thumb|Portrait de George (1738-1820), dont le règne englobe toute la vie de Jane Austen. Par Sir William Beechey.

La représentation de l'Angleterre georgienne est omniprésente dans les romans de Jane Austen (1775-1817). Tout entière située pendant le règne de George , son œuvre, qui décrit la vie quotidienne, les joies, les peines et les amours de la petite noblesse campagnarde, constitue une source d'une grande richesse pour mieux comprendre la société de l'époque.

Les romans de Jane Austen balaient tour à tour le contexte historique particulièrement tourmenté, la hiérarchie sociale, la place du clergé, la condition féminine, le mariage, ou encore les loisirs de la classe aisée. Sans que le lecteur en soit toujours pleinement conscient, de nombreux détails de la vie quotidienne, des aspects juridiques oubliés ou des coutumes surprenantes sont évoqués, qui donnent une vie et une authenticité toutes particulières à l'histoire de la société anglaise d'alors.

Cependant, la vision de l'Angleterre que présente Jane Austen est décrite de son point de vue : celui d'une femme de la petite gentry, appartenant à une famille plutôt aisée et très cultivée, bénéficiant de belles relations (), et vivant dans un petit village de l'Angleterre rurale aux alentours des années 1800. Aussi certains aspects essentiels de l'époque georgienne (la perte des colonies américaines, la Révolution française, la révolution industrielle en marche, la naissance de l'Empire britannique, etc.) sont-ils pratiquement absents de son œuvre. C'est donc surtout l'immersion dans la vie quotidienne de l'Angleterre rurale de son temps, plutôt qu'une fresque politique et sociale, que le lecteur rencontre dans ses romans.

L'Angleterre georgienne, cadre des romans de Jane Austen

thumb|Aristocrates anglais, par Thomas Gainsborough :Portrait de Mr and Mrs William Hallett (1785). Les romans de Jane Austen ont tous pour cadre la vie quotidienne en Angleterre dans la société georgienne de la fin du et du tout début du . L'époque georgienne s'est déroulée, comme son nom le laisse entendre, sous les règnes successifs des rois George I, George II, George III (y compris la Régence), et George IV., voire (comme on l'y inclut parfois), sous le règne de Guillaume IV.

Cette période est riche en évolutions et prépare l'arrivée de l'époque victorienne qui l'a suivie. Pendant la vie même de Jane Austen, la Grande-Bretagne subit tout d'abord le traumatisme de la perte de ses colonies américaines, puis s'interroge sur la Révolution française, affronte ensuite et vainc finalement l'Empire napoléonien, pour poser enfin les fondations du second Empire britannique.

Sur le plan social, c'est une société nouvelle qui émerge, avec les tout débuts de l'industrialisation, bientôt suivis, dans les premières années du , d'importants troubles sociaux (telle la révolte des luddites) suscités par les mutations économiques qu'elle engendre et les inquiétudes qui l'accompagnentGwydion M. Williams, Adam Smith: Wealth Without Nations, Athol Books, 2000.

Les Arts aussi s'épanouissent, avec un foisonnement culturel qui touche tous les domaines : l'architecture d'abord, avec Robert Adam, John Nash et James Wyatt, et l'émergence du style néogothiqueSir Albert Edward Richardson, An introduction to Georgian architecture, Art and Technics, 1949.

La peinture s'illustre avec Thomas Gainsborough, Sir Joshua Reynolds et de nouveaux peintres comme William Turner et John ConstableHerbert Minton Cundall, English painters of the Georgian era: Hogarth to Turner, Sampson, Low, Marston, Low, and Searle, 1876.

De son côté, la littérature connaît une pléthore de grands noms, tels que Samuel Johnson, Samuel Richardson et les poètes Coleridge, Wordsworth, Shelley, John Keats ou Lord ByronWilliam Minto, William Angus Knight, The literature of the Georgian era, Blackwood, 1970. C'est une époque de développement de l'instruction féminine, ce qui n'est pas sans lien avec la prolifération des romans écrits et lus par des femmes : ainsi, Jane Austen, mais aussi avant elle Fanny Burney, Ann Radcliffe ou Maria EdgeworthBrian Corman, Women novelists before Jane Austen, University of Toronto Press, 2008.

L'époque georgienne est enfin celle de plusieurs interrogations et remises en cause morales. C'est à ce moment qu'apparaissent les prémices du féminisme avec Mary Wollstonecraft et son ouvrage fondateur A Vindication of the Rights of Woman (Défense des droits de la femme). La mise en question de plus en plus forte de l'esclavage est une autre évolution majeure, qui débouche peu après sur l'interdiction de la traite (1807) et finalement l'abolition de l'esclavage dans l'Empire britannique en 1833.

Point de vue de Jane Austen

thumb|Jane Austen, d'après un dessin de sa sœur Cassandra.

Cependant, le but de Jane Austen n'est pas d'écrire des romans historiques ou sociaux, ni de donner une vision équilibrée et objective de l'Angleterre. Ses intrigues, essentiellement de nature « comique », c'est-à-dire avec un dénouement heureux., se déroulent dans la société qu'elle connaît, celle d'une petite gentry campagnarde, plutôt aisée, mais sans fortune, aux alentours des années 1800. C'est là, pour reprendre sa propre expressionJane Austen explique son approche littéraire dans ses lettres (dont une lettre de 1814 à sa nièce Anna Austen) : three or four families in a Country Village [is] the little bit (two Inches wide) of Ivory on which I work (« trois ou quatre familles dans un village campagnard, c'est là le petit morceau d'ivoire (cinq centimètres de large) sur lequel je travaille »)., « le petit morceau d'ivoire sur lequel je travaille »..

Aussi certains aspects pourtant essentiels de la société georgienne sont-ils ignorés ou à peine effleurés chez Jane Austen : ainsi, la perte des colonies américaines, dont la déclaration d'indépendance de 1776, qui survient alors qu'elle n'a pas un an, et la guerre elle-même avec ces anciennes colonies, qui s'achève avec le traité de Paris (1783) lorsqu'elle n'a que huit ans, ne laissent pas de trace dans ses romans.

thumb|left|L'église du de Steventon, où officiait le père de Jane Austen. De même, la Révolution française — à la différence des guerres napoléoniennes — la touche peu, en dehors de ce qui concerne sa cousine Eliza, dont le mari français est guillotiné à cette époque.

De même, la naissance de l'Empire britannique est un sujet bien loin de ses préoccupations, hormis ce qui touche à sa famille, c'est-à-dire l'Inde d'où viennent Eliza et sa mère Philadelphia Hancock. Les Austen sont d'ailleurs de farouches défenseurs du gouverneur général de l'Inde Warren HastingsWarren Hastings, peut-être le père de Eliza Hancock, est l'un des premiers admirateurs de Pride and Prejudice () lorsqu'il est poursuivi pour fautes graves., avant d'être reconnu innocent en .

La révolution industrielle, pourtant commencée en Angleterre dans les années 1750, est absente de son environnement et de son œuvreCependant, son dernier roman, Sanditon, laissé inachevé du fait de sa mort, fait apparaître certains aspects résolument modernes, liés à la promotion immobilière de la nouvelle station balnéaire de Sanditon.. La vie dans le petit village paisible de Steventon, situé dans le Hampshire où Jane Austen demeure au presbytère, la laisse éloignée de ce monde nouveau. D'ailleurs, faisant partie de la gentry, dans une famille raisonnablement aisée dont le chef est le curé du village, nourrie de la lecture du Dr Johnson., elle appartient à un milieu plutôt conservateur, vivant en parfait accord avec le statut qui est le sien..

D'autre part, son point de vue est celui d'une femme de son époque : fine, intelligente et cultivée, elle vit cependant dans un monde organisé et dirigé par les hommes. De fait, l'extrême difficulté, pour une femme, de gagner sa vie par ses propres moyens, et donc sa dépendance à l'égard du mariage pour obtenir statut social et sécurité économique ; . sont des thèmes qui la marquent et se retrouvent par conséquent dans tous ses romans.

Affrontement avec la France

thumb|upright=1.2|Diverses figures de la société georgienne, pendant le règne de George III. Par Isaac Cruikshank (1799). thumb|upright=1.2|Les Horreurs promises par l'invasion par la France : la Révolution française fait naître toutes sortes de fantasmes dans l'imagination anglaise (caricature de James Gillray, en 1796).

Le règne de George III — si l'on y inclut la période de la Régence, exercée pendant sa maladie par son fils George IV, alors Prince de Galles — englobe toute la vie de Jane Austen et même au-delà, puisqu'il commence en 1760 juste avant le mariage de ses parents en 1764, et se termine en 1820, après la mort de l'écrivain en 1817, et la publication de ses deux romans posthumes, Persuasion et Northanger Abbey, en 1818..

Les deux évènements politiques majeurs du règne qui transparaissent dans l'œuvre de Jane Austen concernent tous deux la France, au travers du choc idéologique représenté par la Révolution française, et des guerres contre l'Empire napoléonien.

Révolution française

C'est au travers de sa cousine Eliza de Feuillide, mariée à un aristocrate français, que Jane Austen entend d'abord parler de la Révolution française et de sa violence. Eliza séjourne en Angleterre en 1786 et 1787, et effectue avec son mari des allers et retours entre l'Angleterre et la France entre 1788 et 1792. En , Eliza est à Margate, en Angleterre, et espère que son mari, qui a rejoint un groupe de royalistes à Turin, peut la rejoindre au mois de juin. Après un bref séjour en Angleterre pendant l'hiver 1791, il retourne ensuite en France, où il prend la défense d'une amie, la marquise de Marbeuf, accusée de conspirer contre la République. Démasqué alors qu'il essayait, en sa faveur, de suborner un témoin, il est arrêté et guillotiné..

Le souvenir d'Eliza de Feuillide est présent dans plusieurs des Juvenilia de Jane Austen, tels que Love and Friendship — dédié d'ailleurs à « Madame la Comtesse de Feuillide » (sic) — ou Henry and Eliza.

D'autre part, la Révolution française engendre en Angleterre un grand débat d'idées, auquel Jane Austen n'est pas étrangère, et n'est pas sans impact sur le féminisme, tel que Mary Wollstonecraft l'expose en 1792 dans son ouvrage A Vindication of the Rights of Woman (Défense des droits de la femme). En effet, Mary Wollstonecraft est proche des idées de William Godwin, Thomas Paine et Joseph Priestley, ainsi que de celles de la Révolution française. Aussi est-elle impliquée dans le débat qui agite le pays sur les idées révolutionnaires, avec comme conséquence un certain discrédit à l'encontre du féminisme et de ses aspects radicaux. Jane Austen elle-même suit ce débat et prend parti en faveur de la famille, élément de stabilité dans les tensions de cette époque tourmentée. Cependant, même si ses romans ne sont guère revendicatifs, même si elle est conservatrice (tory) dans l'âme, comme le reste de sa famille., son œuvre conserve suffisamment la marque des convictions qu'elle se forge pour qu'on y ait vu certains aspects féministesDevoney Looser,Jane Austen and discourses of feminism, 1995, p. 1-16 (par exemple, par la façon dont est dépeinte l'attitude du général Tilney envers Catherine Morland, dans Northanger Abbey, réédition de 1996).

Dans le domaine des idées également, Jane Austen ne s'exprime pas sur le thème de l'abolition de l'esclavage. Cependant, la lecture post-coloniale de son œuvre, et en particulier de Mansfield Park, tend à montrer, au travers de quelques remarques échangées par ses personnages, que Jane Austen était consciente de la question et de ses enjeux morauxVoir à ce sujet , p. 179, ou , ou , ou surtout l'analyse de Clara Tuite dans ..

Guerres napoléoniennes

La Royal Navy, fierté de l'Angleterre

thumb|La fureur de Bonaparte apprenant la victoire de la flotte anglaise à Aboukir.James Gillray, vers 1798.