La bisexualité est une notion introduite en psychanalyse par Sigmund Freud sous l'influence de Wilhelm Fliess : selon cette notion, tout être humain possèderait des dispositions sexuelles à la fois masculines et féminines. Cependant, la notion proprement psychanalytique de bisexualité n'a pas fini de se dégager clairement jusque dans les travaux plus tardifs de Freud. Elle continue de faire question dans le champ psychanalytique, par rapport en particulier au concept de genre utilisé aujourd'hui en sciences sociales.
D'une bisexualité constitutionnelle à une bisexualité psychique vignette|upright|gauche|Sigmund Freud et Wilhelm Fliess, 1890. La notion de bisexualité préexiste aux recherches de Fliess et Freud, dans la littérature philosophique et psychiatrique des années 1890, mais c'est l'influence de Fliess sur Freud à cet égard, dont témoigne leur correspondance, qui crée une théorisation psychanalytiqueJean Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, coll. « Quadrige », 2004, . Alors que la théorie d'une bisexualité « constitutionnelle » se fonde sur des données anatomiques, il s'agit pour Freud d'envisager comment .
Freud et Fliess ont pour ambition, à la fin du , de produire en commun une théorie de la bisexualité. Cependant, bien qu'ils s'accordent au départ sur l'idée d'une bisexualité innée, c'est-à-dire que chaque être humain serait à la fois féminin et masculin, ils sont en désaccord sur son origine. En effet, Freud soutient l'idée d'une bisexualité psychique, et Fliess celle d'une bisexualité biologique.
Selon Fliess, les pulsions bisexuelles seraient explicables par la coexistence dans le corps du sujet d'organes (ou de restes d'organes) génitaux masculins et féminins.
Freud oppose à cette théorie l'idée d'une bisexualité psychique, une dualité masculin/féminin qui se situerait dans le psychisme et non dans l'organisme. Leur désaccord les amène à abandonner l'idée d'un travail commun sur la bisexualité.
Freud présente ensuite sa théorie de la bisexualité psychique dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle (1905).
La notion de bisexualité restera en partie obscure chez Freud, ainsi qu'il le formulera plus tard dans Malaise dans la civilisation (1930), où il reconnaît .
En 1937, dans L'analyse finie et l'analyse infinie (Die endliche und unendliche Analyse), Freud revient sur l'importance du complexe de castration par rapport au primat du phallus dans les deux sexes (envie du pénis chez la femme, attitude féminine chez l'homme): l'idée d'une bisexualité « biologique » selon la conception de Fliess qui l'influença naguère, semble toujours aller , soulignent Laplanche et Pontalis en citant Freud.
Critiques et débats
Genre social (gender) et théorie freudienne D'après Éric Macé, Robert Stoller s'oppose à l'hypothèse de la bisexualité freudienne.
Nancy Chodorow critique l'interprétation faite en psychanalyse des théories freudiennes de la sexualité, et affirme que la description de la sexualité humaine exige de dépasser les « généralisations » et « universalisations » précédemment faites, et qui instaurent l'hétérosexualité comme critère de définition d'un développement psychique normal. Selon elle, il s'agit pour la psychanalyse, . Elle critique également le stéréotype associant identité de genre (ou féminité/masculinité) et sexualité.
Selon Lucie Lembrez, les travaux de Fliess et Freud, comme la majorité des travaux sur la bisexualité, sont parfois contradictoires et ne parviennent pas à donner à la bisexualité une place propre comme pour l'homosexualité ou l'hétérosexualité. D'après elle, Freud admettrait cette confusion de sa théorie en 1929 en expliquant dans Malaise dans la civilisation que la bisexualité ne passe pas directement par les pulsions .
Genre et bisexualité en psychanalyse L'assignation de genre à l'enfant Dans le cadre de la théorie de la séduction généralisée, Jean Laplanche introduit la notion de « genre » dans la psychanalyse française au cours de ses derniers travaux Patrick Merot, « Jean Laplanche (1924-2012) », Dictionnaire international de la psychanalyse (dir. A. de Mijolla), édition mise à jour avec des compléments (indiqués en chiffres romains), Paris, Fayard / Pluriel, 2013, .Jean Laplanche, « Le genre, le sexe, le sexual » (2003), dans Sexual. La sexualité élargie au sens freudien. 2000-2006, Paris, PUF, 2007, .. D'après la théorie de Laplanche, le genre vaut alors comme « message énigmatique » assigné à l'enfant par l'autre adulte, le plus souvent les parents, ou « message compromis », c'est-à-dire . Patrick Merot signale aussi le engagé dans cette approche plus radicale et originale de la notion de genre en psychanalyse par Jean Laplanche. Ces hypothèses théoriques soulevées dans « Le genre, le sexe, le sexual » ouvrent en dernier lieu sur plusieurs « incertitudes », souligne Laplanche en conclusion de son article, parmi lesquelles les deux questions suivantes : J. Laplanche, « Le genre, le sexe, le sexual », dans Sexual, 2007, ..
La question du féminin L'analyste peut se ressentir déstabilisé.e face à Marie-Thérèse Khair Badawi, « Féminin, féminin/maternel : des constructions pour le dire », Revue française de psychanalyse, vol. vol. 72, no. 5, 2008, , .. Si le recours théorique à Freud reste à ses yeux, relève Marie-Thérèse Khair Badawi, la notion de « stade protoféminin » développée par Stoller s'est néanmoins imposée à elle dans la mesure où la « protoféminité » postulée par cet auteur : .
Notes et références
Voir aussi Bibliographie
Textes de référence Wilhelm Fliess: Les relations entre le nez et les organes génitaux féminins présentés selon leur signification biologique ( Die Beziehungen zwischen Nase und weiblichen Geschlechtsorganen (In ihrer biologischen Bedeutung dargestellt), Vienne, 1897), Paris, Seuil, 1977 Der Ablauf des Lebens. Grundlegung zur exakten Biologie, Leipzig et Vienne, Franz Deuticke, 1906. Sigmund Freud: Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, Édition complète, Traduction de Françoise Kahn et François Robert, Paris, PUF, 2006 Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Gallimard, coll. « Folio », 1989 "Les fantasmes hystériques et la bisexualité", 1908, in Névrose, psychose et perversion, P.U.F., Paris, 1973, 149-155. Le Malaise dans la culture (1929), Préface de Jacques André, traduction par P. Cotet, R. Lainé et J. Stute-Cadiot, Paris, PUF, collection « Quadrige », 2004 L'analyse finie et l'analyse infinie (1937), traduction de J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, OCF.P, XX, Paris, PUF, 2010,
Études Didier Anzieu, 1973, « La bisexualité dans l’auto-analyse de Freud : le rêve « Mon fils, le myope » », Nouvelle Revue de psychanalyse, no 7, 179-191 Jean Bergeret, 1975, « La somme, la différence et la division (La bisexualité et les fantasmes primaires) », Revue française de psychanalyse, tome XXXIX, 1027-1050. Brette, J. et Cosnier, J., 1975, « Une sexualité, deux sexes, trois personnes », Revue française de psychanalyse, tome XXXIX, 971-973. ; rééditions: Hachette-Littérature, 2005 . Christian David, « La bisexualité psychique. Éléments d'une réévaluation », Rapport du XXXVe Congrès des psychanalystes de langues romanes, Revue française de psychanalyse, tome XXXIX, 695-856 « La bisexualité psychique », dans Essais psychanalytiques, Paris, Payot, 1992. « Ecriture, sexe et bisexualité », Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1977,n°16. Marie-Thérèse Khair Badawi, « Féminin, féminin/maternel : des constructions pour le dire », Revue française de psychanalyse, vol. vol. 72, no. 5, 2008, . Jean Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, entrée: « Bisexualité », Paris, Puf, éd. 1967, éd. 1984, éd. 1997 ; Réédition « PUF/Quadrige », , éd. 2007. Jean Laplanche, « Le genre, le sexe, le sexual » (2003), dans Sexual. La sexualité élargie au sens freudien. 2000-2006, Paris, PUF, 2007, . Patrick Merot, « Jean Laplanche (1924-2012) », dans Dictionnaire international de la psychanalyse (dir. A. de Mijolla), 2 tomes, édition mise à jour et augmentée de compléments, Fayard / Pluriel, 2013, . Michel de M'Uzan, 1975, « Trajectoire de la bisexualité », Revue française de psychanalyse, tome XXXIX, 885-892. « Bisexualité » (Article) dans: Jacques Sédat, « La bisexualité à l’origine du masculin et du féminin : quelques éclairages sur les apports de Freud », Figures de la psychanalyse, 2022/1 (n° 43), . DOI : 10.3917/fp.043.0091. . Robert Stoller, 1973, « Faits et hypothèses : un examen du concept freudien de bisexualité », Nouvelle Revue de psychanalyse, no 7, 1973, . Jean-Jacques Tyszler, « Quelques conséquences du refus de la différence des sexes », La revue lacanienne, Eres, 2007, n°4, pp. 34-39. Serge Viderman, « Ce que deux est à trois », Revue française de psychanalyse, tome XXXIX, 1975, p. 935-942
Articles connexes Wilhelm Fliess Sigmund Freud Identité sexuelle Bisexualité Différence des sexes en psychanalyse
Liens externes Accès à plusieurs textes de Freud en traduction française L. Danon-Boileau: Trouble féminin dans l'homme
Catégorie:Bisexualité Catégorie:Concept de psychanalyse