Le terme (littéralement « oiseau de passage » en allemand) désigne un mouvement de jeunesse né en royaume de Prusse tout à la fin du , à l'initiative d'étudiants du Gymnasium de la petite ville de Steglitz. Largement influencé par des idéaux néo-romantiques, le Wandervogel prône une fuite loin du monde urbain et industriel de l'Allemagne wilhelmienne et de sa société hiérarchisée et encadrée par les adultes, pour trouver sa liberté et jouir de l'instant par la randonnée, la musique et la recherche d'un folklore oublié.

Si les débuts sont très modestes, le mouvement ne tarde pas à s'étoffer, et connaît rapidement un large succès à travers l'Allemagne et l'Europe germanique. Mais sous l'effet de cette massification, le Wandervogel se scinde bientôt en groupes divergents, provoquant de multiples scissions qui émaillent toute l'histoire du mouvement. En même temps que ces divisions apparaissent, les questions idéologiques, nationalistes notamment, font peu à peu leur apparition à mesure que l'on progresse dans le : La Première Guerre mondiale marque profondément ces jeunes et consacre une profonde désillusion, tandis que la Seconde Guerre mondiale verra leur dissolution dans les rangs de l'unique Hitlerjugend. Quasiment disparus à l'issue de la guerre en 1945, des groupes de Wandervogel renaissent néanmoins çà et là en Allemagne, dans les pays germaniques et même en d'autres endroits d'Europe.

Contexte de naissance du mouvement Le mouvement Wandervogel trouve ses racines dans le contexte de l'Allemagne wilhelmienne qui, au tournant du et du , se caractérise par une militarisation croissante et une industrialisation galopante, transformant à la fois les paysages et la société allemande.

Les Wandervögel proviennent exclusivement des milieux bourgeois et privilégiés allemands, où les jeunes étaient maintenus dans le carcan autoritaire de l'empire wilhelmien, les privant de liberté et ce sans aucune mesure avec leurs contemporains de France, de Grande-Bretagne ou d'Amérique. Le cadre strict du Gymnasium, établissement d'enseignement élitiste administré par ses sévères professeurs, se caractérisant par une discipline quasi-militariste, un académisme archaïque et un encouragement de la concurrence entre camarades de classe, finit par créer de jeunes hommes crispés, angoissés, repliés sur eux-mêmes.

Pour ne rien arranger, le cadre familial renforce encore ce carcan éducatif dont toute forme de bienveillance semble absente. En effet, les rapports pères-fils se construisent sur le terrible modèle du jeune Frédéric II, contraint d'endurer l'exécution de son meilleur ami Hans Hermann von Katte pour avoir tenté de fuir le château familial, encourageant une rigueur paternelle alors dépeinte comme le seul moyen de faire de ces jeunes gens des hommes endurcis et accomplis. Tous ces éléments créent une forte pression sur les jeunes hommes qui peinent à s'épanouir dans cet environnement où la fougue inhérente au jeune âge est invariablement réprimée. Ce mal-être créé par la société wilhelmienne a bien souvent des conséquences tragiques, comme en témoigne alors l'étude du sociologue Emile Durkheim intitulée Le suicide : comparant les taux de suicide en France, en Italie et en Allemagne, il constate que pour la classe des 16-20 ans, ce sont les régions de Prusse et de Saxe qui dominent très largement les statistiques.

Aussi, les jeunes hommes de l'Allemagne d'alors cherchaient une échappatoire à la figure du soldat, de l'athlète que l'on cherchait à leur imposer, explorant une sensibilité masculine différente par des voies nouvelles : parmi elles, l'expression instinctive, la recherche de l'émotion spontanée et du mysticisme d'une Nature brute, appréhendée à travers l'âpre vie en extérieur. C'est dans cette dynamique que s'organise les petits groupes de Wandervogel.

L'un des membres fondateurs du Wandervogel résume ainsi leur philosophie : .

Naissance du Wandervogel : de Hermann Hoffmann à Karl Fischer (1896-1904)

Des randonnées de Hermann Hoffmann au Steglitzer Gymnasium… Le mouvement du Wandervogel trouve sa genèse à Steglitz, dans la banlieue berlinoise. C'est là qu'un étudiant du nom de Hermann Hoffmann-Fölkersamb (1875 - 1955) prend l'initiative de proposer dès 1895 des cours gratuits de sténographie à l'intention des élèves du lycée, après en avoir obtenu l'autorisation du directeur. Mais dès l'année suivante, en 1896, les cours se transforment fréquemment en sorties dans la nature aux environs de Steglitz, toujours dans le cadre du lycée, inaugurant ainsi une association de gymnastien comme l'Allemagne en comptait déjà de nombreuses.

Très vite, les sorties se multiplient : dès 1897, le groupe entreprend une randonnée de deux semaines dans le Harz, puis en 1898 une expédition se rend jusqu'au Rhin, enfin en 1899 les lycéens partent un mois complet pour la Bohême. Si le club de randonnée n'en porte pas encore le nom, le mode de vie des Wandervögel est déjà bel et bien présent : la marche comme principale activité, le bivouac rustique, avec sa cuisine d'extérieur et sa nuitée à la belle étoile, sous tente ou dans une grange, ainsi qu'une forme inédite d'indépendance du groupe qui prend ses distances avec les figures d'autorité traditionnelles. Tous les ferments qui susciteront le succès du mouvement sont déjà présents, il ne manque plus que le guide qui donnera son impulsion et son nom au mouvement.

Or cela ne tarde guère, puisque les activités du groupe de randonnée du lycée de Steglitz sont mises en péril lorsque Hermann Hoffmann-Fölkersamb, ayant achevé son parcours d'études, quitte la banlieue de Steglitz pour Constantinople, appelé par sa carrière diplomatique. Le jeune homme cherche alors un successeur capable de reprendre le flambeau de l'association qu'il a fondée. Ce successeur, il le trouve en la personne de Karl Fischer, ami et membre du groupe qui le secondait déjà activement lors de leurs expéditions. C'est lui qui va, par son ambition et son travail, fonder le Wandervogel en tant que tel et lui donner l'impulsion nécessaire à son essor.

… au Wandervogel de Karl Fischer Karl Höffkes, dans son ouvrage Wandervogel, la jeunesse allemande contre l'esprit bourgeois, fait du personnage de Karl Fischer un original, qui par ses manières et son accoutrement, détonnerait avec la petite ville tranquille et aisée de Steglitz, se plaçant à contre-courant du mode de vie bourgeois dans une attitude presque révolutionnaire.

À ses dires, Karl Fischer reprend l’œuvre de son aîné Hermann Hoffmann-Fölkersamb avec l'ambition de faire du groupe de randonnée un cercle à part, nettement différencié de la petite société bourgeoise de Steglitz qui s'embarrasse des entraves de la vie quotidienne. Höffkes, dans son enthousiasme, lui prête même une volonté d'action globale pour la jeunesse, imaginant les Wandervogel comme une école de pensée qui précéderait la fondation d'une ligue de la jeunesse, ou Jugendbund, affranchie des entraves de l'école et de la société, gérée et menée par la seule jeunesse, et destinée à se répandre à travers tout le Reich. Dès lors, celle-ci serait capable de mener une véritable action révolutionnaire renouvelant les fondements de la société selon leurs valeurs propres. À l'aune des écrits plus critiques traitant du sujet, il semblerait que Karl Höffkes en rajoute quelque peu quant au caractère exceptionnel de Fischer et de ses visées.

Il est clair en revanche que Karl Fischer approfondit les activités du groupe de randonnée, prolongeant et multipliant celles-ci, même durant la semaine. Issu lui-même du strict milieu bourgeois décrit plus haut, Fischer subissait lui aussi la pression générée par le mode d'apprentissage archaïque de l'académisme alors en vigueur dans les lycées allemands, et cherche à créer pour ses camarades et lui-même une voie parallèle, à part de la vie quotidienne maussade, qui leur permette de s'épanouir dans un espace de liberté où les adultes et leur autorité ne viendraient pas interférer. Il résume ainsi son action :

Origines du nom Pendant plusieurs années, le groupe de Wandervogel fondé par Karl Fischer à partir du lycée de Steglitz conserve le même mode de fonctionnement, dans la périphérie du milieu scolaire. Ce n'est qu'en qu'est officiellement fondé le groupe, sous le patronage bienveillant d'aînés et d'adultes non-conformistes, parents et écrivains, qui permettent au groupe de jeunes d'exister hors du giron du lycée. Cette mutation s'opère non pas tant pour échapper à la sphère répressive du lycée, comme l'avance Karl Höffkes, mais bien plus pour permettre à l'association de perdurer. En effet, Fischer a alors passé son Abitur, diplôme clôturant les études secondaires, et la loi prussienne ne permettait pas aux jeunes de créer des clubs ou de rejoindre des clubs non scolaires si ceux-ci n'étaient pas placés sous la responsabilité d'un adulte. C'est à cette occasion que les Wandervögel, réunis en assemblée au Ratskeller de Steglitz, rédigent les statuts et les règlements du groupe, choisissent leurs représentants légaux (qui n'interviennent pas par ailleurs dans la vie du groupe), et enfin choisissent le nom de leur association.

Le groupe prend alors le nom complet et officiel de Wandervogel, Auschuss für Schülerfahrten (Wandervogel, Comité pour les Voyages d'Étudiants). Le terme wandervogel signifie « oiseau de passage » en allemand, qui correspond à une volonté du groupe d'affirmer son caractère romantique et vagabond, impression renforcée par l'usage du terme wandervogel plutôt que zugvogel « oiseau migrateur », pourtant synonyme, dans l'idée de renforcer le rôle central qu'y occupe la randonnée, wandern. Certes, en français, on utilise habituellement l'expression « oiseau migrateur » pour traduire wandervogelMarie-Bénédicte Vincent, KREBS KREBS (Gilbert), Les avatars du juvénilisme allemand, 1896-1945, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2015, 366 p., Histoire de l’éducation, 2016/2 (n° 146), pages 117 à 120.. vignette|Logo du mouvement Wandervögel L'origine du nom n'est pas certaine, et les interprétations divergent. Ainsi, selon Karl Höffkes, le nom de Wandervogel aurait été trouvé par l'un des membres de l'assemblée, le jeune Wolf Meyen, selon un lied, ou chant populaire d'Otto Roquette se présentant comme suit « Ihr Wandervögel in der Luft ». Selon Dorlis Blume, en revanche, le nom serait inspiré d'une inscription découverte sur une pierre tombale par l'un des membres du groupe de jeunes : « Wer hat euch Wandervögel / die Wissenschaft geschenkt / dass ihr auf Land und Meeren / die Flügel sicher lenkt... ». Quelle qu'en soit l'origine, le nom donné à l'association est révélateur de la pensée romantique qui imprègne les jeunes gens qui la composent.

Le Wandervogel des origines : habitus et fonctionnement

Une structure particulière, juvénile et auto-gérée Le groupe de Wandervogel tel que le propose initialement Karl Fischer connaît à Steglitz un rapide succès, qui vaudra d'ailleurs au mouvement son expansion exceptionnelle sur le modèle développé ici. Cela tient notamment à sa structure particulière, jamais observée jusqu'ici dans d'autres groupes proposant des activités aux jeunes. Au contraire des scouts, qui apparaissent en Grande-Bretagne à la même période, les Wandervögel s'organisent entre eux, refusant l'immixtion des adultes dans cet espace de liberté qui est le leur. Au départ, les membres sont tous de jeunes garçons, issus du milieu bourgeois, et dont l'âge est compris entre 12 et 19 ans. Avant cela, ils sont trop peu robustes pour participer aux excursions du groupe, et passé 19 ans, le parcours classique voulait qu'ils rejoignent l'armée ou quittent leur bourgade d'origine pour devenir étudiants.