Nur Ali Elahi (var. Nūr ‘Alī Ilāhī, Nour Ali Elahi), en , plus connu aujourd'hui sous le nom d'Ostad ElahiDeville (2001) p. 22 ; Morris (2007) p. 118 (), est un penseur spirituel, musicien et haut magistrat iranien né le dans la province de Kermanchah, au Kurdistan iranien, et mort le à Téhéran.

Sa pensée du perfectionnement spirituel, qu’il qualifie de « nouvelle médecine de l’âme »Elahi (1991, réédition 1995), p. 177, conjugue une vision métaphysique héritée des grandes traditions religieuses avec les exigences d’une réflexion rationnelle sur les fondements de l’éthique et les conditions de sa mise en œuvre dans le contexte de la vie moderneDeville (2001) p. 21-22 ; During (2001) chap. 1..

Biographie

Les premières années Nur Ali Elahi est né à , un petit village kurde près de KermanshahMorris (2007) p. 2; Voir aussi La vie d'Ostad Elahi: Chronologie pour une vue d'ensemble des événements majeurs de la vie d'Ostad Elahi., dans la province de Kermanchah. Son père, Hajj Nematollah (1871-1919), était un mystique et un poète, figure des Ahl-e Haqq, et respecté tel un saintMorris (2007) p. 2; During (2003) pp. 23-26. Dès son plus jeune âge, il mena une vie d'ascèse, à l'écart de la société, soumis à une discipline rigoureuse sous la supervision de son père avec une attention particulière pour le mysticisme, la musique, et l'éthique. En plus de son éducation religieuse et morale, il eut droit à l'éducation classique de l'époque. C'est durant sa jeunesse, dévouée à l'étude et la contemplation qu'il établit les bases de sa philosophie et ses réflexions spirituellesMorris (2007) p. 3; Elahi, Asar-ol Haqq..

Lorsque son père décéda en 1919, Nur Ali Elahi conclut que l'ère de la spiritualité classique touchait à sa fin, et que la quête du perfectionnement spirituel n'avait plus sa place au sein du milieu tranquille et reclus où il faisait son ascèse. Nur Ali Elahi était persuadé que la spiritualité se devait d'être pratiquée au sein d'une vie active et productive au milieu de la société, c'est pourquoi à l'âge de 24 ans, il abandonna sa vie d'ascèse pour tester ses principes éthiques dans le milieu parfois cruel de la société. Il s'installa à Téhéran, où il coupa ses longs cheveux et sa barbe qui, depuis sa naissance,  n'avaient jamais été coupés. Il remplaça ses robes traditionnelles par un costume au style occidental et se lança dans le service civilDuring (2003) p. 37; Morris (2007) p. 5..

Carrière juridique Quelques années plus tard, alors que le pays était soumis à de nombreuses réformes gouvernementales, incluant un nouveau système judiciaire, Ostad Elahi s'engagea dans la toute nouvelle École Nationale de Jurisprudence, où il finit un cursus de 3 ans en seulement 6 mois, et reçut son diplôme avec honneurs en 1934During (2003) p. 39; Voir aussi La Vie d'Ostad Elahi : Le Magistrat..

Ostad Elahi commença ensuite une carrière juridique de 23 ans, où il commença juge de paix au Larestan, puis conseiller à la Cour d'Appel de Kermanshâh et enfin président à la cour d'assises de la province de Mazandaran. Il prit sa retraite en 1957 à l'âge de 62 ans et s'installa à nouveau à TéhéranPour une liste complète de ses différentes fonctions, voir La vie d'Ostad Elahi : Chronologie.

Tout au long de sa carrière, Ostad Elahi dévoua son temps à ses études et recherches personnelles, en particulier en philosophie et théologie. Cette période de recherche métaphysique constitua ensuite les bases de ses œuvres ultérieuresElahi, Asar-ol Haqq; Morris (2004)..

Philosophie

« Arracher l’homme aux ténèbres du quotidien pour l’élever à la lumière Divine », telle est, selon André Chouraqui, l’orientation profonde de la pensée d’Ostad ElahiChouraqui (1996), p. 28. En effet, Ostad Elahi a consacré l’essentiel de sa vie à répondre à la question de la place et de la finalité de l’être humain. La spiritualité, telle qu’il l’envisage, est animée par une idée centrale, celle du perfectionnement : elle est la connaissance qui permet à l’homme d’atteindre sa perfection, c’est-à-dire cet état où se trouve accomplie sa nature primordialeElahi (1997b).

Ostad Elahi qualifie une telle spiritualité de « naturelle », non seulement parce qu’elle prend en compte la nature sociale de l’être humain, réconciliant de ce fait la quête spirituelle avec les exigences de la vie moderneDeville (2001), p.24, mais plus profondément, parce qu’elle s’attache à s’accorder au processus de maturation naturelle du soi.

Il résumera ainsi son approche fondamentalement pragmatique et expérimentale : « Tant que je n’ai pas mis en pratique quelque chose, il est impossible que je le prescrive aux autres. Rien ne sort de ma bouche que je n’aie examiné à fond »Elahi (1996), p. 20..La pensée d’Ostad Elahi s’articule autour des concepts fondamentaux suivants : le perfectionnement, la bidimensionnalité de l'homme, la spiritualité comme médecine de l'âme, les fondements de l'éthique, le système des vies successives ascendantes et la relation au divinComte (2008)..

Le perfectionnement « Le perfectionnement de l’homme, c’est le perfectionnement de son âme céleste. »Elahi (2002), p. 30À l’instar des grands philosophes de la tradition hellénistique et islamique, Ostad Elahi considère l’homme dans sa double dimension céleste et terrestre (âme-corps). L’enjeu spirituel de la venue de l’homme en ce monde est le perfectionnement de son âme ; c’est également un enjeu éthique, puisque ce perfectionnement se réalise concrètement à travers l’acquisition des qualités et vertus qui feront de lui un être humain véritable.

Le processus de perfectionnement est donc assimilable à un processus de transformation du soi appuyé sur la pratique et l’assimilation des principes éthiques originels, c’est-à-dire l’ensemble des principes émis par le Créateur et aptes à nourrir sainement l’âme humaineElahi (2000), p. 184..

La bidimensionalité de l’homme Selon Ostad Elahi, l’homme possède une dimension visible et une dimension invisible :

Sa dimension visible est son corps, avec l’ensemble de ses besoins et instincts animaux.

Sa dimension invisible, son soi, est issue de la fusion de deux âmes : l’« âme terrestre » et l’« âme céleste ». L’âme terrestre anime le corps et soutient ses fonctions biologiques ; elle est également à l’origine de nos instincts, désirs, pulsions et émotions, qui sont les éléments caractériels de nature animale. L’âme céleste survit à la mort du corps biologique : elle est immortelle. Elle est le siège de la raison, de la créativité, de l’aspiration au bien et à l’absolu, de la foi, c’est-à-dire de tout ce qui en l’homme se distingue de l’animalité. Son origine est la source divine, qu’elle a le potentiel de rejoindre, au terme de son parcours de perfectionnement, dans un état de conscience, de connaissance et de bonheur total. L’âme céleste constitue la structure fondamentale de la personnalité humaineElahi (2002), p. 45..

La psyché humaine est sujette à une tension incessante entre ces deux constituants, l’âme terrestre et l’âme céleste. L’âme terrestre est assimilable au ça décrit par la psychanalyseElahi (2002), p. 42 : elle recherche la satisfaction immédiate des pulsions, de manière purement égoïste, sans tenir compte du droit des autres et des conventions sociales et éthiques. L’âme céleste, qui est à la base de l’instance que nous identifions comme le moi, aspire naturellement à la transcendance ; elle est notamment le siège d’une volonté capable de transcender les pulsions animales et nuisibles.

À la différence de la voie ascétique empruntée par les mystiques du passé, et qui consistait à annihiler les pulsions et passions du corps par toutes sortes d’ascèses et de privations, le processus de perfectionnement spirituel décrit par Ostad Elahi passe par l’apprentissage progressif de la différence entre pulsions légitimes et pulsions illégitimes et nuisibles de l’âme terrestre, et par la maîtrise de ces dernières au moyen de la force de la volonté. Ce travail doit avoir lieu au contact de la source de stimulation principale de ces pulsions, à savoir la vie en société.

Le cadre du perfectionnement spirituel n’est donc autre que celui de l’existence sociale ordinaire. Tout l’enjeu de la vie terrestre consiste à rechercher l’équilibre entre ces deux parts conflictuelles, terrestre et céleste : recherche active qui se nourrit entre autres de la confrontation de chaque individu à lui-même par l’intermédiaire de l’environnement dans lequel il évolueElahi (1995), p. 11..

La spiritualité comme médecine de l’âme Ostad Elahi définit alors la spiritualité comme la science dont le but est d’assurer la santé et le développement harmonieux du soiElahi (2002), p. 213..

Il s’appuie pour ce faire sur un modèle de type biologique ou médical comparable à celui de l’osmoseDuring (2000).. Tout se passe comme si l’âme céleste et l’âme terrestre étaient séparées par une membrane osmotique sélective. Les âmes céleste et terrestre sont complémentaires, mais tandis que l’âme céleste est constituée d’éléments caractériels purs (mais immatures), l’âme terrestre, sommet de la perfection du règne animal, tend naturellement à l’envahir de ses éléments caractériels en excès.

L’analogie permet de déterminer plus précisément ce qu’il faut entendre par la « maîtrise » des pulsions de la part terrestre : il revient au moi de contrôler la perméabilité de cette membrane afin de ne laisser passer les éléments terrestres que dans des quantités qui permettent la croissance harmonieuse du soi.

En termes pratiques, cette régulation active se traduit par une recherche expérimentale de l’équilibre éthique dans les actions les plus quotidiennes. « La vie sur terre (pour l’homme) est pour lui comme un stage d’étude, parfois une thérapeutique, et l’éthique divine est sa médecine. »Elahi (2000), p. 17.

Les fondements de l’éthique Pour Ostad Elahi, ce sont les qualités éthiques qui constituent la substance de la réalité spirituelle de tout être humain ; le sens du parcours terrestre est précisément de perfectionner cette substance jusqu’à la rendre « semblable » à la substance divineMorris (2002), p. 87..

Pour autant, Ostad Elahi n’entend pas proposer une nouvelle morale ni une nouvelle théorie éthique ; il s’écarte d’ailleurs de toute vision par trop normative de la morale en mettant en avant la liberté de conscience et l’exercice de la raisonMarin (2006), p. 525.. Il s’agit avant tout de dégager les processus objectifs du perfectionnement du soiElahi (2000), p. 12..

L’éthique prend de ce point de vue un sens universel : elle a pour axe central le respect du droit d’autrui . « La clé de voûte de la vie en ce monde est le respect du droit d’autrui. »Elahi (2002), p. 124. Ne pas enfreindre les droits d’autrui, au sens large, c’est l’idée autour de laquelle doivent s’ordonner la pensée, les actes, les intentions. C’est pourquoi la pratique spirituelle est indissociable d’un processus d’éducation de la pensée.

En travaillant sur le flux de sa pensée, l’homme peut orienter sa conduite, infléchir ses traits de caractère, développer toutes ses qualités humaines (attention à autrui, tolérance, altruisme…). Ce processus d’éducation de la pensée se construit d’une part par l’apprentissage des principes divins authentiques, et d’autre part par une connaissance et une expertise pratique acquises au cours de la lutte contre les tendances nuisibles et anti-éthiques du soi (le « soi impérieux »).

Il s’agit tout d’abord de prendre conscience de ses pulsions et de ses désirs, de se rendre attentif, par une observation quotidienne, aux mécanismes par lesquels nous allons à l’encontre de l’éthique.