vignette|upright=2.5|L'archipel vénitien en 1573, plan de Pinargenti.
L’histoire de Venise repose sur un paradoxe : quelques îlots du nord-ouest de l'Adriatique, cernés par la vase, ont permis l'érection de Venise, capitale d'un empire maritime et commercial, qui fut le plus grand port du Moyen Âge après Constantinople, dont elle dépendit à ses débuts et qu'elle pilla au . Placée au fond du golfe le plus profond de la Méditerranée, en bordure de deux grands fleuves italiens, le Pô et l'Adige qui conduit au col du Brenner, passage le plus bas des Alpes, la ville émerge au .
Elle bénéficie d'une situation privilégiée sur les routes d'échange entre le Saint-Empire romain germanique, l'empire byzantin et le monde musulman. L'expansion prend forme au , via la Bourse du Rialto en plein air, où on échange des parts de navire, ce qui facilite le développement d'une flotte commerciale et le quadruplement de la superficie de l'Arsenal de Venise, mené par les autorités de la ville.
À partir du , le déclin politique et économique n'empêche pas un intense rayonnement culturel. En 1797, Bonaparte met fin à son indépendance. La cité passe sous contrôle autrichien avant de rejoindre le royaume d'Italie en 1866.
Formation progressive de la ville (-) L'historiographie vénitienne tourne au mythe quand elle aborde les premiers siècles de son histoire, aucune source historique fiable ne relatant cette période. Traditionnellement, le mythe fondateur relaté par la (Chroniques vénitiennes du diacre Jean, ) raconte que la ville fut précisément fondée sur le coup de midi le Le 25 mars est une date volontairement choisie, coïncidant avec le jour de l’Annonciation de la naissance de Jésus à la Vierge Marie et celle de la translation du corps de saint Marc dans la basilique éponyme : la Vierge est ainsi devenue la protectrice de Venise et saint Marc son saint patron. dans les îlots du rivus altus (devenu le Rialto) par trois consuls venus de Padoue pour fonder un comptoir et jeter les bases de l'église de San Giacomo di Rialto. L'invasion de l'Italie par les Huns d'Attila aurait provoqué l'installation de réfugiés sur les îlots de sable de la lagune, en particulier sur le Rialto. Au , les Vénitiens auraient érigé un système politique avec à sa tête un doge dont le pouvoir est encadré, contrairement à celui des rois qui s'imposent à la même époque sur le continent. Il s'avère que ces quelques jalons historiques sont faux ou caricaturaux. Il n'en reste pas moins que Venise est « un fait d'urbanisation exceptionnelle »Jacques Heers, La ville au Moyen Âge en Occident, Hachette Littérature, 1990, p. 28.
La période romaine
Les fouilles archéologiques ont révélé que les îles et le cordon littoral de la lagune étaient déjà occupés par les êtres humains au temps de l'empire romain. Il s'agissait surtout de pêcheurs, appelés les (« habitants de la lagune »), exploitant les salines et vivant dans des hameaux. Depuis 1995-2000, les découvertes sur des sites aujourd'hui immergés révèlent la forte densité de peuplement dans certaines zonesArchäologie in Deutschland, , 2006. Les vestiges de l'époque romaine sont sous un ou deux mètres d'eau. Des bouleversements hydrographiques, ainsi que la transgression marine, provoquèrent des inondations, et obligèrent la population à évacuer la plupart des îlots aux : de sorte que lorsque Cassiodore, fonctionnaire du royaume ostrogoth, décrivit la lagune en 537-538, elle offrait un paysage de roseaux et de vase, où quelques pêcheurs menaient une vie chiche et étriquée.
L'exode massif vers la lagune
Couplée à une stabilisation puis à une baisse du niveau de la mer, l'invasion des Huns puis des Ostrogoths en Italie amena les premiers réfugiés sur la lagune. Mais ce fut surtout l'arrivée des Lombards en 568 dans la région de Vicence, Vérone, Trévise et Padoue, qui déclencha une migration massive vers le littoral, les îlots de la lagune de Venise offraient une excellente protection contre les envahisseurs à la fois terrestres qui s’y envasaient, et maritimes qui s’y échouaient : seuls des bateaux à fond plat pouvaient y accéder à condition que le pilote connaisse bien le labyrinthe de canaux (velme), de vasières (piane), de lais naturels (barene) et de sansouires (palude). Les êtres humains y vivaient de la chasse, de la pêche, de l’agriculture et de la production de sel. La population romaine fuyait devant l'envahisseur, parfois en désordre, parfois derrière son clergé et ses chefs, formant la « Vénétie maritime », initialement partie de la « Romanie italienne » (à l'origine du nom « Romagne »). Ce fut le cas : des habitants d'Oderzo, ville prise par le roi lombard Rothari en 639 : ils fondèrent sur le cordon littoral Civita Nova ; des réfugiés d'Altinum, guidés par leur évêque jusqu'à l'îlot de Torcello ; des Padouans installés à Malamocco ; des habitants d'Aquilée venus à Grado. vignette|Débarquement du Bucentaure du doge Sebastian Ziani au couvent de la charité, miniature anonyme. Ainsi, . Certains habitats furent précaires et disparurent, sous les eaux parfois ; d'autres apparaissaient mieux ancrés, comme à Torcello. Cette population, issue de la terre ferme, trouva dans ces îles vaseuses une double protection : celle du milieu lagunaire où les chevaux et les fantassins des « Barbares » se seraient envasés, et celle de l'exarchat de Ravenne de l'Empire romain d'Orient entre les , dont la puissante marine contrôlait alors une partie du littoral italien.
L'insécurité sur les terres fermes empêchant le retour des réfugiés, ces derniers finirent par constituer une nouvelle ville sur la lagune, en plantant des millions de pieux dans la vase (à cette époque, les plaines côtières étaient encore couvertes de forêts) et en recouvrant les îles de planchers en bois. Des travaux d'aménagement furent entrepris : on consolida les rives, on draina les sols, on construisit des maisons en bois et des monuments en brique ou en pierre. Les matériaux furent cherchés sur la terre ferme et les villes romaines ruinées servirent de carrières de pierre. Rapidement, s'élevèrent de petites cités et des églises comme la basilique de la Vierge à Torcello, en 639. D'agricole (pêche, vignes, arboriculture et surtout le sel dont les Vénitiens assurent la production et le négoce), l'économie se diversifia dès le vers l'artisanat (travail du verre, de la corne, puis du bronze), l'industrie (chantiers navals) et surtout le commerce trans-méditerranéen.
La ville naissante devint un intermédiaire commercial entre l'Occident et l'Empire romain d'Orient (que l'on n'appelait alors pas encore « byzantin », cette dénomination tardive ayant été inventée au seulement). Par elle, plus exactement par Torcello, transitaient les produits d'Orient (soieries, épices, miel, encens, gemmes, métaux précieux, bois imputrescibles) et ceux d'Europe de l'Ouest (sel, peaux, bois ordinaires, ambre, esclaves)Élisabeth Crouzet-Pavan, La mort lente de Torcello. Histoire d'une cité disparue, Fayard, Paris 1995.
Émergence d'un centre : Rialto vignette|Canaletto : le grand Canal à hauteur de la basilique Santa Maria della Salute de Venise. Au , Venise formait une agglomération multipolaire. Chacun sur leurs îlots ou leur bande de sable, Torcello, le grand comptoir commercial, Cittanova et Malamocco, où résidait le pouvoir politique, Rialto constituaient les principaux centres de la lagune. Peu à peu, les êtres humains, les richesses, les activités tendirent à se concentrer à Rialto, l'île au cœur de l'enclave aquatique. Parmi ses avantages, elle offrait un accostage facile pour les embarcations de grand tirant d'eau (Rialto vient de « Rivo Altus », la rive haute). Le commerce maritime s'en trouvait facilité. Au contraire, à cause d'une modification du cours des rivières qui se jettent au nord de la lagune, le Dese, le Sile, les autres îles connaissaient une sédimentation qui obstruait la navigation. La prééminence de Rialto fut renforcée en 810 par l'installation du chef de Venise, le doge Angelo Participazio alors que les troupes de Pépin d'Italie menacent la lagune après avoir franchi les lidi. Ce fut donc progressivement que Rialto devint le centre de Venise.
Émancipation vignette|gauche|La receptio de saint Marc, s., basilique Saint-Marc de Venise. La chronique de Giovanni Diacono, chroniqueur du , raconte qu'au , les Vénitiens élurent un doge (dux) pour les gouverner. L'historien Donald M. Nicol a montré que ce fait relève du mytheDonald M. Nicol, Byzantium and Venice. A Study in Diplomatic and Cultural Relations, Cambridge University Press, 1992. En fait, le doge n'était pas un Vénitien élu par ses compatriotes mais un provéditeur romain d'Orient, nommé par l'exarque de Ravenne, dont Venise faisait partie.
Après la disparition de l'Empire romain d'Occident en 476, les Romains d'Orient assurèrent la défense de la péninsule italique et de Rome contre les Barbares. Mais au cours du haut Moyen Âge, ils tenaient de plus en plus difficilement leurs points d'ancrage : les Lombards les chassèrent de Ravenne. Menacé par d'autres ennemis venus du Nord et de l'Est, l'Empire d'Orient s'appuya de plus en plus sur la richesse et la puissance navale croissante de Venise. D'un statut de « cité byzantine autonome », la ville lagunaire glissa vers une position d'alliée. Au , elle finit par organiser elle-même des expéditions navales pour le compte de l'Empire. En récompense des victoires militaires, les marchands vénitiens obtinrent des privilèges commerciaux. L'appartenance à l'Italie byzantine s'avérait de plus en plus théorique.
En 810, la ville résista à Charlemagne, empereur franc mais aussi roi des Lombards. C'est en 814 que les doges de Venise deviennent pleinement indépendants à la tête d'une république oligarchique, prospère thalassocratie de marchands et d'armateursEdward Luttwak, La grande stratégie de l'Empire byzantin, 2009 Harvard University Press, trad. Odile Jacob 2010 .
Un mythe fondateur réinterprète a posteriori l'émancipation de Venise à l'égard de Byzance : en 828, saint Marc, dont les reliques venaient d'être ramenées d'Alexandrie par deux marins, remplaça Théodore comme patron de la ville. Autrement dit, un saint qu'on pourrait qualifier de « latin » (bien qu'il ait fallu aller le chercher à Alexandrie, en Égypte) remplaçait un saint « grec »Selon l'historien Andrew Chugg dans son ouvrage Alexandre le Grand, le tombeau perdu, Richmond Ed. 2004, , il est possible que les reliques de saint Marc ne soient même pas celles de l'évangéliste, mais celles du conquérant antique Alexandre le Grand dont le tombeau a toujours été l'objet de nombreuses spéculations, car la momie de saint Marc apparaît subitement à Alexandrie à la fin du , alors que tous les auteurs anciens affirment que sa dépouille a été brûlée vers la fin du . Il y aurait eu confusion (voulue, selon History Today du juillet 2004) entre les deux tombeaux, la momie d'Alexandre le Grand étant désormais prise pour être celle de saint Marc, et vénérée comme telle. Puis, en 828, les vénitiens Rustico da Torcello et Buono da Malamocco l'enlèvent et l'emmènent à Venise, sous l'autel majeur de la basilique Saint-Marc où l'on trouve également plusieurs symboles macédoniens en marbre incrustés dans les murs. Mais en l'absence d'expertises génétiques comparatives avec les ossements de la tombe de Philippe II de Macédoine, aucune preuve concrète ne vient étayer l'hypothèse d'Andrew Chugg., Venise devenant désormais une des capitales du monde chrétien, pouvant concurrencer Aquilée et même Rome qui disposait quant à elle des reliques de l'apôtre Pierre.
La ville médiévale (-1500) redresse|vignette|Gravure de J. Amman () : Le Doge en procession à Venise.
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