vignette|« Sus au monstre ! » Le but de guerre commun de l'Entente est d'en en finir avec le militarisme allemand. Le Petit Journal, 20 septembre 1914. vignette|La « nouvelle géographie » : un paysan allemand enseigne aux puissances de l'Entente les nouvelles frontières de l'Empire allemand augmenté de la Belgique, de l'est de la France et de la Pologne russe. Carte postale allemande, . Les buts de guerre de la Première Guerre mondiale ont été établis après le début du conflit. Ils reflètent ce que les gouvernements et l'opinion publique des États belligérants veulent atteindre sur le plan territorial, politique ou économique. Les concepts de but de guerre, de raison de guerre ou d'origine de la guerre n'ont la plupart du temps pas été différenciés. Bien que les buts de guerre affichés ou tenus secrets recouvrent en partie des exigences extrêmes comme des annexions, l'entrée en guerre ne peut être uniquement expliquée à travers ces buts. Toutefois, casus belli et buts de guerre se recouvrent parfois, comme c'est par exemple le cas pour l'Italie, la Roumanie ou la Bulgarie.
Pendant la Première Guerre mondiale, sont venues se greffer sur le casus belli initial des revendications de guerre qui n'ont vu le jour et ne se sont modifiées que durant le conflit. Le professeur Ernst Rudolf Huber estime que « du point de vue des buts de guerre annexionnistes, on ne peut formuler le reproche ni pour l'une ni pour l'autre des parties d'être entrées dans la guerre, vu le fondement de cette dernière, comme dans une guerre de conquête Dans : Ernst Rudolf Huber, Deutsche Verfassungsgeschichte seit 1789. Volume 5: Weltkrieg, Revolution und Reichserneuerung 1914–1919, Stuttgart, 1978, 218. ». Pendant et après la guerre, la responsabilité de la guerre et les buts de guerre ne sont considérés que comme étant les deux faces de la même médaille, bien que le lien étroit entre ces deux aspects ne soit qu'une apparence Gifford D. Malone, « War Aims toward Germany » In : Merritt Abrash/Alexander Dallin : Russian Diplomacy and Eastern Europe 1914–1917, New York, 1963, 124.. Les buts de guerre sont aussi des armes de guerre, en particulier pour les Alliés occidentaux qui les utilisent aussi dans ce sens Erwin Hölzle, Die Selbstentmachtung Europas. Das Experiment des Friedens vor und im Ersten Weltkrieg, Göttingen/Frankfurt am Main/Zürich, 1975, 484..
Difficultés de formulation thumb|redresse=1.2|Carte satirique allemande de l'Europe, 1914.
La formulation des buts de guerre est délicate pour la plupart des belligérants. Beaucoup considèrent cela comme dangereux et inutile, car la proclamation de buts de guerre concrets pourrait entraîner des obligations qu'il serait préférable d'éviter : ne pas atteindre les buts de guerre revendiqués pourrait en effet être perçu par la suite comme une défaite. Dans la première phase de la guerre, les gouvernements n'évoquent les buts de guerre que de manière générale, et cela jusqu'en 1917Jean-Baptiste Duroselle, La Grande Guerre des Français 1914-1918, Perrin, 2002, 279. ; ils se consacrent plus volontiers à rallier l'opinion publique à l'idée de victoire. Les buts de guerre détaillés sont secondaires ; seul le caractère héroïque de la guerre compte. D'un autre côté, les aspirations d'expansion exprimées publiquement ont une influence négative sur la position des États neutres. Par la suite, la formulation publique des buts de guerre se révèle souvent nécessaire pour déterminer si telle ou telle ambition en vaut toujours la peine. thumb|redresse=1.2|Carte satirique britannique de l'Europe, 1914. Les zones tampons et les corrections de frontières jouent encore un rôle prépondérant dans les différentes réflexions, bien que les distances ne soient plus aussi significatives qu'elles l'étaient au du fait des progrès techniques. Pour Gerhard Ritter, « le fait que les déplacements de frontières n'ont plus qu'une signification militaire réduite à l'époque des guerres de masse, des moyens de transport modernes et des avions n'était même pas connu des militaires de métier Dans : Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk : Das Problem Des "Militarismus" in Deutschland, Volume 3 : Die Tragödie der Staatskunst. Bethmann Hollweg als Kriegskanzler (1914–1917), Munich, 1964, 35. », et était donc également méconnu des hommes politiques et des journalistes. Le nationalisme a rendu les peuples sensibles à la question des frontières et des pertes territoriales, si bien que toute atteinte à ces dernières a des conséquences diplomatiques désastreuses durables. À l'époque du nationalisme et de l'impérialisme, presque personne ne reconnaît que les annexions n'affaibliraient pas l'ennemi et ainsi que la paix ne pourrait pas être assurée, mais qu'elle serait au contraire de nouveau en danger Karl-Heinz Janßen, « Gerhard Ritter: A Patriotic Historian’s Justification » In : ..
Tout comme les Alliés, les Empires centraux utilisent les buts de guerre pour encourager leur population, leurs alliés ou les pays neutres, ou bien les brandissent pour menacer et ainsi décourager l'ennemi Ernst Rudolf Huber, op. cit., .. La politique des buts de guerre de chaque camp comporte également un aspect économique : occuper ou exercer une influence dans les secteurs commerciaux pour ses propres exportations d'une part et obtenir de nouvelles sources de matières premières d'autre part.
Buts de guerre des Empires centraux Empire allemand
Buts de guerre au début du conflit
thumb|redresse=0.7|Le chancelier Theobald von Bethmann Hollweg. La conception qu'a l'Empire allemand de la guerre qui éclate est celle d'une guerre défensive, mais les victoires rapides de l'armée allemande sur le front de l'ouest conduisent à la formulation de gigantesques projets d'annexions Peter Graf Kielmansegg, Deutschland und der Erste Weltkrieg, Francfort-sur-le-Main, 1968, .. Le but principalement économique formulé avant-guerre d'une expansion coloniale en Afrique et en Asie mineure est vite remplacé par une expansion générale de la puissance allemande en Europe, l'Allemagne se sentant en danger du fait de sa position centrale. Par des annexions à l'est et à l'ouest dans des proportions en partie extrêmes, l'Empire allemand veut assurer durablement son hégémonie européenne. Ce n'est qu'après cela que le combat pour la place au soleil a de bonnes chances d'aboutir Fritz Fischer, Deutsche Kriegsziele. Revolutionierung und Separatfrieden im Osten 1914–18. In : Fritz Fischer: Der Erste Weltkrieg und das deutsche Geschichtsbild. Beiträge zur Bewältigung eines historischen Tabus, Düsseldorf, 1977, . Wolfgang J. Mommsen, Das Zeitalter des Imperialismus, Francfort-sur-le-Main, 1969, p. 302f..
Le , le chancelier Bethmann Hollweg définit avec Kurt Riezler les buts de guerre allemands dans son Septemberprogramm. Depuis la fondation de l'Empire, l'Allemagne veut assurer sa puissance et faire valoir ses revendications d'une politique mondiale. Le programme de septembre est alors axé sur une sécurisation de l'Empire à l'ouest comme à l'est, sécurisation qui passe par l'affaiblissement de la France ; celle-ci doit ainsi perdre son statut de grande puissance et devenir dépendante économiquement de l'Allemagne. La France doit entre autres céder le bassin de Briey ainsi qu'une partie de la côte allant de Dunkerque à Boulogne-sur-Mer.. Pour la Belgique, le chancelier prévoit également un vaste programme d'annexions, Liège et Verviers doivent être annexées à la Prusse et le pays entier doit devenir un État vassal et une province économique allemande. Le Luxembourg et les Pays-Bas doivent également être annexés à l'Allemagne Ulrich Cartarius (Éd.), Deutschland im Ersten Weltkrieg. Texte und Dokumente 1914–1918, Munich, 1982, p. 181f. (Document ).
La Russie doit elle aussi être affaiblie, notamment en ce qui concerne l'influence qu'elle exerce sur les pays frontaliers. La puissance allemande en Europe doit également passer par la création d'une union douanière Wolfgang J. Mommsen, Max Weber und die deutsche Politik 1890-1920, Mohr Siebeck, 2004, . regroupant la France, la Belgique, les Pays-Bas, le Danemark, l'Autriche-Hongrie, la Pologne et éventuellement l'Italie, la Suède et la Norvège. Le Septemberprogramm correspond aux idées et aux souhaits des cercles dirigeants politiques, économiques et militaires. Les industriels souhaitent que l'Empire allemand limite l'autonomie des autres États, en particulier les sidérurgistes allemands en ce qui concerne le bassin de Briey-LongwyRaymond Poidevin, op. cit., .. Le programme est le résultat de la mise en commun de nombreux programmes sur la future Europe.
Les députés au Reichstag sont en majeure partie favorables aux annexions annoncées par le Septemberprogramm, seuls les sociaux-démocrates s'y opposent. Cependant, à partir de 1915, les premières contradictions se font jour Peter Graf Kielmansegg, Deutschland und der Erste Weltkrieg, Francfort-sur-le-Main, 1968, .. Après que les buts de guerre (pour la plupart irréalistes) ont été formulés dans l'euphorie des premières semaines du conflit, Bethmann Hollweg fait interdire à la fin 1914 les débats publics sur les buts de guerre eu égard aux pays neutres et au monde ouvrier allemand. Toutefois, l'effet de cette mesure est limité, et elle est très vite levée sous la pression du troisième Oberste Heeresleitung (OHL), ainsi qu'en raison de la mobilisation psychologique des populations lasses de la guerre. En autorisant cette discussion, l'OHL met en place un moyen décisif en vue d'une guerre totale et d'une conduite idéologique de la guerre Fritz Fischer, Les Buts de guerre de l'Allemagne impériale, Düsseldorf, 1964, ..
thumb|Un des buts de guerre allemands : l'Afrique centrale allemande Le noyau de la politique des buts de guerre allemande à l'ouest reste la Belgique. Depuis le programme de septembre, aucun des responsables politiques ne démord de l'idée que la Belgique doit devenir un État vassal en réalisant des annexions aussi importantes que possible Fritz Fischer, op. cit., p.125ff. et Hans W. Gatzke, , Baltimore, 1950, p. 11ff.. Le deuxième but de guerre majeur est la domination plus ou moins directe de la Pologne, parallèlement à l'annexion d'une bande frontalière Gregor Schöllgen, Das Zeitalter des Imperialismus, Oldenbourg Wissenschaftsverlag, 2000, .. Certains réclament également des agrandissements territoriaux en Courlande et en Lituanie, d'une part parce que ces territoires sont voisins et d'autre part parce qu'ils intègrent une population non-russe et même une minorité allemande, les Germano-Baltes Ottokar Czernin, Im Weltkriege, Berlin/Wien, 1919, et Werner Conze, Polnische Nation und Deutsche Politik im Ersten Weltkrieg, Graz/Köln, 1958, .. Comme pour la bande frontalière polonaise, on prévoit de repousser les Lettons sur leur territoire en installant sur des domaines de la couronne russe, des domaines ecclésiastiques ou des grandes exploitations terriennes des Allemands installés en Russie, parallèlement aux possessions de l'aristocratie germano-balte. Les composantes nationales (völkisch) motivant cette colonisation apparaissent alors comme une composante de la politique des buts de guerre Fritz Fischer, op. cit., ..