Henri, comte de Boulainvilliers, comte de Saint-Saire, né à Saint-Saire le et mort à Paris, paroisse Saint Eustache, le , est un historien et astrologue français.

Il est un des premiers historiens à considérer l’art de gouverner comme une science. Sa pensée a été connue, réputée, discutée mais aussi annexée par ses contemporains comme Montesquieu, Voltaire, qui en fait un père de la libre penséeVoltaire, Le Dîner du comte de Boulainvilliers (1767). Voir Le Siècle de Louis XIV, : « Le célèbre comte de Boulainvilliers. », ou encore Foncemagne (qui le qualifie d'illustre écrivain tout en le réfutant)Foncemagne, « Examen critique d'une opinion de H. le Comte de Boulainvilliers sur l'ancien gouvernement de la France », Mémoires de l'Académie des Inscriptions, X (1732), .. Gobineau reprend sa théorie selon laquelle la noblesse française serait issue des envahisseurs germaniques, par opposition au peuple gallo-romain, à l'inverse de Joseph de Maistre qui réfute cette thèse.

Son patronyme connaît plusieurs orthographesIl existe une rue et une gare de Boulainvilliers à Paris, mais elles doivent leur nom à Anne Gabriel de Boulainvilliers (1724-1798), prévot de Paris de 1766 à 1792, et non pas à Henri de Boulainvilliers. R. Simon dit que Boulainviller est l'orthographe exacte, celle de la signature et celle de l'épitaphe de la famille dans l'église de Saint-Saire", Traité d'Astrologie par le comte Henry de Boulanviller (1717), Garches, 1947, p. VII, note..

Biographie Officier de carrière jusqu’à la mort de son père survenue en 1697, Boulainvilliers se lance alors dans l’écriture. Il voulut être un homme de pensée et de plume et fut de fait un écrivain prolifique, comme Saint-Simon, et des inédits existent encore.

Le champ de ses curiosités est très vaste et excède de beaucoup le seul domaine de l’Histoire ou des polémiques politiques et sociales : religion, réflexions sur l’Ancien Testament, sur l’histoire juive, projet d’une vie de Mahomet, « astrologie judiciaire » qui impliquait l’astronomie, philosophie, et d’abord celle de la connaissance, du pyrrhonisme au spinozismeIl accumule notes et extraits sur Spinoza, dont il discute longuement avec Fréret..

Cet encyclopédisme ne veut pas dire que Boulainvilliers se soit désintéressé des affaires publiques. Il fut à deux reprises membre des cercles influents qui aspiraient au pouvoir : les précepteurs du duc de Bourgogne (Fénelon, Beauvilliers), entre 1700 et 1712, puis les amis du duc de Noailles au tout début de la Régence. C’est à la demande de ses amis qu’il entreprit d’écrire mais ses écrits ne furent publiés, et fort mal, qu'après sa mort dans les années 1730 : manuscrits et impressions sont si embrouillés qu’il est difficile d’en établir la chronologie. Ses œuvres portent une contestation de la politique royale interdite en France et ne furent publiés qu'en Hollande.

Boulainvilliers a été un auteur prolifique, mais la paternité de certains des ouvrages qui lui sont attribués est parfois contestée : Il a réalisé la première traduction française de l’Éthique de Spinoza, le manuscrit resté inédit jusqu’en 1907 est conservé à la bibliothèque municipale de Lyon (cote ms. 5165).

Il fut malheureux en famille, eut un procès interminable contre son père, remarié avec une servante et reçut des secours du Régent pour éviter la chute de sa maison. Obligé d’abandonner la carrière des armes, déplorant les mésalliances de la noblesse, il maria néanmoins la seconde de ses filles à Gabriel Bernard, comte de Rieux, fils du banquier Samuel Bernard.

Pensée politique et historique

Anti-absolutisme aristocratique L’essentiel des œuvres historiques et politiques de Boulainvilliers atteste : une information non négligeable, allant de la lecture et de la discussion de textes d’époque mérovingienne jusqu’à celle des historiens les plus récents comme François Eudes de Mézeray et le père Gabriel Daniel ; une très vigoureuse et personnelle vision de l’histoire de la monarchie française : origine des trois races royales, caractère électif ou héréditaire de la monarchie, rapports du monarque avec les assemblées générales, place respective des trois ordres dans les états généraux, apparition des parlements, apparition sous les Carolingiens de la féodalité ou système des fiefs (peut-être un néologisme qu’on lui devrait), sa décadence et sa disparition progressive depuis Philippe Auguste, Saint Louis et surtout Louis XI, les usurpations royales engendrant le despotisme ministériel, la corruption de l’ancienne noblesse militaire par la Cour, l’argent, le pouvoir. L’originalité est plus dans le ton modéré et moralisant et dans l’argumentation historique que dans la thèse même ; les options politiques de Boulainvilliers se rapprochent de celles de Fénelon et d’Argenson : elles consistent en la défense d'un anti-absolutisme aristocratique, passéiste et partisan des libertés françaises. Pénétré d’idées aristocratiques, Boulainvilliers fut un ardent défenseur du système féodal, le seul, à ses yeux, juste, légitime et conforme à la réalité historique. Il fut le principal représentant du courant idéologique de réaction féodale au qui a envisagé les institutions médiévales comme une république fédérative et aristocratique, plutôt que monarchique. Boulainvilliers exalte l’ancienne noblesse militaire relativement appauvrie, étrangère à la Cour et aux bureaux dont l’histoire séculaire était le garant d’un bon gouvernement. Boulainvilliers identifie les causes principales à la décadence de la noblesse. Il fait remonter le début de ce déclin aux Croisades, pour lesquelles nombre de nobles auraient hypothéqué ou vendu leurs biens à des plébéiens aisés. En s’introduisant, à cette occasion, dans la noblesse, ces derniers, qu’il qualifiait d’« ignobles » c'est-à-dire étymologiquement non nobles sans connotation péjorative, la corrompirent. Ensuite, l’ignorance et la négligence des seigneurs rendant la justice les forcèrent à se décharger des fonctions judiciaires, dont ils étaient les dépositaires légitimes, sur des clercs et des juristes, la dignité intrinsèque à ce rôle les rendant bientôt aussi importants que ceux au nom desquels ils rendaient la justice. Boulainvilliers considérait la nouvelle « noblesse de robe » née de cette circonstance comme une « monstruosité ». Il y avait enfin la politique de la monarchie capétienne, qu’il considère comme le fossoyeur du féodalisme. Il tenait la monarchie française pour responsable du déclin progressif des privilèges de la noblesse, parallèlement à la montée de la bourgeoisie. Les Capétiens affaiblirent d’abord le pouvoir de la noblesse française, éblouie par le brillant de la Cour, en ajoutant de grands fiefs au domaine royal. En résultat, les rois assumèrent une importance jusque-là inconnue d’eux et bientôt entièrement disproportionnée. Les seigneurs seraient alors devenus les serviteurs de ceux dont ils avaient été les pairs. L’admission au rang de la noblesse de bureaucrates plébéiens qui n’y avaient nul droit, puis celle du Tiers état aux États généraux, aurait, selon lui, achevé de consommer le renversement de la noblesse. Les rois de France, en créant les grands fiefs et les apanages, détruisirent l'égalité originelle de la noblesse qu'ils diluèrent également en procédant à de nombreux et perpétuels anoblissements.

Origine de la noblesse L'ensemble de la pensée de Boulainvilliers est souvent occulté au profit de sa conception des origines de la noblesse française. Pourtant, celle-ci tient une place marginale dans son œuvre : cette réputation provient d’un seul texte et dans ce texte, la Dissertation sur la noblesse de la France de quelques phrases concernant la conquête de la Gaule par les Francs ; l'historien Claude Nicolet s'insurge que certains auteurs du en fassent anachroniquement la matrice du racisme européen, attribué de la sorte à la France. Selon Boulainvilliers, la noblesse française était issue originellement des conquérants francs établis en France à la chute de l’Empire romain et le Tiers état descendait des Gaulois. Ceci lui permet de donner un fondement historique au rôle de la noblesse et à la relativisation du pouvoir royal : les seigneurs francs étaient, à ce titre, indépendants et libres de faire justice à leurs sujets, sans interférence de la part du roi, simple magistrat civil choisi afin d’arbitrer les disputes entre individus. Tous les membres de la noblesse étaient donc, comme tels, sur un pied d’égalité avec le roi, simple primus inter pares. Pour Boulainvilliers, l'existence d'une noblesse n'est pas juste en elle-même par son origine, mais elle se justifie par son utilité sociale comme soutien des États : « Il est certain que dans le droit commun tous les hommes naissent égaux, la violence a établi les distinctions de la liberté et de l’esclavage. Mais quoi que cette origine soit vicieuse, il y a si longtemps que l’usage en est établi dans le monde qu’il a acquis la force d’une loi naturelle. Les premières monarchies de l’Orient étaient fondées sur la dignité de la noblesse, dont l’emploi était de gouverner les peuples sous l’autorité du souverain. C’est à cette union des nobles et du prince que l’on doit attribuer la longue durée des dominations. Au contraire, les peuples chez qui l’ambition des particuliers n’était point soumise à un corps supérieur qui lie et unit les divers membres d’un État sous un chef commun à tous ont été sujet à des révolutions continuelles. » Si Boulainvilliers pense que c’est la conquête qui a fondé le pouvoir de la noblesse, il admet que cette filiation présumée franque ne se rencontre nulle part car aucune généalogie ne peut remonter au-delà du sauf très rares exceptions. De fait, les nobles francs venus en Gaule se mêlèrent à l'aristocratie gallo-romaine, ce que Boulainvilliiers reconnaît également. La noblesse se renouvelant sans interruption depuis les Mérovingiens, il n'est pas possible de déterminer l'origine des lignées pour savoir si elles sont franques, gauloises ou romaines. L'idée du mélange des Francs et des Gaulois était d'ailleurs répandue sous l'Ancien Régime : Charles Loyseau écrit dans son Traité des ordres : « La noblesse de France prit son origine de l’ancien mélange de deux peuples […], à savoir des Gaulois et des Francs ». Pendant tout le Moyen Âge et le début de la Renaissance, la légende de l'origine troyenne des Francs, officiellement répandue par la monarchie et universellement admise en France, postulait d'ailleurs que Gaulois et Francs ne faisaient qu'un seul peuple, issu du peuple Troyen, et assignait une même origine ethnique aux nobles et au tiers état. Boulainvilliers, dans le reste de son œuvre, ne mentionne plus les origines germaniques de la noblesse sauf pour en saluer l’effacement. La question de l'origine de la noblesse est abordée ponctuellement et pour Boulainvilliers, elle relève de l’histoire ancienne, à la fois accomplie et disparue car les Gaulois furent engagés dans les armées franques où ils purent progresser socialement et par le mélange des sangs, les deux peuples vont être confondus dans un seul corps sous Hugues Capet. Boulainvilliers n’est pas focalisé sur la généalogie des familles, en particulier de la sienne mais sur le bien public et le bon gouvernement de son pays. Claude Nicolet conteste la réputation rétrospectivement faite à Boulainvilliers : il est réducteur et abusif d'en faire le théoricien d'une domination de la noblesse fondée sur des principes biologiques. Ses préoccupations sont beaucoup plus variées et riches : la nature des degrés supérieurs de la noblesse, la pairie, les règles de succession, l'usurpation du clergé, l'apparition des États généraux détournés de leur but dès le règne de Louis XI. Ces thèmes sont longuement développés dans les XIV Lettres historiques sur les Parlements ou États Généraux. Il adresse cinq mémoires au régent sur des sujets fiscaux et économiques, mais aussi suggérant la convocation des États généraux à laquelle il est favorable.