolaires ; les architectes abolissent la structure traditionnelle de la classe au profit d’espaces en alvéoles imbriquées, privilégiant les formes octogonales, les recoins soustraits au regard adulte et des cours sans barrières ouvertes sur le parc. Marie-José Chombart de Lauwe a vu dans la Villeneuve une tentative d’intégration de l’enfance à la conception de la ville. Le pédagogue Raymond Millot a préféré qualifier le projet de recherche-action, à double objectif de transformation du réel et de production de connaissances.

À partir de 1972, l'équipe créé la Vidéogazette qui programme régulièrement sur le câble des émissions de radio et de télévision qui peuvent être reçues par 3000 logements. Le contenu des programmes de télévision se répartit entre les émissions d'informations, élaborées aussi bien par les usagers que par l'équipe d'animation, les rediffusions d'émissions nationales, les débats, les films, les émissions de variétés, de jeux.

Les Baladins et le Village Olympique vignette|Village olympique

Le deuxième quartier, Les Baladins, est habité entre 1978 et 1981 en même temps que l’achèvement du parc. Si le schéma d’urbanisme est proche de celui de L'Arlequin, son architecture est plus diversifiée et son programme d’équipements tient compte des enseignements tirés du premier quartier.

Art urbain thumb|La Bruyère, nord du quartier de La Villeneuve, en 2026.

En 1967, un symposium international de sculpture est organisé à Grenoble dans le cadre du programme de préparation des Jeux olympiques. Selon Jacques Joly, cet évènement marque le retour des artistes sur la scène urbaine en FranceJacques Joly, Formes urbaines et pouvoir local, le cas de Grenoble des années 60 et 70..

À La Villeneuve, la municipalité souhaite associer des plasticiens à la conception de la galerie de L'Arlequin, non pas seulement pour la décoration mais à la conception même du volume. Si Jean Dewasne fut contacté, cette tentative tourna court. La décoration sera finalement confiée à Henri Ciriani et à Huidobro, membres de l'AUA. En 2012, les esquisses de Ciriani pour La Villeneuve seront exposés à Beaubourg dans une salle consacrée au chromatisme. En 1975, un travail de coloration et d'esthétique est confié au plasticien Guy de Rougemont considéré par Jacques Joly comme un rattrapage, une intervention ex-post très classique.

Finalement ce sera dans le quartier des Baladins que réussira l'articulation entre la dimension de l'art à la conception architecturale et urbanistique, avec la création par K. Schultze de sculptures en briques représentant des géants assis, couchés et désarticulés.

En 1975, un groupe de six artistes travaillant en coopérative, les Malassis réalisera une grande fresque peinte sur les murs du centre commercial de Grand'Place à partir de variations inspirés par le tableau de Géricault, Le Radeau de la Méduse. L'œuvre propose une critique de la société capitaliste dans ce haut lieu de la fonction marchande, les auteurs allant même jusqu'à signifier que « le radeau de la Méduse, c'est le naufrage de notre société de consommation »… L'œuvre provoqua un intense débat dans la presse locale. Elle fut recouverte en 2000 dans la plus profonde indifférence. vignette|upright=0.4|L'artiste Ernest Pignon-Ernest