L'Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés est un des premiers mouvements se réclamant ouvertement du féminisme qui fut fondé le , dans un café de la rue du Temple, à Paris, par Nathalie Lemel, relieuse, et Élisabeth Dmitrieff, intellectuelle russe proche de Karl Marx. L'Union fait partie des actions concrètes menées par les femmes dans la Commune de Paris.

Contexte et fondation

Situation avant la Commune de Paris Maria Deraismes avait pointé en 1868 que le . Durant les dix premières années de la restauration de l'Empire, toute forme de contestation est réprimée. Ensuite, on note une résurgence des débats dans plusieurs milieux d'opposition.

Les préoccupations des femmes lettrées Le salon tenu par Maxime et Charles Fauvety est fréquenté par une génération impliquée dans la promotion des droits des femmes : Jenny d'Héricourt, Juliette Lamber, Madame Auguste Comte et Angélique Arnaud. Une nouvelle génération de femmes lettrées entre également en scène : Julie-Victoire Daubié, André Léo, Adèle Esquiros, Paule Mink, Élisa Gagneur et Maria Desraimes, qui publie en 1865 Théresa et son époque et Aux femmes riches.

En 1869, Maria Desraimes et Léon Richer fondent la Société pour la revendication des droits civils des femmes, qui publie le journal Le Droit des femmes, auquel contribuent Marie-Louise Gagneur, Amélie Bosquet, Angélique Arnaud, Euphémie Garcin, Stella Blandy et Marie Goegg-Pouchoulin. Le , Léon Richer fonde l'Association pour le droit des femmes.

Cette mouvance se préoccupe de la « question des femmes », débattant du droit de vote, de l'éducation et de l'inclusion des femmes en politique. Maria Desraimes écrit ainsi dans le journal Le Droit des femmes du : . La question de l'obtention des droits politiques sans éducation est régulièrement soulevée, avec l'interrogation de savoir comment voteraient des femmes non éduquées et dépendantes de l'influence religieuse. André Léo notamment fait de l'éducation des filles une pièce centrale de son engagement, soutenant que .

Les femmes lettrées se préoccupent surtout du cadre familial et donc de l'article 213 du code civil établissant l'obligation d'obéissance de la femme à son époux, de l'article 214 sur la cohabitation obligatoire, du 340 sur la recherche en paternité (qui est interdite) et de la question de la séparation des biens, de la dot, et du droit pour les femmes d'acquérir et d'administrer leurs biens.

On note aussi des liens avec le mouvement maçonnique, avec les interventions d'Angélique Arnaud qui fait des comptes rendus du livre d'André Léo sur le divorce.

Les femmes dans le mouvement ouvrier Les questions des femmes prolétaires sont totalement différentes des préoccupations de ces femmes aisées, et elles s'exprimeront dans les revendications des femmes de la Commune de Paris.

Paule Mink crée une Société fraternelle de l'ouvrière et Eugénie Niboyet fonde en 1870 une Société de protection mutuelle pour les femmes, avant tout axée sur la question des enseignantes.

Le a lieu l'enterrement d'une ouvrière de Puteaux à l'origine d'une grève des blanchisseuses : Amélie Dusmenil. se rendent à l'enterrement de la compagne de Ranvier, dont l'un des fils de sera arrêté pendant la Commune.

Dans le mouvement ouvrier cependant le consensus n'est pas établi sur la question de la place des femmes. Pierre-Joseph Proudhon, membre influent, est résolument opposé à l'émancipation des femmes. Ainsi la délégation française au Congrès de la Première Internationale de 1866 est très réticente à la question du droit des femmes, considérant que :

. Seul promoteur de la question des femmes, Benoît Malon influencé par André Léo et Eugène Varlin la soutiennent, faisant évoluer la position de l'Internationale après 1866 à Paris. Malon écrit à André Léo :

Les femmes commencent à être représentées dans les sociétés ouvrières : par exemple dans la Société de crédit mutuel et de solidarité des ouvriers et ouvrières relieuses, elles sont admises depuis 1857. Elles n'ont cependant pas le droit d'y exercer des fonctions administratives. On compte 2500 relieuses pour 1300 relieurs pour ce métier « féminin ». Dès 1868, les femmes sont acceptées dans la chambre syndicale des tapissiers, mais doivent transmettre leurs réclamations uniquement par écrit et n'ont pas le droit de participer aux réunions. Nathalie Lemel par ailleurs est membre de La Marmite, créée en 1868.

Dans ce milieu communiste autour de l'Internationale, on trouve des traces de communautés prônant les unions libres, qui sont une pratique commune dans le mouvement ouvrier. Ainsi Ralf de Nériet livre un témoignage à Lucien Descaves en 1907 sur des appartements communautaires présidés par une femme et comprenant mâles se partageant sa chambre à tour de rôle et lui obéissant. Aucune autre femme n'était admise dans l'appartement, laissant à la femme présidente le choix de la division sexuelle. Cette tendance vient de qui fut appelé vers 1840 le « communisme des femmes », prônant l'union libre et la liberté sexuelle, qui fut fortement censuré.

Dès 1868 les débats et réunions sont tolérés, et l'une des premières réunions au Casino Vaux Hall a pour thème le travail des femmes et réunit entre 1000 et . Paule Mink et Olympe Audouard interviennent. L'économiste Horn défend au nom des principes de l'économie libérale le droit des femmes à travailler et suscite l'opposition de Fribourg, de l'Internationale, qui défend l'idée que les femmes doivent rester dans la sphère domestique. Tolain soutient l'idée selon laquelle toute initiative promulguant le travail des femmes favorise la prostitution :

Un point sur lequel tout le monde semble cependant d'accord, Paule Mink également, est l'interdiction du travail des femmes en usine, à la suite de l'étude descriptive des conditions de ce travail par Louis René Villermé.

En 1868 ont lieu également 8 réunions sur le thème des enfants nés hors mariage, du au , puis, du au , se tiennent des réunions sur la question du mariage. Dans d'autres lieux la question de l'union libre est aussi débattue. Dans ces réunions, les interventions de Paule Mink sont applaudies et remarquées.

Tous ces débats lancés amorcent les thèmes et les discussions qui seront portés par les femmes de la Commune de Paris et les futures actions de l'Union des femmes.

Fondation pendant la Commune de Paris vignette|alt=Photo portrait d'Élisabeth Dmitrieff en noir et blanc vue de trois quart de de profil, elle porte les cheveux relevés en chignon, une robe foncée. |Elisabeth Dmitrieff. vignette|alt=Photo portrait de Nathalie Lemel vue de face de couleur sepia. Elle porte un chapeau blanc avec des lanières blanches nouées en ruban sous le cou et une vareuse.| Nathalie Lemel. vignette|Appel aux ouvrières (18 mai 1871) de la Commission exécutive du Comité central de l'Union des femmes, signé par Nathalie Lemel, Élisabeth Dmitrieff, Aline Jaquier, Blanche Lefèvre, Collin, Jarry et Leloup. Avec l'établissement de la Commune de Paris, une assemblée autonome est élue par le peuple parisien. Les femmes ne sont pas élues dans cette assemblée, ne disposant pas du droit de vote, mais vont s'impliquer sur des questions d'émancipation et d'instauration de la République sociale.

L'Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés est constituée le par un groupe de femmes, dont Nathalie Lemel (relieuse et membre du restaurant coopératif La Marmite) et Élisabeth Dmitrieff (aristocrate russe née d'une union illégitime, membre de l'Internationale et amie de Karl Marx), militantes de l'Association internationale des travailleurs. Dmitrieff fait déjà partie du Comité des Femmes mis en place par Jules Allix.. droite|vignette|260x260px|Réunion du comité des femmes candidates à la députation en septembre 1885 à Paris, sous la vice-présidence de Jules Allix.

Un « Appel aux citoyennes de Paris » est affiché sur les murs de Paris durant deux jours, les et . Il y est écrit :

Nathalie Lemel donne à ses vues égalitaires quant à la citoyenneté féminine, longtemps développées dans ses années de militantisme socialiste et syndicaliste, les moyens de leur intégration pratique, à travers l'établissement d'un syndicat mobilisateur de la cause féminine et dont les revendications multiples imprégneront en profondeur les choix idéologiques et civiques mis en œuvre par la brève expérience d'autogestion populaire que sera, pour quelques semaines, la Commune de Paris.

L'intitulé du mouvement semble anodin et se focaliser sur une question patriotique pour la défense de Paris aux côtés des communards, mais il cache une visée beaucoup plus radicale pour instaurer un syndicat de travailleuses représentant les intérêts des travailleuses et pouvant leur permettre de lutter pour obtenir une réelle émancipation. S'il s'inscrit dans l'action et la présence à côté des communards et ne formule aucune revendication touchant en propre les droits politiques des femmes, le mouvement est revendicatif en ce qui concerne la condition des femmes notamment dans le domaine du travail et de l'autonomie financière. Égalité du salaire entre hommes et femmes pour le même travail afin d'éliminer la concurrence entre les deux sexes, droit d'organiser son travail de façon autonome et d'en recevoir la rétribution sans intermédiaires : les exigences de l'Union des femmes s'inspirent d'une logique socialiste pour l'appliquer comme un paradigme systématique et radical à la situation d'assujettissement traditionnel des femmes à sa contrepartie masculine.

Historique Lors d'une première réunion, le , l'Union publie un appel, puis, quelques jours après, une adresse à la commission exécutive. Les réunions s'enchaînent ensuite par arrondissement : le une deuxième réunion est organisée dans la mairie du arrondissement.

Le un appel est publié dans le journal Le Siècle (qui sera suspendu par la Commune le .) par un groupe de citoyennes réclamant deux jours de paix et de la compréhension des deux camps belligérants. L'Union des femmes rétorque le par un manifeste : « Non ce n'est pas la paix mais bien la guerre à outrance que les ouvrières viennent réclamer ! ».

Le , L'Union désigne en son sein un comité central de sept membres et émet un deuxième manifeste. La vie de cette organisation ne dure que six semaines, mais elle déploie une activité significative, rythmée par des réunions quotidiennes dans tous les arrondissements parisiens. Elle récupère les ateliers abandonnés et obtient l’égalité salariale.. Selon l'historienne Édith Thomas, le comité central est composé de devant représenter les 20 arrondissements de Paris.

L’historien anglais Eugene Schulkind estime à le nombre de membres de cette organisation.. La répression sanglante de la Commune a raison de cet élan qui allait animer, pourtant, la plupart des mouvements féministes du siècle suivant. vignette|Appel d'un groupe de citoyennes publié dans le journal Le Siècle du 3 mai 1871 à Paris.

Rivalités avec André Léo et le comité de vigilance de Montmartre Une certaine rivalité s'opère, encore mal documentée, entre les positions d'André Léo et Aline Jaclard et celle de Dmitrieff. On note en effet l'absence d'André Léo et d'Anna Jaclard, que Dmitrieff a cependant connue en Russie et avec laquelle elle a fui pour Genève avant la Commune.

Anna Jaclard est parfois citée à tort comme membre de l'Union des femmes. Certaines femmes, tout comme Jaclard et Dmitrieff, ont en effet appartenu au Comité des femmes de la rue d'Arras de Jules Allix, situé rue d'Arras, qui a pour objectif de créer des ateliers communaux pour les Parisiennes. Le recrutement se fait cependant surtout auprès de nouvelles femmes issues d'un milieu prolétarien. Il est plus probable que Jaclard, proche d'André Léo, qui écrivit quelques articles sur l'Union dans le journal qu'elle dirigea, La Sociale, ne reste que peu de temps à L'Union et n'en fasse pas partie.