Un génie familier, démon familier ou tout simplement familier est, dans bon nombre de croyances d'Europe occidentale, une entité, animal ou esprit, parfois imaginaire et invisible, à laquelle les hommes s'adressent pour demander des conseils ou obtenir des services, en particulier liés à la sorcellerie. Les familiers peuvent servir leurs propriétaires comme domestiques, ouvriers agricoles, espions ou compagnons et les aider à ensorceler leurs ennemis, mais pas seulement puisqu'ils sont réputés pour inspirer les érudits, artistes et écrivains, à l'instar d'un esprit tutélaire ou d'une Muse. Le plus connu de ces génies familiers est le dæmon () de Socrate, mais bon nombre d'érudits ont, au cours de l'histoire, fait référence à des entités de ce type, parfois sous le nom de bon génie ou esprit gardien. Les familiers sont aujourd'hui fortement liés à la pratique moderne de la sorcellerie, en particulier en Angleterre où il fait partie intégrante de la pratique. Son équivalent outre-Atlantique est le nagual.
Le concept du familier a été repris par les ouvrages inspirés de la fantasy moderne et notamment le jeu de rôle, où ces entités sont décrites comme des créatures de petite taille qui accompagnent les érudits et les magiciens.
Étymologie L'adjectif latin dérivé du substantif (« famille ») se rapportait à « ce qui fait partie de la maison ». Il aboutit à l'adjectif de l'ancien français (attesté dès la seconde moitié du ) au sens de « ce qui fait partie de la famille ». Avant 1250, l'adjectif est refait en « familier » d'après le substantif famille...
Nature Les génies familiers sont généralement décrits comme des esprits invisibles aux hommes, ainsi, Plutarque pensait que l'éternuement était une manifestation des génies. Certains auteurs pensaient au contraire que les génies familiers avaient une réalité physique.. Dans les pratiques liées à la sorcellerie, il s'agit le plus souvent d'animaux de petite taille, auxquels sont attribués des pouvoirs surnaturels.
Les familiers sont plus fréquemment mentionnés dans la mythologie et le folklore d'Europe occidentale, quelques études à ce sujet faisant valoir que les familiers ne sont présents que dans les traditions de la Grande-Bretagne et la France. Selon Margaret Murray, trois catégories de familiers sont censées exister Margaret Murray, Divination by Witches’ Familiars. Man. Vol. 18 juin 1918. 1-3. : les familiers de l'homme, partout en Europe occidentale ; les animaux divinatoires, essentiellement en Grande-Bretagne et en France ; les animaux malfaisants, seulement en Grèce.
Le dæmon de Socrate vignette|gauche|Représentation de Socrate, Rome. vignette|Représentation du daïmon de Socrate.
Socrate nomme daimonion (de ) une sorte de génie personnel qui lui souffle ses réponses lorsqu'il s'exprime sur un sujet. Ce génie personnel lui suggérait ses résolutions, et surtout ce qu'il ne devait pas faireMarieke van Acker, « Le syncrétisme des êtres mythiques : les avatars linguistiques du "daimonion" de Socrate », dans Daniel Acke et Arthur Chimkovitch (dir.), Du syncrétisme des figures mythographiques en littératures française et européenne, Vubpress, 2007, .. Ce daïmon lui aurait ainsi conseillé, un jour, de ne pas emprunter une certaine route. Le philosophe suivit son conseil tandis que ses compagnons restèrent. Un peu plus tard, ils furent bloqués par un troupeau de porcs et arrivèrent couverts de boue William Jones Credulities past and present Londres, Chatto et Windus, 1880..
Ce daimonion se confond parfois et se distingue souvent des figures démoniques de Platon.
Familier et sorcellerie vignette|250px|Frontispice de l'ouvrage The Discovery of Witches (1647) rédigé par le chasseur de sorcières Matthew Hopkins. Ce dernier figure au centre de la partie supérieure de la gravure tandis que deux prétendues sorcières, à gauche et à droite, identifient leurs familiers. Des études sur le concept de familier ont mis en avant son côté démonologique et son lien avec la sorcellerie dans l'Europe moderne. L'étude des familiers a évolué à partir d'un sujet obscur, dans des revues folkloriques et des livres et revues populaires qui intègrent une discipline historiques avec des approches multi-disciplinaires comme l'anthropologie, l'histoire, et l'étude des femmes. James Sharpe a écrit un article sur les familiers de la sorcière dans The Encyclopedia of Witchcraft: the Western Tradition, et déclare que : Dès les années 1800, les folkloristes ont enflammé l'imagination des érudits qui, dans les décennies à suivre, écrivirent des ouvrages descriptifs sur les sorcières et les familiers.
La publication scientifique du folklore a toujours contribué à plusieurs articles sur les croyances traditionnelles en Angleterre et au début de l'Europe moderne. Dans les premières décennies des années 1900, les familiers étaient mentionnés superficiellement sous le nom de niggets, qui étaient décrits comme des « bestioles ou des choses que les sorcières gardent tout le temps avec elles. ».
Margaret Murray a effectué un grand nombre de travaux controversés sur le sujet à partir d'un champ constitué, au mieux, de potins et d'ouï-dire dans une branche d'étude légitime de l'Europe du début des temps modernes. Elle se penche sur les variations du familier trouvées dans les pratiques de sorcellerie. Bon nombre des sources qu'elle emploie sont des documents de première instance et les textes démonologique de l'Angleterre au début de l'ère moderne.. En 1921, Murray a publié The Witch Cult in Western Europe, et ses informations concernant le familier viennent essentiellement de procès de sorcellerie en Essex dans les années 1500 et 1600.
La plupart des données concernant les familiers en sorcellerie viennent de l'Angleterre et des transcriptions des procès de sorcières écossaises, organisés pendant les . Les cas des tribunaux anglais reflètent une forte relation entre les accusations de sorcellerie contre ceux qui pratiquaient les anciennes traditions autochtones, y compris l'animal familier/esprit.
Aux Antilles, le concept d'esprit familier n'est pas étranger à la plupart des familles. Lorsqu'une personne pratique le kimboi, avant de partir, elle doit transmettre cet esprit à un membre de la famille. Les Églises issues de la Réforme invitent leurs fidèles à être libérés des esprits familiers.
Familiers et propagande politique
Durant les guerres de Religion et particulièrement à la suite de l'assassinat du duc de Guise commis sur ordre du roi , de nombreux pamphlets ligueurs calomnient le souverain et ses mignons en leur prêtant des relations démoniaques. L'un de ces libelles, Choses horribles contenues en une lettre envoiée à Henri de Valois par un enfant de Paris le Janvier 1589, accuse le monarque d'avoir reçu un génie familier dénommé Terragon ou Teragon, anagramme inversé et transparent du nom de famille du favori Jean-Louis de Nogaret, duc d'ÉpernonChoses horribles contenues en une lettre envoiée à Henri de Valois par un enfant de Paris le Janvier 1589, Sur la copie qui a esté trouvée en ceste ville de Paris près l’orloge du Palais, Paris, Pour Jaques Gregoire Imprimeur, 1589, dans Les belles Figures et drolleries de la Ligue (BnF. Rés. g Fol. La25 6), fol. IX r°-v°.... L'historien Nicolas Le Roux relève que la figure de l'inversion à et son mignon..
Le pamphlétaire de la Sainte Ligue ajoute que Teragon, nourri à l'école du sultan turc Soliman, aurait connu charnellement une prostituée dans la , autrement dit le cabinet du roi. La fille de joie n'aurait pas supporté le contact brûlant de la créature..
Prince Rupert Pendant la guerre civile anglaise, le général royaliste Rupert du Rhin est la cible fréquente de la propagande des Têtes rondesDiane Purkiss, The English Civil War : A People's History, Londres, Harper, 2007, .. Ainsi, le prince se fait accompagner au combat par son chien, un caniche blanc nommé (ou Boye) que les partisans du Long Parlement créditent de pouvoirs surnaturelsCharles Spencer, Prince Rupert : The Last Cavalier, Londres, Phoenix, 2007, ..
En retour, le poète John Cleveland ainsi que d'autres satiristes royalistes raillent la crédulité de leurs ennemis en dépeignant ironiquement l'animal comme le familier démoniaque et invulnérable de Rupert, capable de dénicher des trésors et d'attraper dans sa gueule les balles destinées à son maîtreDiane Purkiss, « Desire and Its Deformities : Fantasies of Witchcraft in the English Civil War Purkiss », dans Brian P. Levack (dir.), New Perspectives on Witchcraft, Magic, and Demonology : Witchcraft in the British Isles and New England, Londres, Routledge, 2001, ..
Le , le chien périt lors de la bataille de Marston Moor. Sa fin est représentée dans de multiples gravures de l'époquePeter Gaunt, The English Civil Wars 1642-1651, Osprey Publishing, 2003, ..
Napoléon vignette|gauche|150px|Le petit homme rouge berçant son fils, gravure à l'eau-forte, coloriée. vignette|Le petit homme rouge, gravure illustrant le poème de Béranger, . Des estampes... et des pamphlets. dépeignent bercé par , autrement dit le diable..
Le Malin aurait ainsi prodigué des conseils militaires et prédit l'avenir à l'empereur, en lui annonçant ses victoires d'Austerlitz, Wagram, Friedland et Iéna, en sus d'évoquer son parcours entier, chute et exil inclus...Éloïse Mozzani, Magie et superstitions de la fin de l'Ancien Régime à la Restauration, Paris, Robert Laffont, 1988..
En 1831, aux débuts de la monarchie de Juillet, la cartomancienne Marie-Anne Lenormand publie un pamphlet intitulé Le petit homme rouge aux Tuileries où elle incite le roi à ne pas se détourner des principes de la Révolution française...
La tradition décrit le petit homme rouge comme un spectre ou un diablotin qui hante le palais des Tuileries et apparait ponctuellement aux souverains français successifs afin d'annoncer la fin brutale de leur règne ou quelque autre présage désastreuxG. Lenotre, « Aux Tuileries », Le Monde illustré, n° 1641, 8 septembre 1888, , lire en ligne.Éloïse Mozzani, Légendes et mystères des régions de France, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2014.. Cette légende est reprise dans plusieurs ouvragesMémoires et prophéties du petit homme rouge, par une sibylle, depuis la Saint-Barthélemy jusqu'à la nuit des temps, Paris, Aubert, 1843.P. Christian (Jean-Baptiste Pitois), L'Homme rouge des Tuileries, Paris, l'auteur, 1863, 459 p., lire en ligne.Le Petit homme rouge des Tuileries, par l'ermite de Saint-Denis, Paris, Sandoz et Fischbacher, 1872, 14 p. ainsi que dans une chanson de BérangerPierre-Jean de Béranger, Chansons inédites de M. P. J. de Béranger, Paris, Baudouin frères, 1828, -132 p., , lire en ligne..
Divers Le pape Benoît IX, élu en 1033, et le pape Alexandre , élu en 1492, étaient réputés s'adresser à des génies familiers. Celui d'Alexandre serait passé au service de César Borgia par la suite. Un moine de l'abbaye de Cîteaux passait aussi pour avoir un familier qui l'aidait à ranger ses affaires et aurait été exclu par l'abbé pour cette raison. Au , le démonologue Jean Bodin évoquerait un homme dont le familier lui donnant des coups sur l'oreille gauche lorsqu'il faisait une erreur ou pour le prévenir des mauvaises intentions.
L'alchimiste Paracelse aurait évoqué la présence de ce genre de créature plusieurs fois. Son génie familier lui aurait servi de valet et de secrétaire ; il le gardait caché dans le pommeau de son épée et ne s'en séparait jamais. Cornelius Agrippa en évoquerait un également. Le mathématicien Jérôme Cardan prétend aussi qu'il avait reçu l'une de ces entités de son père et qu'elle s'adressait à lui pendant ses rêves pour lui souffler des conseils. Ses talents, son savoir et ses meilleures idées en seraient issues. Le comte de Saint-Germain aurait également reçu des conseils d'un génie familier.
L'écrivain Robert Louis Stevenson appelait ses génies familiers et explique que Scribner's Magazine, janvier 1888..
Notes et références