Lors du coup de force de 1945 en Indochine, l'empire du Japon prend à partir du , lors de la Seconde Guerre mondiale, le contrôle total de l'Indochine française, que son armée occupait depuis 1940. Après avoir détruit l'administration coloniale française, les Japonais suscitent les proclamations d'indépendance du Viêt Nam, et du Cambodge.
Des actions de guérilla s'ensuivent, mais la reddition du Japon à la mi-août survient avant qu'une riposte de grande ampleur, avec l'envoi du Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CEFEO), puisse être mise en œuvre par la France. Il en résulte une situation chaotique au cours de laquelle le Việt Minh, durant l'épisode dit de la révolution d'août, s'empare momentanément d'une partie du territoire vietnamien et proclame l'indépendance du Vietnam le .
Contexte
L'invasion du territoire indochinois, en 1940, a permis à l'empire du Japon de stationner ses troupes à sa guise au Tonkin, tout en reconnaissant l'intégrité territoriale de la colonie française. L'administration coloniale de l'amiral Decoux, mise en place par le gouvernement de Vichy, est toujours en fonction en 1945, bien que le régime du maréchal Pétain ait, dans les faits, cessé d'exister en France.
Dès la fin 1943, le Comité français de la Libération nationale envisage la formation d'un corps expéditionnaire destiné à chasser les Japonais, condition du rétablissement de la souveraineté française en IndochineJacques Dalloz, La Guerre d'Indochine, Seuil, 1987, page 78.. Des réseaux de résistance français se mettent en place en Indochine et renseignent les Alliés. Au début 1944, le général Mordant, chef de l'armée française en Indochine, devient, secrètement, le contact sur place du Comité français de la Libération nationale. En juillet, Mordant est remplacé à la tête des troupes d'Indochine par le général Aymé, mais, en septembre, il devient représentant du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) : le gouverneur général Decoux, mis au courant de la situation en octobre, propose sa démission, mais se voit ordonner par Paris de demeurer en place et de couvrir Mordant en le prenant comme adjoint en qualité d'Inspecteur général. Decoux est néanmoins tenu en défiance par Mordant, seul à être en contact direct avec la métropolePierre Montagnon, La France coloniale, tome 2, Pygmalion-Gérard Watelet, 1990, page 123.Jacques Dalloz, La Guerre d'Indochine, Seuil, 1987, pages 56-59.. Le GPRF prévoit la création des Forces expéditionnaires françaises en Extrême-Orient (FEFEO), censées être fortes de hommes : le général Blaizot, nommé commandant des FEFEO, est envoyé à Kandy (Ceylan), auprès de Lord Mountbatten, mais ne dispose finalement que de moins d'un millier d'hommes, préfigurant le Corps léger d'intervention. Le , le GPRF crée un Comité de l'Indochine, chargé de superviser la situationJacques Dalloz, La Guerre d'Indochine, Seuil, 1987, 77-78..
L'objectif politique du GPRF est triplePhilippe Franchini, Les mensonges de la guerre d’Indochine, Perrin, Paris 2005, chapitres 1 et 2. : participer à la lutte contre le Japon afin de se faire reconnaître parmi les Alliés par les Anglo-Américains, l'armée coloniale de l'amiral Decoux ne satisfaisant pas à cette condition, libérer l'Indochine et « l'épurer », par analogie avec la libération de la Métropole, mais les formes de la « collaboration » n'étaient pas toujours comparables, reprendre en main l'Indochine pour y restaurer la souveraineté française, mais les adversaires étaient multiples : les forces japonaises et les nationalistes (notamment viet minh) en train de monter des foyers de guérilla, les Américains peu favorables au retour du « colonialisme français ».
La situation militaire du Japon, dans le cadre de la guerre du Pacifique, devient entretemps particulièrement critique. Les États-Unis bombardent à partir de 1944 les positions japonaises en Indochine. Le Royaume-Uni commence à la fin de l'année à envoyer des commandos dans les montagnes du nord, comprenant des soldats du GPRF. Le , l'aviation américaine commence à bombarder Saïgon, qui est désormais à la portée de ses avions. Une mauvaise récolte de riz, associée à la pénurie alimentaire et aux dégâts causés par la guerre, entraîne au Tonkin une famine de grande ampleur, qui cause plusieurs centaines de milliers de victimesJacques Valette, La Guerre d'Indochine, Armand Colin, 1994, page 23.. Les Japonais, craignant que les Alliés ne pénètrent en force sur le territoire de l'Indochine pour en faire une voie de passage pour leurs troupes, décident d'éliminer l'administration coloniale française et de s'emparer totalement de la région. Ce sera l'opération Mei.
Le rapport des forces n'est pas favorable aux Français. L'armée n'a pas été renforcée en hommes, en armes et en matériels depuis la défaite de 1940. Le moral est bas du fait du souvenir des événements sanglants de Lạng Sơn en , de l'issue de la guerre franco-thaïlandaise et de la cohabitation prolongée avec les forces japonaises. L'armée française peut aligner au mieux hommes d'origine européenne (les régiments dits de « souveraineté »), plus soldats autochtones, dont l'aptitude au combat et la loyauté sont incertaines. La force aérienne est inexistante.
En face, alors que les effectifs japonais dépassaient à peine hommes à la fin de 1944, ils s'accrurent dès le début de 1945 ; au nord, au centre, au sud, pour constituer la de campagnePhilippe Franchini, Les mensonges de la guerre d'Indochine, op. cit., et 41..
Reprise en main de l'Indochine par le Japon Dans les premiers jours de , les troupes japonaises sont déployées autour des garnisons françaises commandées par le général Aymé et ses subordonnés Sabattier et Alessandri. Le au soir, l'amiral Decoux, gouverneur général de l'Indochine, reçoit l'ambassadeur japonais Matsumoto pour une réunion de routine. À , l'ambassadeur présente un ultimatum exigeant que les troupes françaises passent immédiatement sous commandement japonais. Decoux essaie de gagner du temps, mais les premiers coups de feu éclatent dans Saïgon. L'opération Meigo Sakusen (« action de l’éclair de lune ») est déclenchéePhilippe Franchini, Les mensonges de la guerre d'Indochine, , Perrin, Paris 2005 ..
À , Decoux et ses adjoints sont mis aux arrêts. Entre 20 heures et 21 heures, les garnisons françaises sont attaquées par surprise par l'Armée impériale japonaise. Plusieurs officiers administrateurs et officiers français sont exécutés : à Lạng Sơn, le colonel Robert et le résident Auphelle, invités à dîner ce soir-là par leurs homologues japonais, sont arrêtés par surprise, et décapités à coup de sabrePierre Servent, Diên Biên Phu, les raisons d'une défaite, Perrin 2024, , de même que le général Lemonnier qui refusait de donner l'ordre de capituler. À Thakhek, l'administrateur Colin et l'inspecteur Grethen sont également tués.
Combats et résistance désespérée vignette|Prisonniers français À Đồng Đăng, le commandant Soulié est tué après avoir repoussé trois assauts ; le capitaine Anosse, qui a pris le commandement de la contre-attaque, tient trois jours et trois nuits mais doit cesser le feu également à court de munitions et sa garnison décimée. Les Japonais l'honorent de cet exploit puis l'exécutent aussitôt et massacrent 400 autres prisonniersPierre Montagnon, La France coloniale, t. 2 : retour à l'Hexagone, Pygmalion-Gérard Watelet, 1990, .Pierre Darcourt, « Les Héros oubliés d'Indochine », Le Figaro, 8 et 9 mars 1980, .. À Hanoï, marsouins et tirailleurs de la citadelle, menés par le capitaine Omessa, tiennent vingt heures à un contre dix et repoussent trois assauts dont le dernier est qualifié de fait d'armes, mais finissent par lâcher à court de munitions. Toujours à Hanoï, le capitaine Regnier est torturé et exécuté pour avoir refusé la reddition. Son adjoint, le lieutenant Damez, repousse pendant quatre-vingt-dix heures les Japonais en leur occasionnant de lourdes pertes et finit par s'enfuir en forçant les lignes japonaises, après avoir incendié le poste.
Au quartier Balny, le lieutenant Roudier tient jusqu'à l'aube. On relève particulièrement l'exploit de la vingtaine d'hommes, artilleurs, et leurs trois sous-officiers, retranchés dans « La Légation » à Hué, commandés par (selon Le Figaro des 8 et ), le capitaine Bernard et le lieutenant Hamel, qui résistent toute la nuit contre trois compagnies de Japonais équipés de blindés et d'artillerie. Le capitaine Bernard, blessé, est fait prisonnier et sera miraculeusement épargné. Il passera, comme des milliers de soldats et de civils français, le reste de la guerre en camp de concentration, sous le commandement japonais, puis Viet minh.
Défaite française, massacres et camps de concentration Parmi les civils et militaires d'origine métropolitaine présents dans la région, plus de sont tués en moins de 48 heures, dont le paléontologue français Josué Hoffet. L'administration coloniale française est détruite de fait. Les postes militaires français à travers toute l'Indochine (Annam, Tonkin, Cochinchine, Laos, Cambodge) sont touchés. Les troupes japonaises prennent notamment les citadelles d'Hanoï et de Lạng Sơn et y massacrent les Européens et les troupes annamites, malgré les promesses faites en cas de reddition. Â Lang Son, la garnison est massacrée, le chef de corps le général Lemonnier et le résident Camille Auphelle furent décapitésFrançois Joyaux, Nouvelle histoire de l'Indochine française, Perrin 2022, . Des camps de prisonniers sont créés pour y parquer civils et militaires. À Hanoï, les généraux Mordant et Aymé commandent la résistance, mais celle-ci doit finalement capituler au bout de quelques heuresJacques Dalloz, La Guerre d'Indochine, Seuil, 1987, page 63..
Au Tonkin, le général Sabattier, méfiant, a transféré peu avant le coup de force son poste de commandement hors d'Hanoï, tout en mettant en garde son subordonné le général Alessandri. Tous deux dirigent une résistance de quelques milliers d'hommes. Une partie des troupes françaises est faite prisonnière, tandis que d'autres « prennent le maquis », l'armée japonaise mettant à prix chaque militaire français échappé, pour piastres chacun. Les groupes français, baptisés plus tard « colonne Alessandri », parviennent en Chine, où ils se mettent à la disposition de la Mission militaire française en ChinePhilippe Franchini, Les mensonges de la Guerre d'Indochine, sq, Perrin, Paris 2005 .. vignette|Prisonniers français de Lang Son avant leur massacre L'armée japonaise, en particulier les services de la police secrète japonaise (la Kenpeitaï), a souvent recours à la torture par l'eauG.H.P. [publication anonyme], La « Kenpeitaï » : Saïgon, Hanoï, Haïphong, Nhatrang, Huê, Vinh, Phnom-Penh, Vientiane, mars-septembre 1945 [livret de caricatures sur la condition des détenus dans les prisons japonaises en Indochine française après le coup de force du 9 mars 1945], Imprimerie Française d'Outre-Mer, Saïgon, 1945 (G.H.P. = Capitaine Gustave, Henri Pauwels)..
Les six mois de captivité se soldent par plus de disparus (les Européens sont parqués dans le camp de Hoa Binh : travaux forcés, paludisme, dysenterie) . Les prisonniers indochinois sont utilisés comme bêtes de somme par les troupes japonaises en opération et meurent par centaines, de mauvais traitements. Cette opération désorganise complètement l'administration coloniale. Tout en mettant en place sa propre administration militaire, le Japon décrète la fin de la colonisation française, encourageant la formation de régimes nominalement indépendants, dans le cadre de sa sphère de coprospérité de la grande Asie orientale Le coup de force du 9 mars 1945..